Noir décembre

J’en ai marre de décembre.

Vous trouvez ça drôle, vous, des jours et des jours à rester suspendu dans le noir. Les autres, c’est encore pire, certains, ça fait plus de vingt ans qu’ils sont là. Vingt ans à attendre quelqu’un qui ne viendra pas. Moi, c’est juste un mois. Trente et un jour à guetter le son caractéristique d’un insert métallique qui frappe le sol. Clac. Clac. Lumière. Clac clac clac. Je le reconnais tout de suite. Le seul à porter des chaussures de cycliste. La porte s’ouvre. Lumière. C’est la concierge. Le couple du deuxième. Monsieur Tallichet. Tout l’immeuble défile ici en décembre. Tout le monde sauf lui. Parti au ski. Le ski ! Sport de décérébré. Deux planches clouées aux pieds, le cul sur un siège mouillé. Monter pourquoi, je vous le demande ? Monter pour redescendre. Faire le yoyo toute la journée et passer son temps à attendre dans un amas de gens. Vous me direz qu’il s’adonne aussi à la pratique du ski de randonnée, c’est vrai, il randonne, surtout, à plat, parce que que voulez vous qu’il fasse quand la pente s’élève et que ses kilos de graisse s’ajoutent à ceux des années ?

Pendant ce temps, je moisis dans ce couloir étroit qui mène à la buanderie. Les jours sont si courts en décembre. J’ai froid. J’ai besoin de lumière. De voir la route. De sentir l’odeur mouillée de la terre qui attend le printemps.

J’ai besoin de sentir le vent.

Pendant ce temps, il s’en met plein la lampe sous les flonflons des guirlandes : saumon, dinde fermière, vins fins, fromages, dessert, mignardises, pousse-pousse café. Et en janvier il s’étonnera de toucher le quintal quand il daignera enfin reposer son fessier augmenté sur ma selle éplorée. On sera à peine sortis qu’il voudra rentrer. Mauvaise combustion. Mauvaise digestion. Manque de jambes. Excès de ventre. Spleen et longues plaintes déchirantes. En plus il fera trop froid et trop mouillé.

Je hais décembre tout autant que janvier.

Qu’on me donne un autre cycliste, un vrai, non-skieur, un coursier imperméable, un grimpeur famélique cueilli au meilleur de ses jeunes années.
Mes deux roues ne sont pas faites pour l’immobilité.

Dans la marge un gros nez

Le premier trait au crayon noir.
Le premier mot.
Incipit.

Pourquoi nait-on un jour avec des mains remplies de mots et de dessins ? On ne sait pas. Ça sert à rien. Rien du tout. Les heures mathématiques, la mécanique, le bois qu’on coupe et les murs qu’on monte avec un toit dessus, c’est solide comme du pain. On vit de farine, de légumes, de bonnes protéines, plus un coup de rouge pour la circulation des globules. Et pour les choses de l’esprit, apprenez mes bons enfants que travail, famille et patrie sont les trois mamelles de la philosophie. Ergo, pour bien philosopher, il faut croître et se multiplier.

Niquer comme des lapins, en somme.

Les heures raides à vous dégouter de la phrase corsetée dans les trois temps de la dissertation, introduction, développement, conclusion. Écrire sec, sujet, verbe, complément. Faire reluire les virgules, les points et les points-virgules, les deux points bien droits, un balai bien carré dans le cul. Apprendre à écrire raide. À écrire solide. Des mots-clés. Des mots cadenassés.
Dessine-moi un triangle, isocèle, ou mieux, équilatéral et sur la base de ce dessin nous dirons que la somme des angles sera toujours égale à 180 degrés. Poil au nez. Un cercle, parfait, tracé avec une ficelle et un bout de craie. Toutes les lignes seront droites et tous les points reliés par le plus court chemin.

Le premier trait vague, tremblé, perdu au milieu du blanc.
La racine carrée d’une proposition subordonnée.
Une tache. Qui s’étend. Sort du cadre.
Et soudain, dans chaque cahier, dans chaque livre imprimé, la découverte de cet espace blanc. La marge ! Champ immense, prêt à labourer, à écrire et à dessiner. Champ à s’envoler, la marge, la plus belle chose que le papier ait jamais inventé.

Alors, le crayon dérape, déraille, dessine des poils sous un gros nez. Le crayon se met à parler, tout seul, comme un grand. Il renverse les virgules, il dit des mots grossiers, des mots qu’on ne pourrait jamais imprimer. Il arrive même qu’il trace les contours d’un corps dénudé. C’est un crayon olé-olé. Têtu. Obsessionnel. Déterminé à remplir tous les recoins de cet espace abandonné. Maintenant qu’il est lancé plus rien ne pourra l’arrêter. Un jour, la main qui le tient a besoin de plus d’espace et le sous-texte remplit la page. Le gros nez se tient droit au beau milieu du visage. Une fois assemblées, les pages racontent une histoire et sur la toile se forme un portrait en plusieurs couches de noir.

Remplir les marges, éclairer l’ombre des bas-côtés et la face cachée de la réalité, est-ce pour ça qu’on nait un jour avec des mains faites pour écrire et pour dessiner ?

