Le tour de rien : motard à explosion

Comme toi, j’ai deux roues
Une selle entre les jambes.
Dans les mains, un guidon.
Comme toi, j’ai besoin de vitesse pour trouver un point d’équilibre. Quatre ou cinq kilomètres à l’heure et nous voilà verticaux et lancés d’un point A vers un point B.
Tous deux, nous roulons casqués, à défaut d’habitacle ou de ceinture de sécurité. Le sol est dur quand on s’y frotte à l’horizontale. Dans les bouchons, les pare-chocs contemplent nos genoux avec gourmandise. Ils imaginent une figure où nos corps décriraient une plaisante parabole avant de terminer dans un fossé. Des pare-brises rêveurs se demandent quelles sortes d’étoiles nos crânes dessineront dans leur cœur de verre feuilleté.
S’il fait trop chaud, nous cuisons. Quand il pleut, nous trempons. Le froid saisit nos mains et fige nos pieds. Le vent nous pousse vers tous les bas-côtés.
Nous sommes toujours décapotés.

On dirait bien que tout nous unit, mais en vérité tout nous sépare, mon faux-frère motard.
Je glisse sans bruit et toi tu vrombis. Tu pétarades. Tu rages. Tu vacarmes sur toute l’étendue de la gamme. De l’abeille qu’on aurait fouettée au frelon énervé. De la crécelle au bourdon de Notre-Dame. Du hoquet sec au rot prolongé. Ton moteur digère mal. Il refoule du goulot. Tu accélères, il flatule. Tu accélères encore et on dirait bien qu’il va envoyer le morceau. Sous mes pédales le sol tremble et je sens qu’il va bientôt venir fienter derrière mon dos. Arrive ce virage, cette épingle à cheveux. La pente s’apaise. Je me redresse, je m’ébroue, je fais jouer mes poignets. Toi tu déboules en vrombissant, tu décélères, tu passes la première. Il y a une seconde de silence. Que nous franchissons côte à côte.

Ensuite.
Il y a.
Un coup de canon.
UNE EXPLOSION.
THERMONUCLÉAIRE.
Mon crâne se fend.
S’éparpille façon puzzle.
Un éclair blanc
Perfore mes tympans.

Tu remets les gaz et tu disparais. Sans bruit. Ou presque. J’entends juste un sifflement. Aigu, le sifflement. Pas grave, je me dis, continuons à grimper et je grimpe dans un nuage blanc, plus sourd que ton pot d’échappement. Arrivé au sommet, mon crâne s’est un peu arrêté de siffler.
Sur le parking du petit restaurant, des motards, évidemment.

J’ai cherché en vain ta grosse américaine, j’avais en tête deux cents manières lui faire sa fête mais je n’ai trouvé aucune trace de toi et de ta grognasse. Tant mieux. J’aurais pu m’emporter. Nous aurions pu avoir des mots. Des phrases. Et même un court poème en vers, seulement deux mots.
Le premier, ce serait « gros ».
Le deuxième, sept lettres, deux syllabes. Cherche dans le dictionnaire. Cherche. Dans les mots qui se terminent par ARD.
Tu le trouveras. Juste à côté du mot « motard ».

Le soleil se couche à l’aube

D’abord un sentier,
Un chemin muletier
L’invention du gravier
Deux mètres gris de poussier

L’herbe des bas-côtés
Blanchit à mesure que l’été
Craque le dos des pierres
Épuise l’eau de la terre

Frottés aux éclats d’ardoise
Les pas crissent
Les mains se glissent
Sous les jupes du ciel turquoise

Sur la paroi de rochers
Les murs ont formé
Des lignes perpendiculaires
Des rectangles encastrés
Dans le grain des parois lunaires

Le soleil qui s’agrippait en vain
Aux ronces rares
Qui lui déchiraient les mains
Découvre sur le tard
Le bonheur de s’endormir au petit matin.

