La véritable origine de l’automne (35)

Alors, Adam se détend.
Ève sent la vie qui monte, la vie qui peu à peu tend le petit bout de chair vibrant qu’elle tient serré dans le creux de ses mains.
L’Homme Premier. Ses boucles blondes. Son corps paysage, détendu, à l’abandon. À ce moment précis, il est tout petit, le roi de la création. Tout petit. Aussi petit que l’enfant qu’il aurait pu être sans cette absence de nombril au milieu du ventre, Adam couché sur le dos, les yeux fermés, et Ève qui le regarde s’abandonner à une caresse qu’elle invente au fur et à mesure, hors d’elle, presque en se regardant.
Toujours penchée sur ce membre souffrant, elle se déplace, imperceptiblement. Elle enjambe le corps du naufragé échoué sur ce banc de sable mouvant. Elle le regarde. Elle s’agenouille. Elle fléchit, tout doucement. Le contact inattendu fait frémir son bas-ventre. Elle se dit qu’il est doux. Tiède. Lisse. Soyeux. Ses mains se referment. Elle le tient fermement. Les muscles de ses cuisses se détendent. Elle entre en lui. Elle parcourt lentement toute la longueur de ce membre vertical et glissant. Elle s’assied. Sous ses fesses, elle sent la pointe dure des deux os qui émergent de la ligne des hanches qu’il a si larges au fond de son ventre.
Elle reste assise là. Sans bouger. Sur lui qui se tend, renverse la tête et ouvre les yeux, le regard flou, le regard figé, fixé sur la lueur chancelante de l’étoile qui vient de s’allumer dans son ciel intérieur.

La véritable origine de l’automne (34)

Résumé des  épisodes précédents
En une semaine chrono, Dieu crée le monde et la vie de couple.

Ève reprend la feuille de bananier qu’elle a déposée délicatement sur le sol. Elle arrose abondamment. Adam s’étrangle et s’étouffe. Elle retourne vers le fleuve, refait le plein, fait couler doucement un filet d’eau fraîche sur la tête meurtrie du petit serpent qui se rétracte un peu plus sous la morsure du froid. Ensuite, elle laisse sécher et elle attend.

– J’ai mal.
– Tais-toi !
– J’ai mal. J’ai très mal.
– Ferme-là maintenant.
– J’ai soif.
– Ta gueule Adam.
– Et je vais rester là au soleil pendant combien de temps ?
– Le temps que ça sèche.
– Et ensuite ?
– Mais tu peux pas la fermer, ta bouche ?
– Tu as cassé mon petit serpent.
– Ceci n’est pas un serpent. C’est un bout de toi tout mou.
– C’est pas vrai. Tu as bien vu tout à l’heure.
– Tout à l’heure, j’ai juste vu un type avec un regard de fou.
– Il était plus gros.
– Tu crois que tu pourrais juste te taire, juste un moment ? Juste un tout petit moment. Il faut que je réfléchisse.
– Beaucoup plus gros.
– CHUT !
– Et aussi beaucoup moins mou.
– Je vais te le faire bouffer, ton petit serpent.

Adam se tait et se recroqueville. Il boude. Sans un mot, Ève s’assied à côté de lui qui se déplie, roule sur le côté et lui tourne le dos, son dos évasé, traversé par le long sillon de la colonne vertébrale.
Elle pose doucement une main sur l’épaule lisse de l’étalon imberbe qui sursaute en gémissant.
– Qu’est-ce que tu fais ? Enlève ta main !
– C’est curieux, ta peau, elle est lisse, douce…
– Laisse ma peau tranquille !
– Aucun poil, juste un petit duvet, une peau de fille, on dirait.
– Et pourquoi j’aurais des poils, hein ?
– Je ne sais pas moi, pour avoir plus chaud quand il fait froid.
– Jamais entendu quelque chose d’aussi stupide. Ici, il ne fait jamais froid.
– Alors, pourquoi tu restes là, roulé en boule comme un hérisson ?
– J’ai mal.
– Mais non. Tu n’as plus mal. Allez, détends-toi. Allonge-toi sur le dos.
– J’ai très mal.
– Oh oui, tu souffres. Laisse-moi faire et tout ira bien.

