Supplique du 48ème Forum Économique de Davos à Donald Trump

Au  45ème Président des États-Unis d’Amérique,
Cher Monsieur Trump,
Bien-aimé Donald,

Jusqu’au bout nous avons espéré Ta venue, mais hélas un sort contraire en a décidé autrement.
Nous sommes en pleurs et dévastés.
Ta chambre, que nous avions nettoyée et désinfectée avec soin, Ta chambre restera inoccupée et personne ne souillera Ton lit sacré. Il en sera ainsi jusqu’à Ton retour car nous savons bien que Tu reviendras.

L’année dernière, T’en souviens-Tu, nous faisions semblant de Créer un Futur Commun dans un Monde Fracturé*, et ça T’avait bien fait rigoler. Vous êtes vraiment trop cons, disais-Tu, Je vais vous expliquer. En vérité, la fracture est bonne. La fracture est belle. Elle est essentielle. Il faut aimer la fracture, l’élargir, l’approfondir. Une belle grosse fracture entre nous, les riches et eux, les gueux. Un Grand Canyon électrifié. Nous en-haut et eux en-bas.
Et au-dessus, un beau mur.

Tes mots ont porté, Cher Donald. Tu nous as libérés. Délivrés du bâillon des périphrases, du jargon lyophilisé et des euphémismes customisés pour éviter d’appeler un chat une chatte et un économiquement faible un pauv’ clodo.

Ah putain, que ça nous a fait du bien.

Depuis Toi, le monde s’est simplifié.
Les gonzesses sont juste bonnes à tirer. Il faut enfermer tous les pédés, les bi, les trans, les bronzés, les bridés, tout ce qui n’est pas blanc, caucasien et républicain. Il n’y a pas assez d’eau dans tous ces océans et tous ces murs de neige ne font qu’à refroidir la terre, que Dieu a créée en 7 jours avec le Big Mac pour tuer le cancer.

Cher Donald, Tu es et Tu resteras toujours le meilleur d’entre nous, le plus Grand, le Parrain. Le premier à nous avoir envoyé une invitation officielle pour assister à l’ouverture de la salle des coffres en présence des plus hautes autorités. Le premier à nous avoir donné les clés avant d’amener les camions pour emporter le butin, sous la protection du beau drapeau américain.

Avant Toi, nous vivions sous la menace de la loi.
Maintenant, la loi, c’est Toi.
Alors, reviens-nous très vite Donald. Nous sommes si peu et il reste tant de minerai à extraire, tant de gaz à fracturer. Tant de filles à attraper et tant de fric à détourner.

Nous n’y arriverons jamais, sans Toi.

Ton très dévoué Forum

*En 2018, « A Shared Future in a Fractured World » était le thème official du Forum Économique de Davos.

Médor à bord

Depuis cinq minutes, j’ai le nez dans la croupe boursouflée d’un gros 4X4, pots fumants et pneus de tracteur. Posé en évidence au sommet de la vitre arrière, un autocollant triangulaire signale la présence d’un bébé enfoui quelque part dans les entrailles de ce tank démilitarisé.

BÉBÉ À BORD

Bien, et alors ? Une fois de plus, je m’interroge. Que faut-il faire ? Quelle attitude adopter envers ce bébé ? Peut-être faudrait-il profiter de ce providentiel bouchon pour aller s’enquérir du sens de la démarche consistant à annoncer au monde entier la présence d’un enfant en bas âge dans son habitacle.
Dites-moi, Madame, Monsieur, oui, baissez votre vitre, s’il vous plaît. Je voulais connaître la signification de cet autocollant sur la lunette de votre custode. En fait, et pour ne rien vous cacher, je me demande en quoi la présence de votre progéniture ficelée sur le siège arrière de votre voiture pourrait bien me concerner.

Manque de bol, le feu passe au vert.

Peut-être qu’il manque un élément graphique pour compléter le message qui figure sur l’autocollant. Une grosse flèche jaune pointant sur le texte BÉBÉ EST ICI ! Ainsi prévenu avant de s’encastrer dans le cul du véhicule qui le précède, le chauffard multirécidiviste peut in extremis diriger son pare-chocs vers une zone moins pourvue en chérubins.

Manque de bol, il explose Médor.

