New janvier

J’ai regardé mon ventre avancer. Le Champagne sans doute.
Et mes jambes flagada, serait-ce le pâté en croûte ?
Le reste ? À l’avenant. Al dente. Prêt à passer au four. Moi-même en cuisson lente, 70 degrés Celsius, chaleur tournante. À l’étage inférieur, une lèchefrite recueille mes meilleures graisses qu’on réservera pour déglacer au vin blanc. Qu’on me déglace, ah oui ! Qu’on me déglace et qu’on me serve à votre table, oint d’une touche de crème acidulée pour sublimer ma peau dorée.

Pour Noël prochain, je serai la dinde ultime, le volatile précuisiné, l’oiseau de bouche qu’on n’aura même pas eu besoin de plumer.

Idiot. Comment veux-tu monter avec ce que tu t’es mis dans le buffet depuis une semaine ? La grande farandole, tu sais, apéro, contre-apéro, entrée, plat, replat, dessert, dolci di Natale et du reste du monde, mignardises, friandises, alcools jaunes ou rouges, décoctions ambrées et petits chocolats par milliers. Avec ce type de préparation, sûr que tu vas les effacer façon Coppi, les deux cents mètres de dénivelé qui te cachent le soleil.

Moi, je voulais juste rouler à plat. Faire tourner les jambes, tranquille. Mais pas dans cette nappe de froid humide, non, vraiment, pas du tout. Alors, monter jusqu’au soleil ou tout laisser tomber ? Je tourne en rond dans le salon dans l’attente d’une décision. Fait chaud. Faut dire que je suis déjà en tenue : bonnet, casque, gants, couches techniques, chaussures, surchaussures, la dinde farcie sue dans sa cocotte-minute. Bon. On va pas y passer la journée. Allez, sors, si tu es un homme, va frotter ta peau délicate aux embruns glacés de janvier.
Pense à ton vélo qui prend la poussière depuis un mois.
Pense à toi.
Pense à tes vieux os.
Ok, Ok. On y va, mais en souplesse, d’accord ? En douceur. Et si les jambes ne suivent pas, c’est retour à l’étable direct sans passer par le start.
Deal ?
Deal.

J’ai pris la petite route qui traverse les vignes. Il faisait gris. Et froid. Dans la montée, je me suis faufilé entre les landaus du dimanche obligatoire. Maman et papa. Devant zigzaguant, le premier de cordée, trois ou quatre ans, des moufles jusqu’au cou et le bonnet en cache-col. Une petite fille. Un petit garçon. Qui regardent ce grand con perché sur son bicycle, drôle d’échassier pour un enfant. Échassier à la peine. Échassier souffrant. J’essaie de ne rien montrer de mon essoufflement mais ils ne sont pas dupes les petits morveux, ils voient bien que je suis à la rue et que bientôt, je vais passer par la fenêtre, pour cause de manque de jus, de manque de jambes. Pas question cependant de mettre un pied à terre : j’ai ma fierté, et c’est à l’amour-propre que je franchis la côte, la vue brouillée et les poumons cramés.
Au replat je reprends vie, et peut-être que, on dirait bien que, oui, un disque de lumière blanche apparait dans la purée de pois. J’oublie les quinze repas de Noël, les boissons alcoolisées et moi en dinde déglacée que personne ne fourrera.
J’appuie deux fois plus fort sur les pédales. Au virage suivant je suis sorti du brouillard. En face, comme en apesanteur, les montagnes oranges et bleues. Le ciel immense et au-dessous les moutons de la mer que caresse la main douce du plus beau jour de l’année.

Noir décembre

J’en ai marre de décembre.

Vous trouvez ça drôle, vous, des jours et des jours à rester suspendu dans le noir. Les autres, c’est encore pire, certains, ça fait plus de vingt ans qu’ils sont là. Vingt ans à attendre quelqu’un qui ne viendra pas. Moi, c’est juste un mois. Trente et un jour à guetter le son caractéristique d’un insert métallique qui frappe le sol. Clac. Clac. Lumière. Clac clac clac. Je le reconnais tout de suite. Le seul à porter des chaussures de cycliste. La porte s’ouvre. Lumière. C’est la concierge. Le couple du deuxième. Monsieur Tallichet. Tout l’immeuble défile ici en décembre. Tout le monde sauf lui. Parti au ski. Le ski ! Sport de décérébré. Deux planches clouées aux pieds, le cul sur un siège mouillé. Monter pourquoi, je vous le demande ? Monter pour redescendre. Faire le yoyo toute la journée et passer son temps à attendre dans un amas de gens. Vous me direz qu’il s’adonne aussi à la pratique du ski de randonnée, c’est vrai, il randonne, surtout, à plat, parce que que voulez vous qu’il fasse quand la pente s’élève et que ses kilos de graisse s’ajoutent à ceux des années ?