Ève soulève doucement les deux mains d’Adam. Doucement. Centimètre par centimètre, alors qu’il gémit faiblement. Ouille. Aïe. Une brise légère vient caresser son bas-ventre. Il frémit, il frissonne, il pâlit. Du bout de l’index, elle soulève délicatement l’extrémité du membre meurtri.
Adam a un soubresaut.
– Surtout, ne bouge pas.
– Lâche ça. Lâche ça tout de suite ! Tu vas le casser !

Ève ne répond pas. Elle glisse sa paume sous le petit corps souffrant, referme lentement ses doigts autour du serpent surpris qui passe son nez par la fenêtre et se redresse vivement.
Adam produit une forme nouvelle de gémissement.
– C’est ça mon grand. On se relâche. On se détend.
– Mais qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu fais ?
– Dans une vie antérieure, j’étais charmeuse de serpents.

La véritable origine de l’automne (33)

Résumé des épisodes précédents
En une semaine chrono, Dieu crée le monde et le couple qui se déchire déjà.

Une feuille de bananier à la main, Ève s’en va vers le fleuve, chercher un peu d’eau. Le grand blessé agonise, il halète, il gémit, il dit ouille, aïe, ça fait très mal, mon petit serpent est cassé, mon petit serpent va mourir.
– Fais-moi voir ton petit serpent.
– Tu rigoles, jamais de la vie !
– Fais-moi voir, je te dis.
– Non. Plutôt mourir.

Le roi de la création. Vraiment. Elle se penche vers le gisant qui retrouve d’instinct la position du fœtus qu’il n’a jamais été. Elle lui ordonne de s’allonger. Sur le dos. Surtout ne pas avoir peur. Se détendre. Tout va bien se passer. Elle lui prend les mains qu’il a toujours repliées en coque sur son petit membre meurtri. Peu à peu, il se relâche, il desserre l’étreinte, il se laisse aller.
– Ah oui ! Quand même.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
– Ton petit serpent, il a presque disparu.
– Mon petit serpent a disparu ?
– Je me demande si tu es sourd ou si tu es con.
– Mon petit serpent ! Mon petit serpent !
– En fait je pencherai plutôt pour la deuxième solution.
– La deuxième solution ?
– Oui. Tu es vraiment con.
– Mon petit serpent !
– Vraiment très con.
– Je veux voir mon petit serpent.
– Calme-toi, le voilà, regarde, il est toujours là, tu vois. Seulement, il faut bien dire qu’il a un peu rétréci.
– Un peu rétréci ? Un peu rétréci ! Mais regarde, il a disparu, oui.
– C’est curieux, en effet.
– Je crois que je vais m’évanouir.
– Ah non, ça suffit. Laisse-moi faire.
– Jamais.
– Laisse-moi faire, je te dis !

Scène 7 (Cont.5 & fin)

Madame H. : Vous pourriez m’accompagner à tous les défilés.
Patrizia : Je m’entraîne parce je veux voir mes muscles, vous comprenez ? Pour être sûre qu’ils sont encore là, bien durs, bien souples. Je m’entraîne pour reprendre ce que je vous ai donné.
Madame H. : 75’000 Euros, c’est donné.
Patrizia : Évidemment. Tout se règle par chèque avec vous. Tout. Le pain, le lait, les hommes, le sang frais…
Madame H. : Je vous l’ai dit : Je suis prête à vous dédommager selon les termes du contrat. Et même au-delà.
Patrizia : Je ne suis pas une infirmière.
Madame H. : Je suis en excellente santé.
Patrizia : Un jour, il faudra vous laver. Vous habiller. Quelqu’un devra changer vos couches.
Madame H. : J’ai déjà pris mes dispositions avec une clinique privée.
Patrizia : Ah oui ? Et qu’est-ce que vous allez faire avant d’aller mourir dans vos draps de soie ?
Madame H. : Travailler. Voyager.
Patrizia : Je ne veux pas de votre dédommagement.
Madame H. : Je vous demande pardon ?
Patrizia : Pareil pour votre appartement, votre école, vos défilés de mode. Vous croyez quoi ? Qu’on achète les gens deux fois ?
Madame H. : Je crois ce qui est écrit dans le contrat.
Patrizia : Alors, on déchire le contrat.
Madame H. : Vous êtes complètement folle.
Patrizia : Non, je ne suis pas folle. J’ai encore la vie devant moi.
Madame H. : Vous voulez plus d’argent.
Patrizia : C’est dommage. Vous auriez pu être quelqu’un d’aimable.
Madame H. : Qu’est-ce que vous voulez ?