Sur le côté opposé de la lunette arrière, on indique alors : CHIEN À BORD. Dérouté, et encore sous le coup de l’accident précédent, le chauffard fait un écart, effectue un demi-tête-à-queue avant de défoncer le flanc droit du véhicule où bébé dort à côté du nouveau Médor.

Ce faisant, il pulvérise une portière et le pack de bières calé derrière.

Sur la lunette arrière, le propriétaire du véhicule réparé colle un troisième autocollant. BIÈRE À BORD. Prudent, il ajoute, en lettres rouges, juste à côté CONDUCTEUR AUSSI.
Submergé par ce flot d’informations, le chauffard ne sait plus où donner du pare-chocs. Il freine à mort. Il s’immobilise. Il se gare sur le bas-côté.

Il sort de sa voiture.
Il continue à pied.

La femme qui danse

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« Here is America’s favorite commie know-it-all acting like the clueless nitwit she is…”
« Et voici le vrai visage de la nouvelle communiste favorite de l’Amérique, Madame je sais tout, en réalité juste une petite idiote décérébrée… »

Ce tweet a été publié par AnonymousQ1776. Un monsieur ou une dame, on ne sait pas. Depuis, il a été effacé et la page d’AnonymousQ1776 n’existe plus. Pour bien mesurer toute la gravité de la situation, je vous invite à regarder le lien qui accompagnait ce court message.
L’étudiante qui danse sur les toits voisins de l’université de Boston s’appelle Alexandria Ocasio-Cortez. Elle a n’a pas encore 20 ans, et on dirait bien qu’elle s’éclate, la jeune écervelée, alors qu’il ne faut surtout pas rigoler quand on est encore à l’université.

9 années plus tard, Mme Ocasio-Cortez est devenue la plus jeune femme de l’histoire élue au congrès américain. Plus rouge que rouge, son programme politique est directement inspiré de celui de feu Joseph Staline : assurance-maladie pour tous, universités gratuites et arrêt de l’utilisation des combustibles fossiles financé par une hausse d’impôts sur les revenus dépassant 10 millions de dollars par année.

Et puis quoi encore, le goulag, peut-être ?

On voit bien la menace que constitue cette jeune femme délurée pour un pays gouverné par un pervers polymorphe resté coincé à l’entrée du stade génital.

Donc, dénonçons la femme qui danse, petite idiote sans cervelle. Dénonçons la joie qui l’habite, le sourire qui l’illumine, ses cheveux qui volent, ses bras qui se tendent et ses mains qui voudraient attraper le ciel.
La femme qui danse n’est pas sérieuse.
La femme qui danse est dangereuse.
Sous son T-shirt et sa jupe légère, la femme qui danse cache une sorcière.

Heureusement, dans la salle du gouvernement, l’ordre règne en noir et blanc. La moyenne d’âge est de plus de 150 ans. Pas de danse. Pas de chant. Orange et blond, le président veut un mur, un mur, un vrai, pour le protéger, lui et son argent.

Un jour la femme qui danse prendra la place du président et sur les débris du mur, on verra danser les enfants.

Rêver

Les yeux ouverts, rêver.

S’il fait gris, rêver de bleu.
S’il pleut, rêver de soleil.
Si le monde est moche, sauter en marche, perdre pied, glisser et se raccrocher aux bords brillants des nuages.
Distendre les semaines et bousculer l’ordre des jours. Ajouter une sainte inconnue au morne calendrier des mâles béatifiés : sainte Lutine, patronne des baisers ou sainte Escarpine, ouvreuse officielle du bal des longues nuits d’été.

Construire des mondes de sable et de vent.
Inventer une terre plus légère où une tasse de chocolat chaud soignerait le cancer.
Revenir dans le temps. S’arrêter. Se retourner, un quart de seconde avant l’arrivée du train. Ne pas monter. Inventer un autre voyage, d’autres paysages et d’autres moments.

Vivre une autre vie.
Et mourir, aussi, mais mourir autrement.

Le Tour de Rien : l’hiver

A vélo, en hiver, il s’agit avant tout de protéger les extrémités.

