Une autre fin (2)

Je n’avais jamais franchi le premier palier. Jamais. Et là, pour la première fois, j’avais reçu une vraie réponse, un vrai rendez-vous avec une date fixe en un lieu déterminé. J’ai bien dû relire dix fois. Le jour venu, je me suis douché, poncé, rasé, désinfecté. J’ai repassé mon meilleur pantalon, ma meilleure chemise, mes chaussettes aussi, même mes chaussettes, je les ai repassées. La voiture m’attendait à 9 heures. Je me suis installé à l’arrière. L’adresse de destination était inscrite sur le pavé numérique, l’heure d’arrivée aussi. De toute façon, j’avais prévu large, très large. Je me suis posé dans un café, juste en face de la tour verte. J’en suis sorti cinquante minutes plus tard. La borne m’a indiqué le chemin et l’étage, au 53ème. Personne dans l’ascenseur. J’avais les mains moites et l’estomac en vrac. Personne dans le couloir. Une porte s’est allumée au fond, à droite. Je me suis avancé.
La porte s’est ouverte et une voix de femme a dit : « Bonjour Monsieur Berger. »
J’ai répondu : « Bonjour Madame. »

Elle m’a tendu une carte métallique. Très jolie, aux tons irisés. La lumière jouait dessus, dessinait des reflets programmés où se détachait une suite de lettres brillantes.

ALPHABET

Une autre fin (1)

Je m’appelle Paul.

J’ai 39 ans.

J’ai toujours voulu être écrivain.

J’ai essayé. Plusieurs fois. J’ai écrit une dizaine de romans. Des courts. Des longs. Un roman historique. Un roman d’anticipation. Une histoire d’amour. Une autofiction basée sur ma tentative de suicide, ratée, il y a 9 ans. Le roman historique était trop long et l’amour aussi démodé que la science-fiction. Quant à mon autofiction, il y avait du bon, du moins bon, et surtout des détails trop crus sur la dernière phase de l’opération. Des détails graphiques. Des descriptions, trop… fouillée, vous voyez ? C’est ce m’a dit la femme qui m’a reçu, au 53ème étage de la tour végétalisée.

Je ne voyais pas, non. J’avais l’habitude des lettres-type : Monsieur, nous vous remercions de nous avoir confié votre manuscrit qui a été lu avec la plus grande attention. Poil au menton. Nous sommes au regret d’avoir à vous annoncer que votre texte n’a pas été retenu en vue d’une publication. Poil au bouillon. Nous le regrettons. Poil au camion. Recevez, Monsieur l’expression de notre plus parfaite considération. Poil au couillon.

Quatre maisons d’édition. Quatre adresses électroniques et vous avez fait le tour du monde du marché. Quatre clics qui suffisent à épuiser toutes les possibilités. Quatre fois « Envoyer ». Quatre courriers en retour. Une seule lettre-type.

Le monde simplifié.

Alors, je ne comprenais pas ce que je faisais là. Dehors il faisait beau. Je ne voyais qu’un immense carré de ciel bleu barré par un profil métallique. Et la silhouette de cette femme, son visage à contre-jour, brouillé, flouté, ses mains nerveuses posées bien à plat sur le plateau de verre dépoli.

Le 3 janvier

– Mais quel beau vélo !

La vieille dame s’est avancée. Elle a posé sa main sur ma selle et ses doigts parcourent nerveusement la surface texturée. Je me suis arrêté, mon vélo dans une main, une bouteille d’eau fraîche dans l’autre. Le soleil tape dur et mon bidon était vide. J’ai refait le plein dans ce petit magasin.