Patrizia : Sort une feuille de papier. Lit.

« Nous recherchons une jeune femme âgée de 20 à 25 ans de type caucasien, non-fumeuse, disponible pour une expérience clinique d’une durée de six mois. 

Nous offrons :
Un séjour gratuit dans un établissement hôtelier de premier ordre situé dans les Alpes suisses incluant un centre de remise en forme, un spa et un espace beauté.
Une prise en charge complète de tous les frais annexes occasionnés durant cette période.
Un salaire mensuel net de 9’500.- Euros.

Nous demandons :
Une formation universitaire, de préférence en psychologie ou en sciences sociales.
Une parfaite maîtrise de la langue française.
Une grande flexibilité et une disponibilité totale pendant toute la durée de l’expérience.

Les candidates retenues en vue d’une première sélection  devront obligatoirement appartenir au groupe sanguin A+. Elles feront l’objet d’un bilan de santé et d’un examen médical qui seront également pris en charge par nos soins.

Les candidatures incluant un Curriculum Vitae avec une photo récente sont à envoyer à contact@clown.me »

J’ai laissé votre adresse. Je vous fais confiance pour trouver la bonne personne. Après tout, vous avez fait le bon choix, la première fois.

Scène 7 (Cont.4)

Patrizia : Vous n’êtes pas encore assez petite pour aller à l’école.
Madame H. : Vous seriez mon assistante.
Patrizia : Les choses ne s’arrangent pas.
Madame H. : Chaque appartement a sa propre entrée.
Patrizia : Les choses ne se réparent pas.
Madame H. : Et il y a le contrat. Vous serez dédommagée.
Patrizia : J’ai été endommagée.
Madame H. : Il n’y a pas la mer mais le lac est tout près.
Patrizia : Il manquera les vagues. Et le soleil. Maintenant, j’ai froid. J’ai toujours froid. Regardez mes mains, elles sont transparentes. Vous avez pris ma couleur. Vous avez pris ma chaleur. Vous avez chaud, n’est-ce pas ?
Madame H. : On a toujours chaud quand on court.
Patrizia : Vous avez chaud. Vous avez faim. Vous dormez bien. On dort toujours bien quand on court.
Madame H. : Je pensais que les choses allaient s’arranger.
Patrizia : Paolo a sept ans et moi j’ai un appartement avec une grande armoire dans la chambre à coucher. Les robes sont triées par couleurs. J’aime bien les imprimés graphiques. Le rouge. Les jupes fendues sur le côté.
Madame H. : Vous avez travaillé vos jambes.
Patrizia : Je continue à nager.
Madame H. : Et vos mains.
Patrizia : Important les mains. Les pieds aussi. J’ai gardé vos escarpins mais je préfère les sandales à talons pour l’été. J’aime quand le pied est dénudé. J’ai une paire de sandales dorées, très simples, juste deux lanières, que je porte avec une robe droite, couleur sable et fendue des deux côtés. Le col à ras du cou et derrière, un grand décolleté.
Madame H. : Et vos épaules.
Patrizia : Près de chez moi, il y a la salle où je m’entraîne.

Scène 7 (Cont. 3)

