En plein ciel

Liquide, le ciel se mélange à la neige, suit le cours des arêtes, déborde, dévale les pentes en suivant les courbes de terrain, inonde les creux et noie les zones d’ombre.
Lac profond vertical et bleu, la montagne se fend d’une entaille étroite taillée au milieu. Une fente où tu te glisses, les skis parallèles face à la pente à quarante-cinq degrés.
Trois ou quatre heures, cet après-midi-là. C’était un vendredi.
Ensuite, un bloc de roche s’est détaché et il t’a cueilli.

En plein ciel.

Encore un enterrement. J’en ai plein le cul des enterrements. On est tous alignés là en rangs d’oignons, ensemble et tout seuls, le nez dans nos pompes noires, la tête dans nos idées noires, on voudrait bien parler mais pour dire quoi ? Qu’est-ce que tu veux qu’on dise hein ? Que tu étais petit et grand ? Que tu avais mérité le titre de baron de la vanne pourrie et de prince de l’histoire pas drôle ? Que dans le dictionnaire, c’est ta tronche qu’on trouve pour illustrer le mot « têtu » ?
Que tu étais le plus chiant ?
Que tu étais le plus vivant ?

J’ai tous ces mots pliés en quatre au fond de ma poche et un gros sanglot qui clapote au bord de ma gorge. Tous les mots ont déjà été utilisés. Répétés. Rabâchés.  Les mots sont épuisés, usés jusqu’à la corde. Effacés avant d’être dits, oubliés avant d’être prononcés, ils sont fatigués d’être lancés en l’air pour retomber dans le vide. Et là, dans la pénombre de cette église qui ressemble à celle de mon enfance, on ferait mieux de les ravaler, les mots, de les enfouir au plus profond de nous-mêmes en attendant que ce fragment de rocher termine enfin sa course au fond de la vallée.

Heureusement, dehors, la neige n’a pas cessé de tomber.

De la neige

Le ciel bleu coule dans le lit des combes. Les combes, le creux de la main des montagnes, leurs paumes qui s’arrondissent, se referment tendrement pour recueillir l’eau des torrents et les éclaboussures des cailloux polis par le vent.
Des éclats de nuages s’accrochent aux strates horizontales qui traversent les barres sombres et remplies de crevasses.
De la neige, bleue, orange ou grise, acier et oultremer des nuits de pleine lune. De la neige rose des aubes d’hiver où le ciel rempli de foehn se donne des faux airs de couchers de soleil, vous fait voir la vie couleur marshmallow avant d’effacer tous les contours du paysage et de les délayer dans un grand pot de noir.

De la neige polie comme un cristal pour refléter le ciel.

De la neige plus sèche qu’un coup de trique qui fait craquer Noël.
De son odeur de gros sel jaune et vert lorsqu’il se mélange aux aiguilles des mélèzes, des gros baisers mouillés qui viennent vous lécher le visage, il faut s’asseoir, se coucher sur le dos, les bras écartés, ouvrir la bouche et les yeux. Choisir un flocon au hasard, très haut, aussi haut que porte le regard. Le regarder descendre, passer de la tête d’épingle au poing de ma main. Pas bouger. Regarder. Le monde se met à pencher, imperceptiblement, centimètre par centimètre, jusqu’au point de retournement.

Alors, suspendu par le dos au-dessus du vide, flotter un court instant avant de se laisser tomber à la verticale dans les cascades qui se noient entre deux vallées, au fond du delta des combes du ciel.

Coming home

De l’autre côté du pare-brise, le fond plat de la vallée. Le paysage se resserre, fait le gros dos, serre entre ses doigts le fil fuyant de l’autoroute.

Je reconnais les pentes, les ombres taillées au burin dans la roche, les faces claires, les faces sombres, le trait horizontal qui barre le paysage et le sépare en deux mondes, vert et blanc. La neige s’arrête à 1800 mètres. La neige bleue et jaune. La neige noire devant le  halo du lampadaire qui traçait un cercle brillant sur le sol anthracite que je voyais passer imperceptiblement du gris moucheté au gris souris et ce changement subtil accélérait les battements de mon cœur.