Pendant ce temps, je moisis dans ce couloir étroit qui mène à la buanderie. Les jours sont si courts en décembre. J’ai froid. J’ai besoin de lumière. De voir la route. De sentir l’odeur mouillée de la terre qui attend le printemps.

J’ai besoin de sentir le vent.

Pendant ce temps, il s’en met plein la lampe sous les flonflons des guirlandes : saumon, dinde fermière, vins fins, fromages, dessert, mignardises, pousse-pousse café. Et en janvier il s’étonnera de toucher le quintal quand il daignera enfin reposer son fessier augmenté sur ma selle éplorée. On sera à peine sortis qu’il voudra rentrer. Mauvaise combustion. Mauvaise digestion. Manque de jambes. Excès de ventre. Spleen et longues plaintes déchirantes. En plus il fera trop froid et trop mouillé.

Je hais décembre tout autant que janvier.

Qu’on me donne un autre cycliste, un vrai, non-skieur, un coursier imperméable, un grimpeur famélique cueilli au meilleur de ses jeunes années.
Mes deux roues ne sont pas faites pour l’immobilité.

Rongé de l’intérieur

(Voir ici pour remonter le fil de ma conversation avec mon vélo.)

Très con, mon prochain vélo ?

Mon cul ramolli sur ma chaise de bureau, je me posais la question, pendant que l’autre, l’actuel, croupissait à la cave, carcasse inerte et suspendue à son croc de boucher. J’ai le cœur serré chaque fois que je fais le geste, que j’engage le crochet entre les rayons de sa roue avant.

Un vélo n’est pas fait pour la verticalité.

Alors, très con, le nouveau ? Bleu profond et assez métallisé. Un peu plus confortable. Un peu plus léger. Un peu plus démultiplié aussi, pour pédaler encore, là où maintenant je dois poser le pied. « La vieillesse est un naufrage » disait le mari de tante Yvonne. Tu parles Charles ! Ce serait trop beau, tu flottes léger dans le courant d’une onde pure, un loup survient à jeun qui cherchait aventure, il plante ses crocs dans ton canot, ça fait pfuit et tu coules au fond de l’eau.
Bien essayé mon général, mais je dirais plutôt que la vieillesse est un grignotage, une souris minuscule, à peine plus grande qu’une tête d’épingle qui s’agrippe à la surface de votre épiderme. Elle fouine, furète. Ses petites dents rebondissent sur cette peau élastique et piquée d’acné. Elle a faim, elle s’obstine, elle s’échine sur ce morceau de chair qui finit par céder le long du premier sillon que le temps a creusé. Elle se glisse par cette fente infime, la tête d’abord et ensuite tout le reste. Une fois à l’intérieur, elle se redresse, elle respire, elle s’étire. Elle a tout son temps, toute la vie devant elle pour creuser ses tunnels, brave petite foreuse, dix, vingt, cinquante et parfois plus de cent ans, brave petite gagneuse, pour nous grignoter lentement, nous écrouler de l’intérieur.

Ne pas mettre pied à terre ne changera rien à l’affaire. La pente sera toujours la même et l’astuce mécanique ne trompera personne, surtout pas moi, debout sur mes pédales et franchissant l’obstacle à la vitesse d’un homme au pas. Alors quoi ?
Maintenir l’illusion ou se transformer en piéton ?
Occupée au récurage de mes poignées d’amour, la souris s’interrompt et sourit. Ce cycliste est décidément très comestible. Chez lui, même l’amour-propre est bardé de gras.