Patrizia : Il est toujours aussi courtois ?
Madame H. : J’ai un autre jardin.
Patrizia : Et le toboggan, c’est pour vos petits-enfants ?
Madame H. : J’aurais bien aimé vous écrire.
Patrizia : Ce n’était pas dans le contrat.
Madame H. : Vous écrire ou vous appeler.
Patrizia : Il fallait en parler à votre avocat.
Madame H. : Et aussi, je suis désolée.
Patrizia : Moi pas.
Madame H. : J’ai reçu tous vos rapports médicaux. J’espérais…
Patrizia : Vous espériez quoi ?
Madame H. : Que les choses allaient s’arranger.
Patrizia : Mais les choses ne s’arrangent pas.
Madame H. : Je suis désolée.
Patrizia : La regarde de haut en bas.
C’est impressionnant.
Madame H. : Même le Docteur Heini n’en revient pas.
Patrizia : Surtout de près.
Madame H. : Ma peau a changé. Elle est plus grasse, plus épaisse. Mes jambes aussi. J’avais souvent les jambes lourdes. Maintenant, je peux marcher toute la journée.
Patrizia : Et faire le raton-laveur.
Madame H. : Je cours dehors. Au soleil. Sous la pluie. Chez moi, il y a un grand parc et des champs tout autour. J’aime bien courir quand il pleut. On a toujours chaud quand on court.
Patrizia : C’est dangereux de courir toute seule sous la pluie.
Madame H. : On n’a besoin de personne pour courir.
Patrizia : Et de personne pour dormir.
Madame H. : Je suis chez moi, maintenant.
Patrizia : Vous êtes seule, vous avez froid, alors vous dormez avec vos amants.
Madame H. : On n’a jamais froid quand on court.
Patrizia : Même la nuit ?
Madame H. : Même la nuit. Chez moi, j’ai dessiné mon jardin. J’ai aménagé mon espace. Chez moi, c’est grand, il y a trois appartements.
Patrizia : Une piscine.
Madame H. : Un toboggan.
Patrizia : Une grande roue.
Madame H. : Il y a une école à cinq kilomètres.

Scène 7 (Cont.2)

Madame H. : Alors, cet appartement ?
Patrizia : J’ai eu de la chance. C’est un petit appartement dans un immeuble de deux étages, sur la route qui mène à San Cataldo. La route qui mène à la mer.
Madame H. : Et Paolo ?
Patrizia : Paolo !
Madame H. : Oui, votre fils Paolo. Comment va-t-il ?
Patrizia : Comment vous faites ?
Madame H. : Comment je fais quoi ?
Patrizia : Pour retenir les prénoms ?
Madame H. : Ça ne fait pas si longtemps.
Patrizia : Cinq ans.
Madame H. : Donc, Paolo a sept ans.
Patrizia : Vous avez aussi la mémoire des dates.
Madame H. : Vous avez trouvé du travail ?
Patrizia : Je suis chargée de cours à l’université du Salento.
Madame H. : Qui s’occupe de Paolo ?
Patrizia : Ma mère. Mes parents. Trois jours par semaine.
Madame H. : Et le reste du temps ?
Patrizia : Le reste du temps, c’est moi.
Madame H. : Pas d’autres enfants ?
Patrizia : Pas d’autres enfants.
Madame H. : Et votre ex-mari ?
Patrizia : Un week-end sur deux Paolo va chez lui.
Madame H. : Pas de petit ami ?
Patrizia : Quelques fiancés.
Madame H. : Une dizaine ? Une vingtaine ?
Patrizia : Je n’ai pas compté. Ils sont venus tous seuls. C’est agréable. C’était différent, avant.
Madame H. : Avant ?
Patrizia : Je marchais en baissant la tête.
Madame H. : Très difficile avec des escarpins.
Patrizia : J’étais contente d’être dehors. J’avais des jambes. J’avais des seins. Je nage tous les jours.
Madame H. : Et cette robe ?
Patrizia : Échangée contre une autre robe.
Madame H. : Il y a une piscine dans mon jardin.
Patrizia : Je nage souvent dans la mer.
Madame H. : Une piscine avec un plongeoir et un toboggan.
Patrizia : C’est votre mari qui doit être content.
Madame H. : Mon mari est resté dans notre jardin.

