Un kilo de lard

– Bonjour monsieur le boucher, j’aimerais un kilo de lard s’il vous plait.
– Et son lard, il le veut comment, frais ou fumé ?
– Euh, frais s’il vous plait, j’aime bien le goût, avec les choux.
– Ah ça, il a bien raison, et du petit salé, il veut aussi du petit salé ?
– Non merci, juste du lard et des choux
– Ah ben il fait comme il veut, moi les choux je fais toujours avec du petit salé, un kilo, ça lui fera 17,90.

Le client stupéfait regarde le boucher

– 17,90 quoi ?
– Ben 17 euros et 90 centimes. Il a pas vu ? C’est le prix affiché au kilo.
– Attendez, vous voulez dire 17 euros 90 pour un bout de viande rempli de gras et d’os.
– Il peut toujours trier les os.
– Et vos 20 balles, vous pensez sérieusement que je vais vous les donner.
– Ben oui, sinon, comment il fera, pour acheter son bout de gras ?

Ben oui, ça tombe sous le sens, si on y pense : avant de le passer au fil du couteau, il a fallu l’acheter, ce petit cochon, le nourrir, l’entourer de soins jaloux, le gaver d’antibiotiques rares et onéreux; en extraire, une fois occis, les morceaux les plus tendres et les recouvrir d’un bouquet d’herbes fines pour faire rire les amygdales et tiédir l’estomac.
Je sors mes biffetons, il me file son cochon.
Il ne viendrait à personne l’idée de contester la pertinence de cette transaction. Le ventre exige qu’on le remplisse plusieurs fois par jour sinon tout s’étiole et part en couille. On a des vapeurs et les jambes en manches de veste. On dépérit, on s’allonge. On reste là en attendant la fin. Alors, on paie cash pour sucer les glucides, les lipides, les protides. On raque sans moufter, les calories, c’est la survie.

On paie pour une livre de viande mais pourquoi payer pour un livre de chair ? Pourquoi payer pour des mots qui finissent toujours par nous échapper ? Pour le bruit que font les cordes prises dans la résille de nos rêves ? Pour des images fabriquées à partir d’extraits de nuages ?

Pour tous les moments de grâce qui nous transportent ailleurs, dans un monde où les cochons s’envolent et ne sont pas débités en quartiers de lard.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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