Mon méta-moi

Debout dehors dans son méta-univers, mon alter-moi frissonne.
Fait pas bien chaud en ce début d’hiver digital et pour tout dire, on supporterait bien une petite laine, un pixel à l’endroit, un pixel à l’envers.
Bizarre, je ne suis pas du tout frileux. Encore une erreur de programmation. Sur la première version, mon méta-moi était blond. Les mecs du codage, on se demande ce qu’ils fument. On leur envoie un scan 3D en haute résolution plus une IRM, plus un extrait d’ADN, plus toutes les réponses à leurs questions à la con, tout ça pour que tu te retrouves avec un avatar blond. La couleur des cheveux, c’est quand même un peu la base, non ?

Bon. Va falloir qu’on te fasse une garde-robe hiver si je veux pas me retrouver avec une ordonnance longue comme ta tronche le jour où tu as découvert un ver dans le code source de ton steak végan. Une bouchée de ce truc et tout ce fric investi dans l’optimisation de tes neurones synthétiques, pouf ! Envolé ! Sans compter le set de pectoraux que je viens de t’acheter ! Et ton nouveau membre, tu te rends compte, 1500 dollars pour que ça pulse entre tes jambes ! En même temps, niveau sexe, je suis très content de nous. De toi. Ce rancard vendredi passé, purée, on a assuré. Faut dire, c’est quand même pas tous les jours que tu te paies l’avatar de Brad Pitt. Ok, ok, on sait bien que c’est une copie piratée achetée sur le darknet. D’ailleurs sa voix m’a bien fait marrer. Et ses pompes aussi, des fausses Gucci. Mais bon, une fois à poil, le rendu 3D était presque parfait, la peau plutôt pas mal et le temps d’utilisation très correct. Surtout qu’avec la dernière mise à jour, tu peux personnaliser la durée de la partie de jambes en l’air. Je t’ai mis 10 minutes, pour faire réaliste. Et pas de temps de récupération, tu peux rattaquer direct, le plugin était en option.

Bon. Qu’est-ce qu’on t’achète pour le black Friday ?
Le six-pack d’abdos premium est soldé à 20 balles. Le souci c’est qu’on a plus assez d’espace libre. Il faut que je te remette une louche de mémoire. Avec un Téra en plus on pourra t’upgrader grave. Tu seras sapé comme un prince et gaulé comme moi.
Allez, mettons tout ça dans le panier. Et tu sais quoi ? On va te rajouter le module « Conversation ». C’est gratuit, ça mange pas de pain et puis, on pourra causer quand tu auras fini de niquer.

Pâques sans lapin

Nous allons manquer de tout il paraît.

Noël sera triste, tellement triste, sous le sapin, les cadeaux rares, nous restera-t-il encore des pulls trop moches à échanger ? Des livres qu’on ne lira jamais ? Des bougies aux odeurs de caramel mouillé ? Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir revendre le jour d’après ?
Et on bouffera quoi si la dinde ne vient pas ? Du poulet ? Et pourquoi pas du pigeon tant qu’on y est.

Noël sans dinde, c’est comme Pâques sans chocolat. D’ailleurs, faudrait y penser, au chocolat. Imagine un peu, tu sors du carême, hâve, décharné, la glycémie en berne, l’estomac, je te raconte pas, c’est à peine si tu arrives encore à franchir la porte du supermarché. Tes dernières forces te poussent jusqu’à la section léporidés chocolatés. Et là, sidération, horreur et consternation, plus aucun lapin sur toute la longueur du linéaire, un étal vide et blanc piqué d’un message que tu déchiffres dans le brouillard : RUPTURE DE STOCK.
Tu as un éblouissement. Tes jambes se dérobent et tu d’assieds à même le sol indifférent aux regards surpris du chaland. Un employé en uniforme s’approche, se penche vers toi.