Scène 7 (Cont.1)

Docteur Heini : Contrairement aux idées reçues, une pratique régulière de la masturbation n’entraîne aucun effet secondaire.
Patrizia : J’ai plutôt envie de croire aux idées reçues quand je vois votre tête.
Madame H. : Ça suffit.
Docteur Heini : Oui, ça suffit.
Madame H. : Ça suffit. Tous les deux. Pour résumer, j’ai rajeuni et Madame Vidale a vieilli.
Docteur Heini : On ne peut pas se prononcer après cinq ans seulement. Il faudrait prolonger la période d’observation.
Madame H. : Nous avons dit cinq ans.
Docteur Heini : Je pense que dix ans…
Madame H. : Vous ne pensez pas. Donc, en ce qui me concerne, on peut dire que l’expérience a réussi.
Docteur Heini : Absolument.
Madame H. : Et pour Mme Vidale ?
Docteur Heini : Par rapport à la norme ?
Madame H. : Oui. Par rapport à la norme.
Docteur Heini : Il subsiste un écart… significatif.
Madame H. : Ce qui veut dire ?
Docteur Heini : Qu’il faudrait plus de temps.
Madame H. : Ce qui veut dire, maintenant ?
Docteur Heini : Que selon les termes du contrat, Mme Vidale aurait droit à son dédommagement.
Madame H. : Merci Docteur, vous pouvez nous laisser.
Docteur Heini : Sort sans saluer.

Scène 7

 

Le bureau de Madame H.
Madame H. derrière le bureau. Assis en face, le Docteur Heini, qui consulte un dossier, et Patrizia.

Docteur Heini : Relève la tête.
Tout est pratiquement rentré dans l’ordre.
Patrizia : Pratiquement.
Docteur Heini : Il existe toujours une marge d’erreur.
Patrizia : De combien ?
Docteur Heini : De l’ordre de deux ou trois pour cent.
Patrizia : Mais là, l’écart est plus grand.
Docteur Heini : Oui, par rapport, à la norme. Mais une norme est une moyenne, par définition.
Patrizia : Et moi, je ne suis pas dans la moyenne.
Docteur Heini : Une norme est une norme. Mais elle est basée sur une population homogène et en bonne santé.
Patrizia : Je suis en bonne santé.
Docteur Heini : Les seuls éléments objectifs en ma possession, ce sont les résultats des analyses de ces cinq dernières années.
Patrizia : Vous voulez quoi de plus ? Une photo dédicacée ?
Docteur Heini : On ne retrouve pas de trace significative de consommation d’alcool, mais vous buvez certainement. Une consommation festive qui peut s’avérer très dangereuse à court terme. Surtout si elle est associée à une prise de drogues. Vous avez très probablement dépassé le stade du cannabis. Votre profil vous amène également à multiplier les partenaires, un autre facteur aggravant. L’addition de tous ces éléments peut facilement expliquer cette différence par rapport à la norme. Arrêtez de boire et de fumer. Faites un peu de sport. Trouvez-vous un fiancé. Vous verrez, dans six mois, vous aurez gommé ce léger écart entre vous et votre âge biologique.
Patrizia : Vous avez oublié la masturbation.
Docteur Heini : La masturbation ?
Patrizia : Le samedi soir, quand je rentre chez moi bien défoncée, d’abord je baise avec deux ou trois mecs trouvés dans les poubelles. Mais comme en plus je suis nympho, il me faut au moins une dizaine d’orgasmes. Alors, je me masturbe.

Les hommes du supermarché

J’entasse, systématique.

D’abord les produits lourds. Les produits emballés. Au fond. Les pâtes. Le riz. Tout ce qui est en boîte. Tout ce qui est rigide. Tout ce qui ne se déforme pas. Au fond. Ensuite, les fromages à pâte dure. Les yaourts. Le pain. Les pains. Six ou sept. Après, les légumes plus costauds, poivrons, brocolis, carottes, courgettes. Au-dessus, les fruits qui résistent aux chocs. Ensuite, sur le tapis, arrivent, suivant la saison, fraises, framboises, mûres, mangues, abricots, pêches, chair juteuses et peaux délicates juste à même de supporter le poids léger d’une laitue pommée ou frisée, ça dépend du moment, de l’envie et de l’appétit des enfants.

Sur le ruban, la salade arrive toujours en dernier. La salade, c’est fragile, vous comprenez.

Dans mon caddy, quatre sacs remplis à ras bord et non madame, je n’ai toujours pas ma carte de fidélité. C’est au moment de payer que j’y pense maintenant, chaque fois depuis quelques semaines, depuis ces deux colonnes écrites d’une main de femme à la dernière page d’un hebdomadaire que je lis depuis longtemps.
Deux colonnes.
Qui peuvent être futiles ou profondes. Deux colonnes pour raconter un fragment de vie, une histoire, un étonnement. Deux colonnes pour s’emporter, rire ou s’émerveiller. Deux colonnes agiles, aérées, aussi légères que l’air du temps.

