Expresso Love *

Un expresso, un, parce que tu mollis.

Un double expresso sur le coup de dix, onze, quatorze ou quinze heures. Pour la brume du matin et la tombée du soir. Un double expresso, parce que c’est du lourd, du sombre, du sérieux. Une grenade de poche que tu dégoupilles en comptant jusqu’à trois, quand s’évanouit ton instinct guerrier et que tu sens que tu vas t’abandonner.
Un double expresso et tes éperons sonnent sur la terre battue. Tu pousses la porte du saloon, tes deux colts serrés dans leurs fourreaux.
Le barman se planque derrière son comptoir.
Sur l’écran tactile, le double expresso a des airs menaçants. Quand tu le sélectionnes, tu te sens validé dans ta virilité. Garçon, un double expresso, ça pose son mâle dans le bac à sable où les petits joueurs s’abreuvent d’infusions à base d’herbes savantes.

Un double expresso parce qu’il faut tenir.
Un double expresso pour surtout pas t’endormir.

Je te vois en face de moi, luisant et blême sous le hâle croûté de ta cabine de bronzage. Ton repas, tu l’engloutis, agrémenté d’une rafale de pilules. Tu manges la bouche ouverte et le regard frénétique. Tu suis le fil tressautant de tes pensées, sans jamais vraiment écouter, confiné dans ton espace intérieur que tu ne cesses de ranger, comme tu ranges ta vie et tes fichiers. Tu penses ainsi gagner du temps, mais du temps pour quoi, dis-moi ?
Pour faire du rangement ?

Un double expresso tu marches. Un double expresso tu cours. Un double expresso tu gesticules, ton portable coincé contre ton épaule. Tu ne lèves même pas les yeux pour croiser le regard de cette femme qui te tend le gobelet de carton où fume ton café noir. Tu sors ta carte de crédit et tu paies.
Sans contact.
L’été est là que tu ne vois pas.
L’odeur du soleil, tu ne la sens pas.
Tes enfants ont grandi sans toi. Tes genoux sifflent et ton dos te fait mal. Tu es si fatigué que tu ne peux plus dormir. Sur ton écran le tableur ondule et les chiffres se brouillent. Quinze heures tu te noies. Pour émerger, tu te diriges vers la machine à café. L’index tremblant tu sélectionnes : un double expresso.
Et tu paies.

Sans contact.

* Expresso Love est le titre d’une chanson de Dire Straits que vous entendrez ici

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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