Ça y est, ça tient!

Encore une heure, ou deux. Ou parfois, il suffisait de quelques minutes pour que la route enneigée se dérobe sous les pneus des rares automobiles et déroule rien que pour nous son fil soyeux. Nous étions équipés de gants de laine et de vestes légères. Nos luges de bois reposaient sur des patins rouillés que nous frottions de couenne de lard gras. Autour de nos poignets minuscules, la boucle d’une ficelle que nous attachions à la traverse métallique fixée sur le devant, le dernier lien entre nous et la luge, en cas de chute dans le noir.

Nous marchions à la nuit tombée, petites silhouettes pas plus hautes que deux pommes et la neige recouvrait nos bonnets de laine, nous enfonçait peu à peu dans le sol, des pieds aux genoux et jusqu’au haut des cuisses.

Nous marchions en file indienne écrasés de flocons et la nuit amoureuse nous tenait bien au chaud dans le creux de ses mains.

Arrivés au sommet, nous attendions le passage du chasse-neige, sa lame juste au-dessus du sol qui laissait sur la route une fine couche de neige compacte et plus glissante que du verre. Nous étions à couvert, cachés, à genoux derrière l’épais rideau des arbres. Et le tracteur passait devant nous, lancé à toute allure dans un fracas de chaînes et de métal raclé. Nous attendions encore, à genoux dans la neige, que le silence revienne, que le faisceau des phares réapparaisse au fond de la vallée, à l’endroit où la route rejoint les ceps de vigne.

C’était le moment.

Alors, chacun se plaçait derrière sa luge, accroupi, les mains sur l’extrémité des barres de bois et d’une poussée engageait le mouvement, se mettait à courir toujours accroupi jusqu’au moment où la vitesse était telle qu’il suffisait de tout lâcher, de s’envoler à l’horizontale et de retomber dans le noir, à plat ventre, la tête suspendue à quinze centimètres au-dessus du sol; à plat-ventre avec juste les mouvements de son corps et la pointe de ses souliers pour suivre le tracé sinueux du ruban scintillant de la route. Chaque bosse, chaque creux retransmis en direct dans la cage thoracique, les yeux grands ouverts, remplis de vent et de poussière de neige. À plat-ventre, nos têtes en figure de proue pour fendre le noir, nous étions à peine plus grands que nos bonnets de laine.

Les nuits étaient immenses et remplies de froid. Les jours étaient courts et nos skis à courroies préparaient patiemment le tracé de nos descentes. Nous damions la piste comme des petits soldats, en file indienne et perpendiculaires à la pente. Arrivé au sommet sous l’arbre du départ, mon cœur s’accélérait : devant moi le ruban tissé par nos spatules en bois ses stries repeintes par le soleil couchant. J’ai un bonnet rouge et des chaussures de cuir. Quatre boucles.  La neige est orange et bleue. L’air est immobile, il sent le sel et le caillou. Je reconnais l’odeur. Je reconnais les couleurs.

Je rentre chez moi.

Combien de temps mes jambes

Combien de pas en stock dans les faisceaux de muscles usés qui soulèvent mes jambes ?

Mille ? Dix mille ? Cent mille ? Un million ?

Combien de fois encore mon pied gauche pourra-t-il dépasser mon pied droit ? Pour combien de foulées souples ou fracassées par le temps ? Combien de nuits pour arriver au premier jour de l’immobilité ?
À quel moment disparaît l’envie têtue de se lever, de se lancer dans le vide d’un autre matin ?

Combien de temps encore avant que mes jambes refusent de me porter ?

Il faudrait pouvoir aimer le détail de chaque pas. Adorer ce moment de la course où les deux pieds s’envolent, garder comme un trésor le souvenir d’une foulée à-demi étouffée par le poids de la neige, se souvenir des sillons bleus tracés au front froid des montagnes, des traces noires découpées sur la crête des dunes rougies au soleil. Des courses éperdues pour échapper à la lune, des courses perdues d’avance, des courses folles des sandales de l’enfance, de ce miracle reproduit sans cesse : faire un pas et encore un pas, arpenter le hasard des rues de la ville, prendre à gauche ou à droite, décider de suivre un manteau vert ou gris, se perdre, décider de traverser le rideau de la nuit, mettre un pied devant l’autre.  S’en aller.