– Vous savez mon frère, il fabriquait des vélos. À la main. C’est pour ça que je m’y connais. Il m’en avait fabriqué un, sur mesure. Il avait une marque. Très connue. Ça s’appelait… Ça s’appelait… Ça s’appelait… Je ne m’en souviens plus. J’ai 94 ans, vous comprenez. 94 ans. La selle, la selle elle est très dure non ? Comment vous faites pour vous protéger ?
– Je mets un casque.
– Non, la selle, elle est dure. Et pour vos organes ?
– Mes organes ? Ah ! Euh, c’est à dire, maintenant, on fabrique des cuissards bien rembourrés. Ça protège, vous voyez ?

La vieille dame plonge son regard au cœur de mon entrejambe.

– Je n’y vois plus rien. À peine 10 pour cent. Heureusement. Parce qu’ici, c’est moche. Tout est vilain. Il n’y a que du vert. Des prés. Et les montagnes, elles sont dans mon dos. Toute ma vie j’ai habité au bord du lac. Et maintenant dans ce trou. Et les gens. Tous des paysans. On a dû vendre la maison, trop grande, vous comprenez. Ici, c’est triste à mourir et ça sent mauvais. Les vaches. Pendant 6 mois c’est l’hiver. Il y a peut-être trois bistrots. Un ou deux magasins. En fait, il n’y a rien. Rien du tout. Rien à faire. Rien à voir. Aujourd’hui, je suis sortie. Aujourd’hui, ça va bien. Mais demain, comment ça ira demain ? Un jour ça va très bien, un jour j’ai mal partout. Je me suis abonnée, ça fait longtemps, vous savez. Un jour, ça n’ira plus du tout. Alors, j’ai mon abonnement à l’année. J’ai oublié le nom, c’est quand on veut mourir.
– Exit. C’est le nom de la société.
– C’est ça, Exit. J’ai mon abonnement à Exit. 94 ans c’est assez. Tout le monde est décédé. Alors, j’ai décidé. Ce sera pour le 3 janvier.
– Pourquoi le 3 janvier ?
– C’était à cause de cette histoire. Ce monsieur, sa femme avait divorcé. Elle lui avait pris tout son bien. Toute sa fortune. Vous avez dû en entendre parler. C’était dans les journaux. Il était parti en bateau pour aller à Évian. En route, il avait sauté. Ils avaient essayé de le sauver, mais il est mort tout de suite. L’eau était peut-être à 10 degrés. Forcément, c’était le 3 janvier. Alors, pour moi, ce sera aussi le 3 janvier. Bon, on est pas obligé. Ça peut être un peu avant ou un peu après. Disons, si comme aujourd’hui, c’est un bon jour, j’en profiterai. Je leur demanderai de faire ça le 4.
À mon âge, on est plus à un jour près.

Une dernière soirée avec Mark Knopfler

C’était bien.
Mieux que bien.
C’était… tendre et rude, léger comme l’air et lourd comme le plomb. Soyeux. Râpeux. Mi-figue, mi-raisin. Doux-amer et depuis quelques années, c’était beaucoup crépusculaire,

C’était ta dernière tournée.
Au moment où la salle se rallume, je peine à faire la mise au point. Tout est un peu flou, un peu brouillé, un peu barbouillé, la vue, le cœur et l’estomac, qu’est-ce qu’on peut prendre dans ces cas-là ? Des cachous ? Des comprimés ? Une bouffée blonde de Benson & Hedges ? Mais ça fait plus de 30 ans que j’ai arrêté de fumer. Alors, disons un verre, le premier verre de Glennfidich, liquide fort et cuivré arrivé d’Écosse en même temps que ta musique. La première gorgée qui t’explose la gorge. Le premier accord qui t’explose le cœur. Ça te donne une nouvelle forme, une nouvelle couleur. Il y avait soi avant. Il y a un autre soi après. Des secousses telluriques. Comme Rembrandt, Rothko, John Irving ou René Fallet.

