_ Ah, c’est vous ! Je ne vous ai pas entendu venir.
_ Oui, c’est moi. Bonjour Madame M.
_ Bonjour, comment ça va ?
_ C’est plutôt moi qui devrait vous poser la question.
_ Je ne vois pas pourquoi. J’ai cent ans, je ne suis pas malade. Aucun médicament d’ailleurs. Enfin juste un, pour la thyroïde.
_ Et là, vous allez où ?
_ Je pars à l’accueil de jour. Ça me fait du bien de voir des gens. Il faut dire qu’ils ne nous laissent pas une minute.
_ Comment ça ?
_ Ils n’arrêtent pas de nous poser des questions, histoire, géographie… Qu’est-ce qu’ils croient ? Que je perds la mémoire ? Franchement ! Est-ce que j’ai une tête à perdre la mémoire ? Ah, voilà le chauffeur qui arrive. Bonjour jeune homme, votre prénom m’échappe. J’ai voulu donner ce prénom à mon garçon, mais comme je n’ai eu que des filles…
_ Ça commence par un C.
_ Cédric ! Cédric, c’est ça. Alors allons-y Cédric, sinon on va se mettre en retard.
Mois : janvier 2026
Ne pas tomber
_ Excusez-moi monsieur, est-ce que ça glisse dehors ?
_ Pardon ?
_ Oui, je voulais savoir, si ça glisse.
_ Ah! Non madame, juste deux ou trois flocons, vous pouvez y aller.
_ Parce que sinon, je peux sortir de l’autre côté, vers la gare. Vous comprenez, maintenant j’ai un peu peur de la neige, j’ai toujours peur de tomber.
_ Pas de souci, vous pouvez y aller.
_ Bon. Alors j’y vais, comme vous dites. Merci monsieur et bonne journée.
_ Bonne journée à vous.
Enjamber les morts
«Je devais enjamber les morts pour aller à l’école. La maîtresse, je me souviens de son nom, Agnès, Agnès Beltrami. L’école, c’était pour les Allemands. Alors, Agnès, elle nous disait de venir à sa maison. J’étais dehors et elle me disait : «Vieni! Viens Lucia!» Elle savait que j’avais envie d’apprendre. Alors j’allais. J’avais quand même peur des Allemands. Eux, ils étaient jeunes, ma mère disait qu’ils n’avaient sûrement pas envie d’être là. Quand même, je devais enjamber les morts. On ne peut pas oublier quand on est un enfant.»
Lucia a le regard perdu et les yeux humides. Elle revoit de l’intérieur son village d’Émilie-Romagne, de rares maisons, un canal, une route remplie de poussière et de cadavres. Sa mémoire défaille, déraille, elle oublie hier, aujourd’hui et ce café qu’elle vient de boire. Sa mémoire se barre, mais la faim, la peur, la guerre et les cadavres restent là, ineffaçables et toujours bien vivants, plus de quatre-vingts ans plus tard.