Et surtout, envers et contre tout, marcher léger sous le soleil. Un imperméable n’empêchera pas la pluie d’arriver.

Ceci n’est pas un anniversaire

Douze mois ne font pas une année
Douze mois font un siècle ou une éternité
Douze mois sont nés hier
Douze mois sont encore aujourd’hui

Quatre saisons emmêlées
La neige tombe en été
Le printemps tombe en hiver
Je tombe sur le verglas du joli mois de mai.

Douze mois depuis le retour de l’été.
Ceci n’est pas un anniversaire.

Le monde sent.

Sur deux roues et sur les vingt kilomètres que dure la montée, le monde sent.

Le monde sent, pue, fouette, embaume, empeste, c’est un monde vivant, un monde sans toit ni loi, un monde sans air préfabriqué, un monde en rut, au parfum sauvage, à ma droite un écureuil noir court plus vite que moi. C’est dire à quel point la montée sera longue sur ce vélo qui ne fait que s’alourdir au fil des hectomètres.

Pour commencer, tout est vert, du sol au plafond, de la route au toit de noisetiers qui sentent bon la feuille fraîche, la feuille vert acidulé à la texture tendre qu’on mangerait bien en salade avec de l’huile de noix. Quelques mètres plus tard, voilà qu’un relent de charogne se glisse en rampant sous le parfum du printemps. Un relent souterrain qui avance masqué. Qui revient en traître, alors que je croyais l’avoir semé, distancé, debout sur mes pédales, en apnée, le nez plissé et retroussé en arrière. J’inhale une grande bouffée de parfum de cadavre en décomposition. Je suis plus vert que vif dans ce grand cimetière à ciel ouvert. De l’air ! Et du bon, s’il vous plait.

Un peu plus haut la forêt n’a pas réussi à s’accrocher. Une barrière entrave  ma progression. Un panneau rappelle au promeneur distrait que les pierres sont faites pour rouler et que les trois prochains kilomètres seront peu propices à la contemplation. Les pierres roulent effectivement. Elles tombent parfois au beau milieu de ma route. Elles restent là et font le gros dos, en attendant la pelle du cantonnier qui les repoussera sur les côtés. Le soleil tape dur sur la roche qui exhale un parfum sec et presque métallique. Un parfum de béton muri à l’ombre d’une cave dans le petit tunnel où je m’engouffre et je frissonne. De l’autre côté, un virage me mène sur l’autre versant de la montagne. L’exposition n’est plus la même et du sol monte une odeur riche de mousse et de champignons. Ici, le soleil tape moins dur et moins longtemps. Sur le sol humide, les feuilles prennent le temps de la décomposition. On dira encore que je suis un pochtron, mais pour dire les choses telles qu’elles sont, ça sent le Lagavulin, un whisky Single Malt que je vous recommande pour éprouver une forme terrestre de béatitude lorsque le repas est terminé et que votre estomac tiède ronronne en attendant la sieste.

Pendant ce temps, je marche à l’eau claire et à dix kilomètres à l’heure. Autour de moi, il n’y a plus de feuilles mais seulement des aiguilles et l’odeur de la sève fraîche qui irrigue les veines des sapins. L’essence de poix qui suinte des branches blessées. Et par-dessus tout, le merveilleux parfum de l’écorce de mélèze, sucré, roux et rempli des sucs  de la terre qui a séché au soleil. Ainsi chargé d’essences naturelles, j’ai un regain de vitesse. Le vélo s’allège et la pente diminue. À cette allure les mètres dégringolent comme qui badine et la forêt s’ouvre pour faire de la place aux pylônes égarés sur l’herbe rase. Nous sommes en avril,  et pourtant les skieurs ont disparu depuis des mois ou peut-être des années. Il ne reste que des traces métalliques. Quelques taches blanches aussi. Des taches de neige perdues dans le bleu du ciel. Je m’approche. Je prends quelques grains transparents qui brillent dans ma main. Je goûte. J’ai dans la bouche la couleur bleue de l’hiver, un peu de sel, un peu de pierre, un peu de poussière laissée par le vent.