On ne sait pas vraiment ce qui se passe à l’intérieur. On s’en va un soir et on rencontre un accord de guitare. Une ligne mélodique que les doigts jouent en pinçant les cordes. Du bout des ongles. En découpant bien chaque note dans une trame de silence. Difficile à expliquer, ce contact. Il existe peut-être dans chacun d’entre nous une toute petite molécule qui dort et ne peut-être réveillée que par un seul parfum, une seule phrase, une seule suite de notes; et quand cette collision se produit, cette toute petite molécule envoie une véritable onde de choc qui te projette hors de tes chaussettes. Le son de Mark Knopfler m’a percuté ainsi, une nuit de 1979. Le groupe s’appelait Dire Straits et la chanson Sultans of Swing. J’ai ensuite suivi ce son. À la trace. Ce son a tracé un long sillon rectiligne dans ma ligne de vie. Avec le temps, il a évolué, s’est souvent épaissi, à l’image de son maître, mais les doigts ont gardé leur doigté.

Sur la scène, 40 ans plus tard, Mark Knopfler a vieilli. C’est le moment de prendre sa retraite, du moins c’est ce qu’il dit, assis derrière son micro. La dernière tournée. The Last Waltz. Il lance sa quatrième chanson. Je reconnais l’introduction. Romeo & Juliet. Chanson douce-amère où Roméo fatigue tout le monde et surtout Juliette avec ses concerts improvisés au milieu de la nuit. Elle se réveille en sursaut, Juliette, elle n’en peut plus. Elle voudrait juste dormir.

Juliet says, Hey it’s Romeo you nearly gimme a heart attack / Juliette dit, Oh, mais c’est Roméo, j’ai failli faire une crise cardiaque.

Pauvre Roméo. Il chante dans le vide. Juliette n’en a plus rien à cirer.

Le clavier s’éteint et le saxo se tait. Trois points de suspension et ses doigts égrènent le premier arpège. Je reste planté là, dans cette seconde, prisonnier du premier temps de cette petite ritournelle qui me retourne le cœur, m’éjecte de mes chaussettes, encore une fois. Ce n’est pas de la nostalgie, encore moins du chagrin, non, c’est autre chose. Tout au fond de moi, cette toute petite molécule s’est remise à bouger et l’onde de choc me renverse d’un seul coup, là, debout au milieu de la foule. Les lumières s’éteignent, les crânes disparaissent et je ne vois plus qu’un point flou et blanc au milieu de la scène.

Ensuite les larmes coulent et je ne vois plus rien.
Je n’entends plus rien.
Rien que le tendre son du temps qui s’écoule et ne s’écoule pas, au pays de Juliette qui ne reviendra pas.

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Claude-Inga Barbey, chroniques

« Pendant ce temps, il embrasse mon double menton et mordille la chair tendineuse qui pend sur ma gorge comme une peau de poulet. Il appuie sur mes épaules pour me faire descendre à terre et me dominer. La douleur est insidieuse lorsque je tombe à genoux sur le carrelage de la cuisine, qu’il faudra que je nettoie d’ailleurs, j’aperçois un amas de poussière sous le radiateur. Mon ménisque se rappelle à mon bon souvenir, lorsque les cartilages craquent délicatement en touchant le sol. Je lève les yeux. Je ne le vois pas bien, il est à contre-jour. Je tends la main pour attraper mes lunettes de vue nº3 sur la table, mais d’une pichenette il les envoie valser contre la cafetière… Son regard à lui est torride depuis qu’il s’est fait opérer de la cataracte

– Déshabille-toi.

Je m’exécute.

– Tu t’es déjà fait dominer ?

Je ne lui dis rien, et surtout pas que ça fait trente-deux ans que nous vivons ensemble. »

Extrait de 50 nuances de regrets, Claude-Inga Barbey, 2019, Éditions Favre.

Du ciel ne tombe que de l’eau

À Dehli,
Les oiseaux tombent du ciel.

Comme des pierres.
Leurs ailes comme du plomb.
Leurs corps épuisés.
Leurs corps fondus,
Ils traversent l’air chauffé à blanc,
À presque 50 degrés centigrades.
Des jours et des jours,
Et à peine moins les nuits.