 

Prolonger le délice jusqu’à la mer

En effectuant une recherche, nous apprenons qu’Éric Schulthess est Marseillais, écrivain et bavard. Il apprend le Chinois. Part. Revient. Rêve de Fuji et joue du violoncelle.
Il a publié trois livres aux Éditions Parole et il écrit des tas d’autres choses sur son blog que je vous devriez aller visiter.
Il a aussi une voix hautement télégénique, qu’il utilise pour mettre en beauté ses mots et ceux des autres. Et lorsqu’il met gracieusement en musique un texte de ma fabrication, c’est à chaque fois une surprise et un cadeau.

Juste se taire et l’écouter.

Prolonger le délice jusqu’à la mer

Encore merci,
Nicolas

Le Tour de Rien : en ville

Un coup de klaxon. Je sursaute. La moto me dépasse.
Vroum.
Je la retrouve un peu plus loin. Arrêtée au feu rouge.

— Ça vous amuse d’effrayer les cyclistes ?
— Non. Mais vous étiez au milieu de la route.

Je suis de corpulence moyenne. 1 mètre 73 pour 73 kilos. Largeur hors-tout, 70 centimètres à tout casser. 70 centimètres de chair sur une route permettant le passage de deux camions à l’aise. J’avoue, je n’étais pas tout à fait collé contre le mur côté montagne. À vélo, il est toujours prudent de laisser un espace entre un mur et soi. Mais bon, il restait quand même assez de place pour un camion et demi, ce qui nous fait à peu près trois motos.
Nous avons eu le temps d’échanger des points de vue différents, la motarde et moi. Ensuite, le feu est passé au vert. Elle a refait vroum. Je me suis remis en selle, moi et mes 70 centimètres plus 73 kilos de chair plus 10 kilos de vélo. J’y pense souvent en ville, à bicyclette. D’un côté, un guidon et deux roues filigranes entraînées par une paire de jambes à demi-nues en été.
De l’autre trois tonnes d’acier trempé.

Au jeu de qui aplatit qui, c’est qui qui va gagner ?

Le type dans son 4X4 dispose de 300 chevaux montés sur des roues de tracteur. Sa garde au sol rehaussée permet le franchissement aisé d’une congère ou d’un corps allongé. S’il s’agit d’un cycliste, les bruits de chair écrasée mêlée au métal broyé seront parfaitement filtrés par des matériaux isolants de première qualité. Et le type dans son tank n’aime pas les microbes de mon genre.
À zéro à l’heure, morne et pendulaire, il vrombit de douleur pendant que je remplis le champ de son rétroviseur.
Et si ce n’était la peinture de sa chère voiture, il balancerait bien volontiers sa portière dans ma triste figure.
Mais moi, rusé comme un renard, je remonte la file sur des œufs jusqu’au cul de la caisse de tête plantée sous le feu rouge. Comme la poupe est toujours pourvue d’un pot d’échappement, je pousse l’insolence jusqu’à me mettre devant.
Tout devant.
Ça les énerve, je le sens. Moi, je fais semblant de rien.
Extérieur, cool, à la fraîche, la mer qu’on voit danser.
Intérieur, attention, concentration, sinon ça va chier.

Sur le sémaphore perpendiculaire le signal piéton passe à l’orange, puis au rouge. C’est le moment de décoller. Là. Maintenant ! Mais pourquoi maintenant ? Parce que dans l’effervescence qui suit le passage d’un feu au vert, le cycliste préférera se trouver à l’avant qu’à l’arrière.
On ne sait jamais. Un coup de pare-chocs est si vite arrivé.
Donc, une fraction de seconde avant que la meute s’ébranle, je mets tout ce que j’ai dans les pédales et la tête dans le guidon, je frôle la jambe d’un piéton.

— CON DE CYCLISTE !

Je freine, recule, m’assure qu’il n’y a rien de cassé.

— Non, vous avez pas réussi à m’écraser.
— Je suis désolé
— Et moi, j’en ai marre. Marre de tous les mecs comme vous qui savent pas rouler. 