« J’ai brulé toutes mes affaires de vélo »

« Je me suis cachée dans la maison de mon ami.e et j’ai brulé toutes mes affaires de vélo »

Le prophète Mahomet est mort en l’an 10 de l’hégire, ou en 632 pour ceux qui comptent à partir de Jésus.
Le vélo est né de l’imagination fertile d’un baron allemand, Karl von Drais, qui a établi le premier record de l’heure sur sa bien-nommée draisienne le 12 juin 1817.

Un rapide calcul nous indique une différence de 1185 années entre ces deux événements.

On peut raisonnablement en déduire une totale absence de bicyclette dans la vie du prophète, subséquemment dans le corpus du Coran. Et pourtant, en Afghanistan, depuis le changement de régime intervenu au mois d’août 2021, les femmes n’ont plus le droit de faire du vélo.
Alors, toi le nouveau maître des lieux à cheval sur le texte intégral, je te mets au défi de nous indiquer quelle obscure sourate empêcherait une dame de pédaler dans le vent. Le vent, justement, ne serait-ce pas le vent qui te dérange ? Le vent qui pourrait d’un seul coup découvrir son visage, dénouer ses cheveux et lui donner l’envie d’appuyer sur les pédales pour rire, pour rien, pour sentir le vent, justement. Le vent de la vitesse et elle, une fois lancée sur ses deux roues, qui pourrait aller plus vite que toi, plus loin que toi, elle pourrait te déposer dans les montées de ton pays de montagnes, elle pourrait même s’échapper, tu la verrais s’éloigner de dos, mètre après mètre, et tu la perdrais de vue au prochain lacet.
Ou alors, il s’agit de tout autre chose, la selle, cette selle qui reçoit ce que tu ne veux pas voir et que voudrais passer à la lame de ton couteau. Tu regardes la selle, tu imagines des choses, tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir, mais tu la vois qui s’installe, la selle entre les jambes. Ensuite… Ensuite, tu l’imagines mais tu n’y arrives pas. Tu ne sais pas parce que tu ne l’as jamais vue dans cet état. Tu hais la selle, là, entre ses jambes, tu essaies de ne pas la voir, de ne plus y penser, d’oublier cet objet dur et élancé, tout le contraire de la chiffe molle pendue entre tes jambes, que tu n’as jamais pu dresser.

L’histoire complète ici. (Texte anglais)
La bande-annonce du film Afghan cycles.

Bouger ton coeur à contre-cul

(Voir ici pour retrouver les épisodes précédents et remonter le fil du temps)

Le vélo : Des fois je me demande si tu es normal.

Le cycliste : Je me pose souvent la même question.

Le vélo : Ah oui quand même.

Le cycliste : Ça veut dire quoi, ah oui quand même ?

Le vélo : Ça veut dire que tu devrais consulter. L’agoraphobie, tu connais ?

Le cycliste : Je pourrais. Mais pour satisfaire ta vanité, dès qu’on sera de retour, j’irai consulter. Mon dictionnaire. Pour rire bien sûr.

Le vélo : Donc, un agoraphobe, c’est quelqu’un qui flippe sa race dans les lieux publics. Là où il y a des gens. Du monde, quoi.

Le cycliste : Je flippe rien du tout. Rentrons.

Le vélo : T’es vraiment un grand malade. Il y a une heure, après d’intenses négociations je parviens à t’extraire du canapé. Au démonte-pneus s’il vous plait. C’est l’hiver. Fait trop froid. Il vente. Il pleut. J’implore. Je supplie. Tu finis par bouger ton cul à contrecœur ou ton cœur à contre-cul. On sort. Il fait vilain. très vilain. Gris. Mouillé. Tu gémis. Tu maudis. Tes mains, glacées. Tes pieds, disparus, morts, enterrés. Et soudain une trouée. Le ciel s’éclaire. La pluie cesse de tomber sur ton petit nez. Là maintenant on a séché. On est même un poil réchauffés et on a facilement deux bonnes heures devant nous avant que la nuit se mette à tomber.

Le cycliste : Justement, tu vas voir. Dans dix minutes le monde entier va rappliquer.

Le vélo : Et alors ? Laissons venir à nous petits et grands.

Le cycliste : De Freud à Jésus. Mazette quel grand écart.