L’air lourd les engourdit,
L’air gourd les emprisonne,
L’air pèse au moins une tonne.
45 degrés à l’ombre,
L’ombre perdue de tous les arbres abattus,
Pour faire pousser les murs de la ville.

L’Inde, c’est tellement loin,
Tellement ailleurs,
Un autre monde.
Alors qu’ici,
Du ciel ne tombe que de l’eau.
Combien de temps encore
Avant que tombent les oiseaux ?

Le Tour de Rien :Pfffffuiiiit et fin.

Où le cycliste sans vélo est secouru par une automobiliste au cœur de la nuit.

A la place du casque, ce serait plutôt un entonnoir qui devrait orner mon chef. Un entonnoir avec une antenne directement reliée à une caméra satellitaire pour me faire parvenir les images différées de ma tête en gros plan. Mon faciès ahuri et bloqué en mode Ahbahouimaisçaalors ! Je l’avais oublié, mon casque, tellement qu’il est ultraléger ! Tout à fait perturbé par les longs sifflements sortis de toutes mes chambres à air, je m’étais donc mis en chemin, mon heaume sur mon dôme, Don Quichotte à pied, Rossinante gisant dans son fourré.
C’est dans cet équipage que je suis apparu dans le halo des phares, piéton ubuesque et casqué, taillant sa route dans l’obscurité. Pas besoin de pouvoirs extraterrestres pour comprendre qu’il manquait un élément essentiel à la panoplie du parfait petit cycliste qui ne saurait bicycler sans son petit bicycle.

– Ah oui, mon casque.
– Oui, votre casque. Et votre vélo ?
– J’ai crevé.
– Et vous n’aviez rien pour réparer.
– Non. Enfin si, mais j’ai re-crevé.
– Comment ça, re-crevé ?
– Ma chambre à air de rechange, elle était percée.
– Elle avait déjà été utilisée ?
– Non. Non. Vous ne comprenez pas. C’est compliqué.
– Pas grave. Et vous l’avez laissé où, votre vélo ?
– Un peu plus haut. Dans la forêt.
– À cette heure-ci, personne va vous le piquer.
– De toute façon, je l’ai bien caché.
– Et là, vous allez où ?
– Je redescends pour avoir du réseau.
– Du réseau ?
– Oui, pour téléphoner. Jamais de réseau dans les endroits où je crève. C’est la règle.
– Allez, montez.

Je suis maintenant à bord de la voiture d’une inconnue qui m’a recueilli en pleine nuit au milieu de nulle part et j’hésite entre totale béance et infinie stupéfaction. Nous roulons. J’apprends que ma bienfaitrice habite en plaine, qu’elle se promène souvent seule en montagne. Une fois, elle s’est perdue, pas juste égarée mais vraiment perdue. Elle a marché plusieurs heures, suivi des chemins qui ne menaient nulle part sans pouvoir trouver la sortie de la forêt où elle s’était engagée. Elle commençait à se décourager quand elle a entendu des chocs et un bruit de branches cassées. Elle a crié. Le bruit s’est arrêté. Quelqu’un a répondu. Elle a encore crié. Quelqu’un s’est approché. Un cycliste, sur son VTT. Il l’a raccompagnée jusqu’à l’orée du monde civilisé.

– Depuis, j’aime bien les cyclistes, vous comprenez ?
– Heureusement que j’avais gardé mon casque.
– Je me serais quand même arrêtée.

Elle m’a déposé en ville. J’ai pris mon sac. Je l’ai remerciée. Elle m’a dit, de rien et m’a souhaité une bonne soirée. Une bonne soirée, t’entends, mon Dieu ? UNE BONNE SOIRÉE et après, vroum, elle a démarré.