Un coup de vélo est si vite arrivé.

Le Tour de Rien : Jusqu’à la mer

Partir à vélo.
Jusqu’au coin de la rue ou jusqu’à la mer.
Partir léger, deux gourdes remplies d’eau. Dans les poches un peu d’argent, un téléphone portable et un imperméable.

Une chambre à air, joli nom de chambre.
Une pompe accrochée au porte-bidon.

Tracer dans sa tête un itinéraire qui longe le lac, visite les bords d’une rivière et suit la course du vent. S’asseoir sur la margelle d’une fontaine. Tracer sur la carte une ligne imaginaire qui franchit les montagnes et descend jusqu’à la mer. Rêver de lacets, de pavés, d’un point de fuite flou au bout d’une ligne droite. Rêver de champs de blé, de l’odeur de l’été.

À hauteur de selle, voir le monde défiler. Entendre midi sonner, douze coups dans le village assoupi, douze coups métalliques et cuivrés, venus du plus loin de l’enfance.
Douze coups.
S’arrêter sous les platanes. Se redresser. S’ébrouer. Secouer la poussière de ses souliers. Boire une gorgée d’eau tiède. S’asseoir sur une terrasse. Commander une boisson fraîche, dans un grand verre s’il vous plait. Prendre dans ses mains les bulles et la buée. Boire à longs traits glacés.
Boire les kilomètres.
Boire l’été.

Soif. Faim. Le monde simplifié.

Ensuite, on remplit les bidons. On s’étire. On se remet en selle et on démarre, sans forcer. Devant le guidon, une route nouvelle, un paysage jamais traversé. Au bout de ce long faux-plat se dresse une colline. On y va en sifflant et même s’il faudra monter, on est impatient de découvrir ce qu’il y a de l’autre côté.
Une autre colline.
D’autres champs de blé.
Et au bout d’une plaine immense un point bleu brillant, là où le reflux du fleuve fait frissonner la mer.

Une autre fin (12)

(Le fil de l’histoire dans la catégorie « Une autre fin » sur la barre de droite)

Paul,

J’ai attendu seize ans. Seize ans c’est long, mais ça valait la peine. Tu te souviens quand on allait voir le ciel ? Tu disais maman, aujourd’hui c’est sûr, on va voir le soleil. Je savais bien que c’était impossible, mais je t’y emmenais quand même parce que le soleil, c’est dans tes yeux que je le voyais. Tu t’arrêtais au milieu de la grande salle, petit bonhomme, et tu attendais debout, le nez en l’air. Je t’ai porté et toi aussi tu m’as portée, pendant toutes ces années, presque cinquante ans, je n’aurais jamais pensé durer aussi longtemps.

Je n’ai jamais pu supporter cet enfermement, cette prison à ciel fermé. Je sais bien, j’aurais dû m’y habituer. Comme tout le monde. C’est plus fort que moi, je n’y arrive pas. J’ai toujours voulu sortir, vivre une longue journée d’été, avoir trop froid en hiver, voir les feuilles tomber. Ce que j’ai lu dans les livres. Je n’aurais jamais dû lire tous ces livres, ces histoires du temps passé. J’aurais dû écouter les nouvelles, la météo, aller avec toi sous le dôme pour te prendre en photo.

C’est compliqué d’être une bonne maman sous la terre, surtout quand on n’a pas les pieds sur terre. Tous les jours, je m’en suis voulue de t’avoir mis dans ce monde qui n’était pas fait pour toi. Tous les jours et chaque jour un peu plus. C’est pour ça qu’il faut que ça s’arrête. J’ai déjà trop déteint sur toi. Tu vires au gris, comme moi. Autour de nous, les gens vivent le temps de maintenant. Ils sortent, ils s’amusent, ils rient, ils ont oublié depuis longtemps. Toi aussi, il faut que tu oublies. Ici, le soleil ne tue pas, il ne fait jamais trop chaud ou trop froid. Ici, la vie est possible. C’est déjà beaucoup tu ne trouves pas ?