Le vélo : Faut dire qu’on a de la tenue, en conversation. T’es vraiment sûr de vouloir me vendre ? Il sera surement très beau, ton prochain vélo. Très léger. Très bleu. Très électronique. Et peut-être aussi qu’il sera très con.

Un vélo dans un magasin de porcelaine

Pas à dire, beau crachin. Fin. Sournois. Magnifié par le vent. Frappé mais pas complètement glacé pour mieux s’immiscer entre les mailles de la toile high-tech qui va bientôt abandonner toute espoir d’imperméabilité. Je me demande quelle est la température que ressent mon fragile épiderme au contact de cette bise qui me tétanise déjà les pieds. Les mains, on n’en parle même pas, après dix minutes, plus la moindre sensibilité.
Bon. Pédalons, ça va nous réchauffer.
Mais non, je rigole.

Rien ne sert de pédaler par un jour d’hiver glacé. Tronçonner un violoncelle pour en tirer un adagio serait une entreprise bien plus sensée. Donc, je m’enfonce sans espoir dans la pluie et le froid. À 14 heures, l’après-midi est déjà entré dans l’espace-nuit, vaguement bleu, un peu tremblant, qui dilue les accents du paysage dans une bouillie molle, fade, atone.

Sous moi, le coursier ravi glisse avec entrain d’une flaque à l’autre, de la pluie jusqu’au sommet des jantes et le guidon trempé. Il répond sans délai au moindre coup de pédale, ses vitesses passent au quart de poil et ses freins se retiennent de siffler. Peu de traffic. Presque le silence et même plus un bruit quand nous nous virons à droite pour rejoindre la petite route qui longe le fleuve. Le vent se déchire aux branches des arbres déshabillés. Le crachin se transforme en bruine légère et en plus rien du tout. Nous avançons au fil de l’eau. Il ne fait pas si froid, finalement. Tout au bout de l’Est, une ligne claire se cale au fond de la vallée. Il ne fait pas si mauvais, finalement.
Nous roulons. Je sèche un peu. Je me réchauffe, un peu. J’accélère. Les jambes tournent et mon cœur bat. Ça se calme dans ma tête, ça s’ordonne et ça vagabonde. Des images, des mots, « Underworld » de Don DeLillo. Un livre-arbre, qui ne commence pas et ne finit jamais.
« … Un mot qui recouvre de mélancolie l’étendue brute de la ville, traverse les vergers et les ruisseaux rêveurs, jusqu’aux collines solitaires.
Paix. »

– Le vélo : Alors, on est pas bien ? Paisibles. À la fraîche. Décontractés du gland.

Sors si tu es un homme

Je suis sorti, parce que je suis un homme. Il ne l’avait pas dit, mais mieux que ça, il l’avait suggéré, le chafouin, le fourbe, le Machiavel sur roues. Cuissard long et veste imperméable. Bonnet sous le casque. Surchaussures pour la forme. Gants pour rigoler.
À vélo, quand il pleut, on finit toujours trempé.
Il fait un froid mouillé. La neige s’accroche encore aux soupentes de ce ciel buté, aussi noir que l’asphalte sur lequel je m’engage, hésitant et déjà frigorifié.

–  Cornecul mais qu’est-ce que je fais là, hein, dis-moi ?

Tout au plaisir de sa première sortie annuelle, mon vélo ne me répond pas.

– Ah voilà. Maintenant qu’il prend l’air, monsieur est content. Les roues à l’aise, le guidon au vent. Forcément, tu t’en fous. Ton épiderme en fibre de carbone est à l’épreuve des balles, alors la pluie, tu ne comprends même pas ce que c’est la pluie et le froid, tu ne le sens pas.

J’hésite sur la direction à prendre. L’ouest fait dans le noir clair, l’est dans le gris foncé. Cowboy solitaire de la route, je mets ma roue avant dans le sens du soleil couchant. En voiture Simone, roulez jeunesse, après la pluie vient le beau temps, et au bout du tunnel, un train qui fume attend.

L’attaque du vélo

Le vélo On voit bien que tu es vivant et on s’en fout un peu du comment.

Le cycliste : Comment ça on s’en fout du comment ?