Je suis resté là, planté sur le trottoir. Les lueurs de la ville se reflétaient dans le ciel noir, le halo des lampadaires pris dans un début de brume. Premières traces d’automne. Septembre. Normal. Une bonne soirée. Normale. Après la soirée vient la nuit qui meurt à l’aube et fait place au matin pour renaître au crépuscule et ainsi de suite et tous les autres jours et toutes les autres nuits, pour les siècles des siècles.
Amen, comme tu dis.
Pourtant je notai un léger décalage dans l’axe de la normalité. Une inclinaison infime, un demi-degré peut-être, qui donnait une profondeur nouvelle à la réalité. On aurait pu penser que c’était dans espace fragile que tu étais caché. On aurait vraiment pu croire que tu t’étais glissé là, dans ce demi-contour flou qui entourait les choses et les gens, les colonnes à essence et l’indication du prix au litre en LED rouges que je ne parvenais plus à déchiffrer.
On aurait pu tirer de ce sauvetage inattendu une pleine brouette de conclusions métaphysiques, voire même y trouver une bonne raison de croire en une force supérieure, mon très cher très-haut. Une femme seule qui t’invite à monter dans sa voiture au milieu de la nuit vaut bien le pilier de cathédrale où vient s’encastrer Paul Claudel foudroyé par les voix éthérées de jeunes séminaristes boutonneux.
On a l’illumination qu’on peut.
Je regardai encore les chiffres rouges qui dansaient devant moi. 1.72, 78, ou 73 ? Les sourcils froncés, je fixai de toutes mes forces le panneau lumineux.
En vain.

Le lendemain, je décidai d’aller voir un opticien.

 

Le Tour de Rien :Pfffffuiiiit. (3)

Transformé en piéton, le cycliste solitaire est rejoint par une automobiliste qui s’enquiert de son état, alors que la forêt forcit et que la nuit bleuit.

– Tout va bien Madame, merci.
– Ah bon ! Et votre vélo ?
– Mon vélo ?
– Oui, votre vélo. Vous l’avez perdu ?

Alors, là, je commence salement à flipper ma race.
Situons l’action.
Extérieur nuit noire.
Une route de montagne. Étroite. Déserte.
Un homme marche au milieu de nulle part. Un peu sale et le dos voûté.
Surgit une voiture. Qui le dépasse. S’arrête. À la rigueur, on peut encore y croire. Dans des circonstances similaires, on a vu quelqu’un freiner, s’arrêter, jeter un œil dans le rétroviseur et repartir aussitôt.
Encore plus fort : le conducteur qui est une conductrice s’adresse ensuite à l’égaré de service en lui demandant si tout va bien. Là, on arrive aux frontières du réel. Mais quand cette femme prend des nouvelles de mon vélo, j’ai clairement la sensation de basculer dans un monde parallèle. Mon vélo, je l’ai planqué dans un fourré, il y a une demi-heure. Une cérémonie sobre et sans témoin, à part le très-haut dans son lit divin, mon Dieu hilare et bouffant son coussin.
Pourtant, cette voiture ressemble à une voiture, la voix à une voix et il y a certainement un visage et deux mains derrière ce volant. Un visage bionique, bien sûr. Deux mains électroniques dans une Ford Fiesta atomique descendus tout droit de Proxima du Centaure pour récupérer sans risque un spécimen humain perdu dans la pampa. Le démembrer. Ouvrir sa boîte crânienne pour regarder ce qu’il y a dedans. En fait, rien d’intéressant.

– Mon vélo ? Pourquoi j’aurais un vélo ?
– Votre casque.
– Mon casque ?
– Ben oui votre casque. Vous vous promenez toujours avec un casque ?

Le Tour de Rien : Pfffffuiiiit. (2)

Où l’on retrouve le cycliste au cœur de la forêt sombre pendant que la nuit tombe et que siffle l’air qui s’échappe de la chambre à air de rechange qu’il vient de regonfler.