Couché dans l’herbe, mon vélo à côté de moi, je ferme les yeux pour mieux sentir le monde qui sent.

Le monde sous deux mètres de neige.

Sous trente centimètres de neige, le monde marche sur  une patte.
Alors, prenons deux mètres de neige. Saupoudrons. Étalons à la spatule sur un aéroport.
Que voyons-nous ?
Sur cet aéroport, les avions sont rangés en rangs d’oignons. La neige légère fait ployer leurs ailes déplumées. Ils ont la tête basse et le ventre vide. Leurs passagers endormis dans le ventre gris des aérogares. Leurs passagers assis dans une chambre d’hôtel, qui regardent la neige tomber, inlassablement. Leurs passagers immobiles dans l’espace vide du temps refermé. Sans rendez-vous important. Sans réunion stratégique. Sans courbes de croissance projetées sur un écran blanc. Sans négociation de prix. Sans signature du contrat.
C’est terrible.
Il y aura des conséquences incalculables.
Des pertes colossales.
Des millions d’emplois seront perdus.
Peut-être même une crise économique sans précédent.

Dehors, la neige tombe. Continuellement.
Les passagers ne partiront pas. Alors, ils envoient au monde entier cette terrible nouvelle : « Les passagers ne partiront pas ». Sur leurs ordinateurs ils écrivent : l’aéroport est fermé. Je ne pourrai pas être présent pour la réunion stratégique. C’est grave. Extrêmement grave.
Dehors la neige tombe. Imperturbablement.
Les passagers prennent leur téléphone pour dire que non, ils ne partiront pas. Ils ne seront pas là ce soir pour embrasser les enfants.
Après un temps d’hésitation, la neige se remet à tomber.
Les passagers sont très énervés. Il doit bien y avoir un moyen de faire décoller les avions. C’est invraisemblable tout de même. Moi qui devais me rendre à la Réunion. Manger un homard à la vanille. Faire la planche dans le grand lagon.
La neige redouble d’intensité.

Après deux jours la neige fond.
Privés de leur baiser du soir les enfants ont pleuré.
La neige regrette.
Privées de Directeur de la Communication, les réunions stratégiques n’ont pas eu lieu.
La neige s’en fiche comme d’une cerise.
Les contrats attendent toujours la signature du Chief Executive Officer.
La neige s’en contrefout.
Dans le grand lagon de l’Île de la Réunion, le requin a fait des ronds dans l’eau en attendant un touriste dodu à la chair pâle.
La neige compatit.

Pendant deux jours, deux mètres de neige ont changé le cours du monde.
Deux jours plus tard, rien n’a changé.

Trois mille mètres au-dessus du vide

Le soleil crisse dans l’air bleu de froid.
Il fait moins dix ou peut-être moins vingt.
Il fait si froid que l’air se cristallise.
Il fait si froid que l’air se matérialise.

Il fait moins dix ou peut-être moins vingt.
Et la neige a oublié la pesanteur.
La neige légère dans l’air glacé
S’envole sous mes spatules,
S’envole légère à toucher les nuages.
Le ciel et la neige se confondent et moi,
Je skie la face nord d’un nuage.
Je skie une ligne verticale,
Et des courbes à l’horizontale.
Je skie l’horizon et la mer.
Je skie l’écume de la neige.
Je descends vers le ciel sans fin,
Le long d’une coulée verticale.

Dans ma tête, ça fait clic.
Ma conscience
S’efface.
Se dilue.
S’envole enfin.

Je suis la pente verticale.
Je fais le mouvement parfait.
Je plane sans bruit.
Je peux fermer les yeux.
À trois mille mètres au-dessus du vide,
Je vole.
Enfin.