Le vélo : Ben oui. J’en ai rien à branler de savoir comment tu as survécu jusqu’à ton âge avancé. Bien sûr, c’est intéressant ton histoire de dérapage, tes petites aventures pré-pubescentes. Le jour où tu t’es mis une boîte à ski qui t’a laissé à demi-mort dans ton tas de neige. La fois où tu as pris un coup de fenêtre derrière la tête ou ce virage où tu as manqué de mettre la voiture de ton père en vrac dans un fossé. Raconte pas ta vie, y a rien à raconter.
Ta vie, elle dure cinq minutes à tout casser.

Le cycliste : Oh putain, je vais tout de suite te mettre sur ebay.

Le vélo : Tu sais quoi, faisons un tour du lac.  170 kilomètres, ça devrait te calmer.

Le cycliste : Regarde un peu dehors, t’as vu le temps qu’il fait ?

Le vélo : Justement. Dans ton cas, quoi de mieux qu’une douche glacée ? Une fois ton cerveau refroidi, on pourra discuter. Entre adultes. Je t’expliquerai que oui, ta vie fut un enchantement, oui, tu as survécu à bien des malheurs, et oui,  bien que chenu et faisant sous toi,  tu es encore beau et fort et que le monde entier t’envie ce corps fuselé, cette paire de jambes faites pour pédaler. Ensuite, tu pourras toujours essayer de m’expliquer pourquoi ce besoin soudain de te charger à l’électricité.
Alors, sors, on va s’expliquer dehors.

Le cycliste à quinze ans

Mon premier Cilo, je l’avais oublié.
C’était encore le temps des cale-pieds. La lanière en cuir qu’on serre chaque fois avant de partir et qu’on retire un jour parce que ça va bien plus vite sans.

On est toujours pressé, à quatorze ou quinze ans.

Un matin, un bruit étouffé, très lointain, ce bruit de moteur diesel, bien lourd, bien gras et bien profond. Le chauffeur freine. Il rétrograde. Temps mort. Il remet les gaz à la sortie du virage et se lance dans la ligne droite. VRAM, très sommeil. Débrayage. VRAM, dormir encore. VRAM, on dirait… on dirait. VRAM, on s’éjecte du lit, le cœur battant et le corps endormi. Et là, debout en slip derrière la fenêtre on voit disparaître le cul jaunâtre du bus scolaire.

On saute en selle à moitié habillé. Pour la toilette, on s’en remet à l’eau de lycée. Et on descend. À fond. Tout à droite. Sur le grand braquet. Il fait froid. Les yeux pleurent et les mains gèlent sur les poignées de freins. La route se tord entre  barrières et murs de pierre. Un court instant on se redresse, on relance avant de replonger dans la pente. La tête dans le guidon on fond sur le prochain virage, on le connait par cœur, on le voit les yeux fermés. Et c’est là, juste à la lisière supérieure du champ de vision, qu’apparaît une zone scintillante et tout à fait hors de propos en cette fin de printemps.

De la glace.

Une coulée de glace posée sur toute la largeur de l’asphalte. On pense pêle-mêle : freiner, printemps de merde, freiner, une conduite a sauté, trop vite, trop tard, je vais m’écraser, moi dans le mur, du sang, mes morceaux partout sur les cailloux, je ne pourrai pas m’arrêter.
Une fraction de seconde avant l’éternité.
Alors par réflexe, on lâche les freins, essayer de passer, sans déraper, essayer de garder cette infime épaisseur de boyau en contact avec le sol gelé.

Le plan du monde s’incline. Doucement. Surtout ne pas mettre trop d’angle. Surtout rester vivant. Rester droit aussi droit que possible pendant que le mur, le mur se rapproche dangereusement. Ça va glisser. Je sens bien que ça va glisser. Je me prépare. Ensuite, il y a un blanc. Un flottement. Du mou dans ma roue avant. Le guidon se dérobe et je redresse, à contretemps. Debout, un pied sur une pédale, l’autre qui glisse sur le sol gelé, je traverse toute la largeur de la route, retrouve la terre ferme, manque de me faire désarçonner, freine, freine et finis par m’échouer sur le bas-côté.

Je me relève. Je relève mon vélo. Je fais quelques pas. Les jambes me manquent, le cœur aussi. Dans ma tête le grand rien, le néant, le vide absolu. Soleil. Froid. Route. Mur.

Je suis là. Je suis vivant, je ne sais pas comment.

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