Perdu au cœur de la forêt sombre, pendant que la nuit tombe et que siffle l’air qui s’échappe de ma chambre à air de rechange, je lance vers le ciel un long brame profond et désespéré. Ah mon tout-puissant Dieu, tu dois vraiment t’emmerder dans ton coin d’éternité. Ça doit manquer de bars mal éclairés et de scènes fumigènes où des ombres floues se mélangent dans tous les recoins du noir. Ah oui, mon Dieu, tu dois aussi salement manquer de pinard dans ton ciel sans cave. C’est pourtant bien toi qui avais commencé, tu te souviens, Noé ? Ton mec de l’Arche ? Le premier mec bourré de l’histoire de l’humanité. C’est bien toi qui lui avais donné l’idée, non ? Cultiver la terre. Planter de la vigne. Faire fermenter. Goûter. Putain c’est trop bon. Allez, encore un verre. Garçon ! Un autre ! C’est ma tournée ! Remets-moi ça fiston ! Juste une lichette, un petit dernier pour la route.
Noé voudrait se lever mais il s’écroule, s’endort tout nu et rêve de menthe sauvage et de vahinés.

Sans dec, mon Dieu tu devrais essayer.
L’alcool, la drogue ou la Vie de Brian qui raconte l’histoire d’un garçon juif né le même jour que ton fils, ça pourrait t’arracher plus qu’un sourire, si jamais tu avais le moindre sens du deuxième degré. Tu vois, en théorie, tu as d’infinis moyens à ta disposition pour te faire rire l’estomac, alors pourquoi, POURQUOI T’ACHARNER SUR MOI ?

Parce que là, mine de rien, la situation est grave. Le cycliste expérimenté est prudent.  Certes. Avant de s’en aller par monts et par vaux, il a en mémoire tous les pépins mécaniques accumulés pendant tous les kilomètres roulés. Certes. Mais de là à partir avec une chambre à air de rechange ET des rustines, faudrait voir à pas exagérer. Statistiquement, une crevaison ne peut pas survenir immédiatement après une autre crevaison. Faut un laps de temps raisonnable. Je sais pas moi, au moins une bonne semaine, voire un petit mois. Alors, aller s’amuser à percer mon deuxième boyau dans son petit sac accroché sous la selle, tu diras ce que tu voudras, mon Dieu, moi je trouve ça petit. Mesquin. Et pour tout dire indigne de toi.

Pfffffuiiiit.
Et pourquoi pas pouët pouët, tant qu’on y est.

Bon.
Je range mes outils.
La nuit est tout à fait tombée.
Quinze ou peut-être vingt kilomètres à pied, finalement, qu’est que ça peut faire ?
Je planque mon vélo dans un fourré touffu.

Clac. Clac. Clac. Clac. Sous mes semelles les inserts métalliques frappent l’asphalte sur un rythme binaire.
Clac. Clac.
C’est agaçant mon Dieu, hein ? Ça t’empêche de dormir.
Clac. Clac.
Ben oui, fallait y penser avant.
Clac, clac.

C’est alors qu’un bruit de moteur. Un bruit de moteur ? Un impossible bruit de moteur monte de cette route perdue à cette heure où tous les écureuils sont déjà couchés. Ça y est mon Dieu, j’hallucine, j’ai des visions et bientôt tu vas m’apparaître en nuisette ou en déshabillé. Mais non. Point de dentelle et encore moins de porte-jarretelle. Juste la route, la nuit et quelque part, pas très loin, la présence d’un moteur à explosion. Présence qui se précise et se matérialise sous la forme de deux phares qui projettent mon ombre sur tous les troncs trapus qui bordent le talus.

Ce n’est plus l’heure et surtout pas l’endroit. Alors, je continue, l’air dégagé, l’air de rien, l’air du promeneur qui flâne un beau jour d’été. Pour un peu, je me mettrai à siffler. La voiture, petite, me dépasse. Lentement. Freine. S’arrête.
J’arrive à sa hauteur.
À l’intérieur, une personne de sexe indéniablement féminin ouvre la portière et me demande si tout va bien.