Les pieds. Fragiles, qui tournent autour du pédalier. Fragiles et très vite réfrigérés. Donc, nous dirons chaussettes, montantes. De ski, de préférence. Chaussures isolées et surchaussures en néoprène pour que l’air froid ne puisse pas venir s’enrouler autour de vos orteils pour les faire tomber.
Pareil pour les mains. Il s’agit de trouver un équilibre entre la sensibilité nécessaire au délicat maniement des freins et toutes les barrières thermiques utiles au maintien en température d’icelles. On évitera donc les moufles pour d’évidentes raisons de sécurité.
Sinon, imiter l’oignon. Travailler en couches successives, en ayant soin d’éviter l’effet cocotte-minute : l’utilisation d’un coupe-vent totalement hermétique vous fera condenser de l’intérieur. Combinée au froid ambiant, cette poche humide s’insinuera peu à peu sous votre peau, vous glacera les sangs, les humeurs et jusqu’à la moelle de vos os.

Et aussi, sous le casque, un couvre-chef pour s’occuper de vos oreilles.
Et encore, un phare à l’avant et un autre à l’arrière pour briller dans la nuit qui ne cesse de tomber.

Vous voilà prêts à enfourcher.
L’air est vif et l’asphalte brille. Entrez prudemment dans le flot de voitures en évitant soigneusement le cul de leurs pots d’échappement. En hiver, le gazole peine à chauffer. Encrassées, les bielles toussent et renvoient dans l’atmosphère des particules pas fraîches et grosses comme mon bras. Alors, il faut rester sur le côté. Attendre. Prendre son mal en patience. Cinq ou six kilomètres dans le sillage des pare-chocs, avant de tourner à droite après le pont.
S’engager dans la petite route taillée entre les arbres.
Lever la tête.
Respirer.
S’enfiler comme un gant dans l’air tranchant.

Écouter le bruit du vent.

L’air de l’hiver a un chant différent, métallique et bleu.
Découpés au ciseau, les arbres filigranes montrent leurs boules de gui. Dans les champs, les poireaux figés gardent la pose, insensibles au vent.
Un groupe d’oiseaux noirs frôle l’envers du ciel.
Et le grand fleuve gris minéral coule, immobile et lent.

L’hiver a rasé les couleurs. L’hiver a rasé les odeurs. Élagué les lisières et taillé les buissons. Jeté le superflu pour ne garder que le squelette d’un monde décharné, que trop de printemps et trop d’étés brûlants finiront bien par tuer.

Un pied dans la chaussette

Je me penche sur la trappe entrouverte que je soulève à la verticale. Je déverrouille le clapet qui retient les deux battants du tambour de la machine à laver.

Ça fait clac.

Je plonge mes mains au fond de ce trou béant.
Le cœur battant.
Est-ce que ? Est-ce que cette fois ? Cette fois-ci ?

J’extrais avec précaution des chemises, des caleçons et un pantalon. De couleurs variables; variables, parfaitement. Oui, je sais, il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes, séparer le bon grain de l’ivraie et les couleurs du blanc. Mais moi, messieurs-dames, moi j’ai un piège à lessive qui fait crac boum hue et qui s’appelle 40 degrés, sport. Un programme de lavage rapide et doux, une botte secrète qui perce la fibre jusques au fond du cœur sans enlever une seule once de couleur.

40 degrés. Sport.

Méthodiques, mes mains explorent les derniers recoins de la cage métallique. Font le tour de ces pales transversales qui font tourner le linge et le brassent pour un résultat sans tache, ces pales traîtresses où s’accrochent les chaussettes. À l’envers. À la verticale. N’importe comment. Mes mains le savent et fouillent mais elles ne trouvent rien.

Les chaussettes.
Justement.

Vient ensuite le moment de vérité, la dépose sur l’étendage.
Pantalons, pulls, t-shirts, chemises, serviettes, draps et enfin les chaussettes, qui vont par paires et correspondent ainsi exactement au nombre de pieds qui me transportent du premier étage à la machine à laver. Ces deux pieds qui, quelques jours auparavant, m’ont conduit jusqu’au panier à linge où, je suis formel, j’ai bien déposé deux chaussettes. Deux. Le panier en question est un objet standard, en plastique injecté, avec couvercle et sans double fond. Je ne le quitte jamais de l’œil pendant tout le temps que dure le transfert de mon appartement jusqu’à la buanderie. Je me charge ensuite personnellement de toutes les opérations de la transformation du linge sale en linge propre, plié et repassé.