Ne te fais pas de souci pour la suite, j’ai tout arrangé avec Anna. Je l’aime bien Anna. Elle a les pieds sur terre. Elle prendra bien soin de toi.

Voilà. Il est grand temps que je m’en aille, que je te débarrasse de moi.

Maman

Une autre fin (11)

(Le fil de l’histoire dans la catégorie « Une autre fin » sur la barre de droite)

J’aurais préféré des nuages. De la pluie. Des orages remplis d’éclairs et de coups de tonnerre. Je savais qu’ils existaient. Tout le monde le savait. Il fallait bien qu’elle vienne de quelque part, l’eau qui remplissait nos réservoirs. Ces canaux blindés qui s’enfonçaient dans les entrailles de la terre pour venir s’accrocher aux plafonds de nos villes, ces tubes d’acier noirci nous rappelaient qu’il pleut toujours assez fort quelque part. Assez fort pour que de l’eau ait le temps de couler avant de s’évaporer.
Mais sous la terre la pluie n’existe pas et le jour se lève à l’heure qu’on voudra.

Ma mère est morte, j’avais seize ans.
La porte était ouverte quand je suis rentré chez moi. Dans la cuisine, une femme que je ne connaissais pas. Je lui ai demandé où était ma mère. Elle m’a répondu que ma mère n’était plus là.

— On est arrivés trop tard. Je suis désolée. Il faudrait prévenir ta famille, ton père ?
—  Je ne le connais pas.
—  Même pas son nom ?
—  Même pas son nom.
—  Et ses parents ?
—  Eux aussi, ils sont morts.
—  Des frères, des sœurs ?
—  Anna, une collègue de la boutique.
—  La boutique ?
—  Au Soleil. Des fringues hommes et femmes.
—  Et sinon, personne d’autre.
—  Personne d’autre, non.
—  Et toi ?
—  Moi, quoi ?
—  Toi, ça va aller ?
—  Ça va aller. Je voudrais juste la voir avant… Avant.
—  Bien sûr, tu la verras demain. Je t’appellerai. On ira ensemble.
—  D’accord. Alors, à demain.

Elle est partie. Je me suis fait un thé. Sur la table, la dalle s’est animée et j’ai baissé la lumière pour lire le dernier message de ma mère.

Une autre fin (10)

(Le fil de l’histoire dans la catégorie « Une autre fin » sur la barre de droite)

Dans chaque case de son semainier à elle, il y avait une poignée de pilules, matin, midi et soir. Chaque comprimé avec une gorgée d’eau. De quoi la rassasier, elle qui à chaque repas me regardait engloutir méthodiquement le contenu de mon assiette et en redemander.

— Il faut que tu arrêtes Paul. Sinon tu vas exploser.
— Mais j’ai encore faim maman.
— Oui, mais ton ventre, il est tout petit.

Elle avalait quelques bouchées, me tendait son assiette.

— Tiens, je n’ai plus faim.

Je mangeais pour nous deux.
Je mangeais pour être plus vite plus fort, pour être plus vite plus grand, pour gagner plus vite de l’argent. Pour qu’on puisse descendre d’un ou deux niveaux, là où l’air était plus respirable. Elle se levait. Elle sortait de table. Elle me disait je suis fatiguée, je vais aller me reposer. Je finissais seul. Je rinçais les couverts. Je les rangeais dans le lave-vaisselle. Je nettoyais la table. S’il y avait des miettes, je passais l’aspirateur. Quand tout était bien propre, j’allais dans le salon regarder le ciel au plafond. Bleu pâle. Bleu clair. Bleu profond. Bleu violet. Bleu nuit. Bleu infini. Parfois, la météo annonçait une modification de l’aube ou un crépuscule inédit. Les gens se réjouissaient à l’avance, faisaient des plans, invitaient d’autres gens. Le jour dit, à l’heure dite, on se retrouvait sous un dôme pour se prendre en photo.