Ces deux colonnes que je relis dans ma tête. Chaque semaine. Depuis quelque temps. À chaque fois que je paie mon dû à la caisse du supermarché.
Deux colonnes où elle parle des hommes. Les hommes. Les hommes qui font les courses. Les hommes s’égarent dans les allées. Les hommes ne savent pas où est le beurre et ne trouvent pas le jambon. Avec leur liste, les  hommes auraient besoin d’un plan. Les hommes handicapés de la tomate ou du stick de poisson. Constructeurs de navettes spatiales mais infoutus de faire la différence entre lait entier et lait écrémé. Les hommes, enfin, qui congestionnent, qui forment à la caisse un goulet d’étranglement, parce que les hommes justement, les hommes passent mille ans à ranger une brique de lait rectangulaire dans le ventre rétif d’un cabas à demi ouvert.
J’y pense maintenant, chaque fois que je passe à la caisse, chaque fois que je remplis mes sacs, le plus systématiquement possible, le plus rapidement possible, mes quatre ou cinq sacs, pour la semaine, pour mes deux garçons et moi, depuis dix ou douze ans.
Quatre ou cinq sacs remplissent un frigidaire et vendredi prochain, il n’en restera plus rien.

Je ne sais pas pourquoi ce texte m’a pincé jusqu’au sang. Peut-être parce que j’aime bien la femme qui écrit ces deux colonnes, son écriture, son regard amusé, elle est à la fois drôle et pertinente, malicieuse et intelligente et je crois que c’est ce qui m’a troublé. Elle était certainement pressée, en retard, et il y avait ce type à la caisse, ce type maladroit et lent, cet enfoiré, mais qu’est-ce qu’il fait purée ? Il prend son paquet de pâtes, voilààà, comme çaaaa. C’est bien. Maintenant, tu essaies de les mettre dans le sac. Mais d’abord, banane, il faut le déplier, le sac ! Maintenant, dépose le paquet de pâtes. Et le sac ! Tiens-le à deux mains ! Enfoiré ! Ah le con. Il ne va jamais y arriver. Il faut lui donner un mode d’emploi, faire venir le service clients. Cinq heures trente-cinq, je ne vais jamais y arriver. Mais bouge ton cul, enculé !
L’enculé bouge son cul. Lentement. Elle est au bord de l’altercation et puis non, finalement. Elle attendra sagement qu’il dégage, ce qu’il finit par faire, à regret, on dirait.

Le soir venu, il faut que ça sorte et elle écrit d’un jet. D’un cri, elle dit : « Les hommes sont. Les hommes font. » Elle est encore sur des charbons ardents. Mais le lendemain ?  Ou le surlendemain ? Elle a eu le temps de faire d’autres courses, de voir d’autres hommes. Elle a eu le temps de se reprendre, de relire le texte au calme, à tête reposée.

Les hommes sont. Les hommes font. Les hommes donc et moi, en négatif, je lis : « Les femmes sont. Les femmes font. »

J’ai toujours trouvé ça normal, mais, pour la première fois de ma vie, j’ai envie de revendiquer mon statut d’homme ménager, coursier, cuisinier, lavandier et repasseur. D’un seul coup, je hisse le grand pavois. Je m’assieds au sommet du grand mât. « Oyez, oyez braves gens, voyez ici le repasseur ! » Ça vous la coupe hein ! Repasseur, c’est très fort, encore plus fort qu’homme-élastique ou homme-canon. Repasseur, c’est l’homme bionique : passez Superman, Spiderman et Batman à la centrifugeuse, faites revenir le jus, laissez refroidir, incorporez les blancs d’oeuf battus en neige, déposez dans un moule chemisé et vous obtenez Ultraman : l’homme qui chasse et qui repasse.

Mais qu’est-ce que je raconte ? Je perds la tête ou quoi ? Le fer à repasser n’a pas de sexe. Il a juste besoin d’électricité.

On raconte vraiment n’importe quoi quand on est énervé.