Personnellement.
Dans mes mains, pourtant, une chaussette. Seule. Noire.

Je replonge dans les entrailles de la machine à laver. Rien. Que du métal. Perforé.
Le panier à linge.
Vide.

Mes chaussettes-fétiches. Pour courir et marcher. Gauche. Droite.
Une seule chaussette. La gauche.

Je fouille dans mon armoire. Ce tiroir triste où reposent toutes les chaussettes impaires, uniques et passent, dans l’hypothétique attente d’une nouvelle union. J’en ai toute une collection. Bleues. Grises. Peu de couleurs en fait, je dois avoir le pied discret, le pied timide, peu de couleurs, noires, noires justement, non, pas celle-ci, pas celle-là non plus. Aucune qui corresponde au signalement de la chère disparue, aucune avec une bande orange à l’intérieur et un L majuscule cousu à la verticale du gros orteil.

Je cherche encore, parmi les pulls et les pantalons. Je sais bien que c’est inutile mais je m’obstine en vain.

Rien.
Rien, rien, toujours rien, rien de rien.
Une fois de plus je me demande où s’en vont les chaussettes qui disparaissent un jour entre la chambre à lessive et la salle de bains. Par quel étrange prodige je me retrouve toujours avec une moitié de paire entre les mains ? Un tour de passe-passe ? Un sort jeté par un mage plus noir que son âme ? Ou alors … Ou alors ! Dans une housse de couette ! Mais oui mais c’est bien sûr, c’est déjà arrivé, pourquoi n’y ai-je pas pensé ? Seulement, seulement, sur l’étendage, aucune housse ne s’étend, justement. Alors quoi? Un monde parallèle ? Les Martiens ? La concierge ?

Et pendant que mon esprit en déroute se perd en chemin, mon pied droit se tourne vers la gauche et console son frère d’un geste de la main.

Woman in love

I am a woman in love

Aujourd’hui, menu saucisse. Saucisse de veau. Saucisse de porc. Garniture à choix.

And I do anything

Salade de céleri. Salade de pâtes. Salade de chou rouge. Taboulé. Salade riche.

To get you into my world

Mesdames, aujourd’hui, promotion sur tous les bas et les collants. Retrouvez-nous au quatrième étage pour cette promotion exceptionnelle, 20% sur tous les bas et collants.

And hold you within

Leur tarte aux pommes, elle est trop bonne. La pâte, elle déchire, et dessus, ils mettent un truc genre sauce à la vanille. Faut que t’essaies ! Trop mortel !

It’s a right I defend

La vieille dame a renversé son café, éclaboussures noires sur le sol. Elle regarde partout, effrayée. Une employée arrive avec un chiffon. Excusez-moi. Excusez-moi mademoiselle. C’est rien madame, c’est rien, je vais essuyer. Excusez-moi. Je vous dis que c’est rien. Allez vers ma collègue, elle vous fera un autre café. Je suis tellement maladroite. J’ai prévenu ma collègue, allez chercher un autre café. Je vous donne du travail, n’est-ce pas ? Mais non. Mathilde ! Tu peux remplacer le café de madame ? Voilà madame, c’est rien, allez chercher votre café.

Over and over again

Vous avez votre carte client ? Merci. Voici en retour pour vous. Et votre ticket. Merci et bon appétit.

What do I do ?

Les estomacs se remplissent. Les fourchettes tintent dans les assiettes. Un monsieur carré mange méthodiquement, le nez dans son assiette, il enfourne, systématique, bouchée après bouchée, sans reprendre son souffle, coureur de fond, mâcheur de compétition.

Barbara reprend. Laisse tomber sa robe. Son amour-propre. Reprend, nue et seule au milieu de la scène.
I am a woman in love
And I do anything
To get you into my world
And hold you within
It’s a right I defend
Over and over again
What do I do?
Qu’est-ce que tu fais ici, Barbara ? Entre un buffet de salades et un plat de pâtes carbonara. Ta voix coincée entre une escalope de dinde et une tarte au chocolat. Ta voix tendue, voilée. Ta voix de femme. Amoureuse.

