Avant que rien se lève

Encore un verre encore,
Le dernier,
Pour la route.
Boxer les étoiles.
Défoncer l’aube
À grands coups de latte.
Et le ciel qui s’éclaire,
Le repeindre couleur soir.

Un dernier verre,
Une dernière goutte,
Avant que rien se lève
Et que les étoiles
Restent allumées au ciel.

Encore la nuit encore.
Plus bouger.
Plus respirer.
Ne plus jamais attendre
L’heure du premier café.

New janvier

J’ai regardé mon ventre avancer. Le Champagne sans doute.
Et mes jambes flagada, serait-ce le pâté en croûte ?
Le reste ? À l’avenant. Al dente. Prêt à passer au four. Moi-même en cuisson lente, 70 degrés Celsius, chaleur tournante. À l’étage inférieur, une lèchefrite recueille mes meilleures graisses qu’on réservera pour déglacer au vin blanc. Qu’on me déglace, ah oui ! Qu’on me déglace et qu’on me serve à votre table, oint d’une touche de crème acidulée pour sublimer ma peau dorée.

Pour Noël prochain, je serai la dinde ultime, le volatile précuisiné, l’oiseau de bouche qu’on n’aura même pas eu besoin de plumer.

Idiot. Comment veux-tu monter avec ce que tu t’es mis dans le buffet depuis une semaine ? La grande farandole, tu sais, apéro, contre-apéro, entrée, plat, replat, dessert, dolci di Natale et du reste du monde, mignardises, friandises, alcools jaunes ou rouges, décoctions ambrées et petits chocolats par milliers. Avec ce type de préparation, sûr que tu vas les effacer façon Coppi, les deux cents mètres de dénivelé qui te cachent le soleil.

Moi, je voulais juste rouler à plat. Faire tourner les jambes, tranquille. Mais pas dans cette nappe de froid humide, non, vraiment, pas du tout. Alors, monter jusqu’au soleil ou tout laisser tomber ? Je tourne en rond dans le salon dans l’attente d’une décision. Fait chaud. Faut dire que je suis déjà en tenue : bonnet, casque, gants, couches techniques, chaussures, surchaussures, la dinde farcie sue dans sa cocotte-minute. Bon. On va pas y passer la journée. Allez, sors, si tu es un homme, va frotter ta peau délicate aux embruns glacés de janvier.
Pense à ton vélo qui prend la poussière depuis un mois.
Pense à toi.
Pense à tes vieux os.
Ok, Ok. On y va, mais en souplesse, d’accord ? En douceur. Et si les jambes ne suivent pas, c’est retour à l’étable direct sans passer par le start.
Deal ?
Deal.

J’ai pris la petite route qui traverse les vignes. Il faisait gris. Et froid. Dans la montée, je me suis faufilé entre les landaus du dimanche obligatoire. Maman et papa. Devant zigzaguant, le premier de cordée, trois ou quatre ans, des moufles jusqu’au cou et le bonnet en cache-col. Une petite fille. Un petit garçon. Qui regardent ce grand con perché sur son bicycle, drôle d’échassier pour un enfant. Échassier à la peine. Échassier souffrant. J’essaie de ne rien montrer de mon essoufflement mais ils ne sont pas dupes les petits morveux, ils voient bien que je suis à la rue et que bientôt, je vais passer par la fenêtre, pour cause de manque de jus, de manque de jambes. Pas question cependant de mettre un pied à terre : j’ai ma fierté, et c’est à l’amour-propre que je franchis la côte, la vue brouillée et les poumons cramés.
Au replat je reprends vie, et peut-être que, on dirait bien que, oui, un disque de lumière blanche apparait dans la purée de pois. J’oublie les quinze repas de Noël, les boissons alcoolisées et moi en dinde déglacée que personne ne fourrera.
J’appuie deux fois plus fort sur les pédales. Au virage suivant je suis sorti du brouillard. En face, comme en apesanteur, les montagnes oranges et bleues. Le ciel immense et au-dessous les moutons de la mer que caresse la main douce du plus beau jour de l’année.

Noir décembre

J’en ai marre de décembre.

Vous trouvez ça drôle, vous, des jours et des jours à rester suspendu dans le noir. Les autres, c’est encore pire, certains, ça fait plus de vingt ans qu’ils sont là. Vingt ans à attendre quelqu’un qui ne viendra pas. Moi, c’est juste un mois. Trente et un jour à guetter le son caractéristique d’un insert métallique qui frappe le sol. Clac. Clac. Lumière. Clac clac clac. Je le reconnais tout de suite. Le seul à porter des chaussures de cycliste. La porte s’ouvre. Lumière. C’est la concierge. Le couple du deuxième. Monsieur Tallichet. Tout l’immeuble défile ici en décembre. Tout le monde sauf lui. Parti au ski. Le ski ! Sport de décérébré. Deux planches clouées aux pieds, le cul sur un siège mouillé. Monter pourquoi, je vous le demande ? Monter pour redescendre. Faire le yoyo toute la journée et passer son temps à attendre dans un amas de gens. Vous me direz qu’il s’adonne aussi à la pratique du ski de randonnée, c’est vrai, il randonne, surtout, à plat, parce que que voulez vous qu’il fasse quand la pente s’élève et que ses kilos de graisse s’ajoutent à ceux des années ?

Pendant ce temps, je moisis dans ce couloir étroit qui mène à la buanderie. Les jours sont si courts en décembre. J’ai froid. J’ai besoin de lumière. De voir la route. De sentir l’odeur mouillée de la terre qui attend le printemps.

J’ai besoin de sentir le vent.

Pendant ce temps, il s’en met plein la lampe sous les flonflons des guirlandes : saumon, dinde fermière, vins fins, fromages, dessert, mignardises, pousse-pousse café. Et en janvier il s’étonnera de toucher le quintal quand il daignera enfin reposer son fessier augmenté sur ma selle éplorée. On sera à peine sortis qu’il voudra rentrer. Mauvaise combustion. Mauvaise digestion. Manque de jambes. Excès de ventre. Spleen et longues plaintes déchirantes. En plus il fera trop froid et trop mouillé.

Je hais décembre tout autant que janvier.

Qu’on me donne un autre cycliste, un vrai, non-skieur, un coursier imperméable, un grimpeur famélique cueilli au meilleur de ses jeunes années. Mes deux roues ne sont pas faites pour l’immobilité.