Ils mâchent. Ils déglutissent. Ils parlent. Ils rient parfois. Moi je me demande pourquoi il faut à toute force remplir de musique ces espaces qu’on traverse pour acheter un rouge à lèvres ou manger une tarte à la crème. Ces étendues de vide remplies à heures fixes par une foule avide de salade mêlée ou de lessive en poudre n’ont rien à voir avec le chant d’une femme amoureuse qu’on devrait seulement écouter tout seul dans le noir.

La femme qui inventa le Rock and Roll

Sœur Rosetta Tharpe est née le 9 mars 1915 à Cotton Plant, Arkansas. Ses parents étaient cueilleurs de coton.

On dirait un film qui force le trait : les états du Sud, le Mississipi les plantations, les esclaves, noirs, tout y est, tout. Y compris l’église, the Church of God in Christ et son chœur où Sœur Rosetta, six ans, chante et joue de la guitare devant un public en transe. Quelques années plus tard, elle part en tournée avec sa mère, faire le tour des paroisses, faire danser les fidèles entre deux versets de la Bonne Nouvelle.
Un stéréotype ? Non. La source du mythe. L’un des premiers prototypes de chanteuse de gospel noire qui franchit d’un seul coup toute la distance qui sépare l’autel de la scène, infamant passage du sacré au temporel qui lui sera toujours reproché. Quand on se dit Sœur, on ne demande pas à Jésus de venir vous prendre de cette manière-là, avec cette voix-là, 15 minutes et 50 secondes après le début de ce youtubien documentaire que la faculté recommande de visionner en intégralité.

ROCK ME !

On ne sait ce qu’en a pensé le Christ en 1938. Peut-être qu’il s’est souvenu de Marie-Madeleine, une autre femme de sa connaissance qui était aussi experte en franchissement de barrières.

Et puis chez Rosetta il y a surtout la guitare. Acoustique. Électrique surtout. Souvent Gibson, Custom Les Paul SG.
Ça, c’est pour l’outil.
Pour le jeu, c’est une enfant prodige qui a très vite dépassé le cap de la virtuosité. De ses mains sortent des rythmes et des suites de notes étrangères à son monde. Elle claque ses cordes autrement, elle a un autre son, la guitariste noire, une autre dimension. Elle est la première à utiliser la distorsion alors que ses petits camarades jouent encore bien gentiment avec leurs petits boutons.
En visionnant les rares extraits de ses prestations scéniques on est stupéfait par la modernité de son jeu. De la même manière que les traits impressionnistes de Rembrandt surgissent quatre siècles avant le mouvement éponyme, les premières notes de Rosetta surgissent d’une faille temporelle qui restera inexplorée pendant une quarantaine d’années. Une faille où vont s’engouffrer tous les grands mâles du rock qui reprendront à la lettre sa manière de jouer.
Elle résonne partout, sa manière. Jusque dans les travées de Woodstock le jour où Jimmy Hendricks fracasse l’hymne américain sur le manche de sa guitare. La secousse provoquée par cette profanation du sacré est une réplique lointaine du traitement de choc qu’applique Rosetta à un grand classique du negro spiritual, Down by the Riverside.
Écoutez l’introduction.
Tout est dit dans les dix premières secondes. Tout y est : le son, la distorsion, la façon de retenir les notes, le rythme qui traine, l’emphase et l’ironie amère qui colle un nez de clown sur la statue du commandeur, un nez de clown blanc.
Un pif de clown triste.

Il y aurait encore tant d’autres choses à dire sur cette femme venue à Manchester en 1964, chanter la pluie, un jour de pluie, sur un quai de gare désaffectée.
Il faudrait étudier ses chansons, décrypter son jeu, écrire des livres savants, exhumer les archives, construire des scénarios.
Il faudrait un film.
Un grand film bien hollywoodien qu’on verrait dans toutes les salles.
Que le monde entier comprenne que c’est bien une femme qui a donné aux hommes l’idée de mettre des mots sur un air de Rock and Roll.

Le Tour de Rien : descendre

Dernier lacet.

La route se détend et les jambes surprises tournent dans le vide. La montagne s’efface et on découvre l’autre côté. Peut-être que la curiosité est l’unique raison qui pousse le cycliste à suer sang et eau sur une route étroite au pourcentage élevé. Monter et monter encore pour découvrir ce qui se cache derrière cette barre de rochers : une vallée perdue, un lac ou la mer qu’on voit danser.

Je descends de mon vélo. J’ai toujours avec moi, coincé dans le deuxième porte-bidon, un coupe-vent-d’hiver ou vent-d’été. Vive le vent, oui, mais pas le vent glacé, la lame de froid qui vous transperce et vous pénètre jusqu’au fond des os. Aussi essentielle qu’une chambre à air de rechange ou qu’une triplette de démonte-pneus, cette fine pièce de toile devrait figurer dans le nécessaire de survie de chaque cycliste soucieux de sa petite santé.
Je remonte la fermeture-éclair jusqu’au sommet du cou. J’essuie les petites traînées de transpiration qui strient l’intérieur de mes lunettes. J’ajuste mon casque. Je pose mes mains sur les deux cornes qui retiennent les poignées de freins.

Je m’ébroue et je plonge.

Devant mon guidon, le paysage s’efface. Il ne reste qu’une bande de goudron. Souvent gris clair ou anthracite. Parfois d’un bleu profond. Orange coucher de soleil ou blanc brillant. Chrome. Aluminium brossé. Aluminium cabossé. Strié. Rayé. Un ruban d’asphalte, qui suivant le temps et les saisons déroule devant moi le spectre de toutes les couleurs du noir.

Le monde, résumé à un plan qui danse sur une ligne blanche, continue, pointillée. Le monde qui s’engouffre à toute allure dans mon champ de vision. Le choc brut d’un trou infime. Une tache brillante qui luit là-bas. Une flaque peut-être, une flaque sûrement.
Freiner.
Freiner à mort. Freiner avant d’aller poser mes roues sur ce mètre brillant, ce mètre glissant. Le ciel s’incline et se redresse à la fin de la courbe. Je me détends un bref instant. Je relâche la nuque et fais jouer mes doigts.

Devant mon guidon, deux droites obliques se rejoignent en un point de fuite accroché aux bords tranchants des rochers.
Le monde se fige en un instant T.
Tout se dilue. Tout s’efface. Les erreurs. Les regrets. Un hier raté et pas mieux que demain. Les factures. Les fractures.
Le criquet du dérailleur est happé par le vent.

Les yeux rivés sur le grain de la route, je glisse, immobile, entre deux points flous de l’espace-temps.

Le grand Charles (2009)

Charles Aznavour a 85 ans. Et alors ?
Alors. Je ne possède aucun vinyle de cet artiste. Jamais acheté de CD. Pas téléchargé de fichier. Rien.
Mais ce vendredi soir sur l’écran de télévision, on fête Charles Aznavour et ses 85 ans. Sur le papier, il s’agit d’un homme frêle. Un petit homme avec un visage étonnamment préservé des mollesses de l’âge et surmonté d’une paire de sourcils en guidon de vélo.
Le petit homme n’a pas construit de tours Eiffel. Pas déclenché de guerre nucléaire. Pas inventé de remède contre le cancer. Pas fondé un empire financier. Pas décroché la lune.

Le petit homme a écrit des chansons qu’il chante seul ou en duo. Pendant l’émission, il écoute ses mots et ses musiques chantés par d’autres. Il déroule plus d’un demi-siècle de chansons. Et moi qui n’ai pas de disque, pas de fichier, je reconnais chaque air, chaque parole incrustée dans un coin de ma tête, là où les plaques de mémoire photosensible capturent l’air du temps, stockent des notes, des images et des mots qui finissent par former un paysage familier : là d’où je viens. Le pays des mots de France, un peu compliqués, un peu acrobatiques, un peu difficiles à mettre en musique. De l’eau. Ce type a construit des fontaines pour tout le monde. Il a regardé la course du soleil et mis des arbres à feuilles larges pour que l’eau reste fraîche en été.
Ensuite, il a ouvert les vannes, l’une après l’autre. Il a réglé le débit avec une précision infinie pour que l’eau coule en filet, en cascade, en torrent. Qu’elle irrigue les veines du monde pour le rendre plus beau.