_  Monsieur, monsieur ! Ça  ne va pas ?
_  Je veux mon lapin en chocolat.
_  Malheureusement, nous avons tout vendu.
_  Même ceux en chocolat blanc ?
_  Même ceux en chocolat blanc.
_  Et ceux en chocolat noir ?
_  Pareil, y en a plus. C’est la PÉNURIE !
_  La pénurie ? Mais alors moi, qu’est-ce que je vais devenir ?
_  Je sais pas Monsieur. Vous voulez que je vous conduise au rayon chocolats ? Il nous reste de très beaux assortiments.
_  Des assortiments de Pâques, vous dites vraiment n’importe quoi. Et des œufs, il vous en reste des œufs ? Avec un beau ruban ?
_  Nous avons vendu tous les articles de Pâques, y compris les œufs, avec ou sans ruban.
_  Mais alors, qu’est-ce que je vais faire moi, sans lapins et sans œufs ?
_  Je peux vous proposer nos boites de pralinés.
_  Pralinés de Pâques. Haha.
_  Nos tablettes grand cru.
_  Et puis quoi encore ? Bourgogne de Pâques ?
_  Allons allons, monsieur, relevez-vous. Venez avec moi, je vous emmène au rayon chocolats.
_  Non, je veux pas.
_  Vous n’allez pas rester assis comme ça au milieu de l’allée.
_  Si.
_  Mais…
_  Pas de mais. Je suis bien ici. J’attends.
_  Vous attendez quoi ?
_  Mon lapin en chocolat. Emballé dans du papier doré. Avec la petite clochette et le petit ruban. Sinon ce sera le début de la fin. Pas de lapin. Pas de Pâques. Effondrement du cacao. Effet papillon. Crash boursier. Crise mondiale. Guerre nucléaire. Explosion de la terre.
_  On va tous mourir alors.
_  Oui.
_  Et pourtant on a encore plein de chocolat. On pourrait le manger en fermant les yeux. Le goût y est. Il suffirait d’imaginer qu’on mange les oreilles, ou le nez, ou les pattes.
_  Les lois du marché n’ont pas d’imagination.
_  Et si on laissait tomber pour cette année.
_  Que dirons-nous à nos enfants ? Leurs grands yeux humides et leurs petites mains qui se tendent vers un dimanche de Pâques sans lapin.
_  On pourrait…
_  Rien. On ne peut plus rien faire. RUPTURE DE STOCK. Le petit lapin est mort et nous, nous sommes arrivés au bout du chemin.
_  On pourrait rien du tout. J’ai encore vérifié ce matin, les stocks sont vides. VIDES, vous comprenez ? Le problème, c’est la Chine, c’est eux, les Chinois. Leurs usines, ils n’auraient jamais dû les fermer. On va peut-être passer Noël. Avec un peu de chance, on aura juste assez de jouets. Mais Pâques c’est sans espoir. La catastrophe est programmée. Pas de résurrection, cette année. Le tombeau restera fermé.
Ce sera la mort de l’humanité.

Parler encore

Des voix qui charrient des galets éraillés à force d’avoir trop roulé.
Des voix rouillées,
Passées à la pierre ponce,
Frottées à la toile émeri.

Des voix dehors par tous les temps, neige, vent ou pluie, brûlées au soleil, éclatées par le gel. Des voix usées par trop de phrases, trop de mots, trop de pilules difficiles à avaler, trop de larmes, beaucoup trop de larmes, beaucoup trop de cris, de supplications inutiles puisque jamais entendues. Des voix perdues, éraflées, effacées sous la poussière des années et des anniversaires que personne n’a plus jamais fêtés.

La gorge toujours serrée, reste juste assez d’espace pour un filet de voix, une mélopée monocorde emmurée dans les basses fréquences, atone, plane, ni trop haut, ni trop bas.
Pas risquer l’extinction.
Pas risquer l’émotion.
Pas tomber.
Pas pleurer.
Pas rire.
Parler encore en attendant la mort.

Rongé de l’intérieur

(Voir ici pour remonter le fil de ma conversation avec mon vélo.)

Très con, mon prochain vélo ?

Mon cul ramolli sur ma chaise de bureau, je me posais la question, pendant que l’autre, l’actuel, croupissait à la cave, carcasse inerte et suspendue à son croc de boucher. J’ai le cœur serré chaque fois que je fais le geste, que j’engage le crochet entre les rayons de sa roue avant.

Un vélo n’est pas fait pour la verticalité.

Alors, très con, le nouveau ? Bleu profond et assez métallisé. Un peu plus confortable. Un peu plus léger. Un peu plus démultiplié aussi, pour pédaler encore, là où maintenant je dois poser le pied. « La vieillesse est un naufrage » disait le mari de tante Yvonne. Tu parles Charles ! Ce serait trop beau, tu flottes léger dans le courant d’une onde pure, un loup survient à jeun qui cherchait aventure, il plante ses crocs dans ton canot, ça fait pfuit et tu coules au fond de l’eau.
Bien essayé mon général, mais je dirais plutôt que la vieillesse est un grignotage, une souris minuscule, à peine plus grande qu’une tête d’épingle qui s’agrippe à la surface de votre épiderme. Elle fouine, furète. Ses petites dents rebondissent sur cette peau élastique et piquée d’acné. Elle a faim, elle s’obstine, elle s’échine sur ce morceau de chair qui finit par céder le long du premier sillon que le temps a creusé. Elle se glisse par cette fente infime, la tête d’abord et ensuite tout le reste. Une fois à l’intérieur, elle se redresse, elle respire, elle s’étire. Elle a tout son temps, toute la vie devant elle pour creuser ses tunnels, brave petite foreuse, dix, vingt, cinquante et parfois plus de cent ans, brave petite gagneuse, pour nous grignoter lentement, nous écrouler de l’intérieur.

Ne pas mettre pied à terre ne changera rien à l’affaire. La pente sera toujours la même et l’astuce mécanique ne trompera personne, surtout pas moi, debout sur mes pédales et franchissant l’obstacle à la vitesse d’un homme au pas. Alors quoi ?
Maintenir l’illusion ou se transformer en piéton ?
Occupée au récurage de mes poignées d’amour, la souris s’interrompt et sourit. Ce cycliste est décidément très comestible. Chez lui, même l’amour-propre est bardé de gras.

Ève du monde

Avant de disparaître dans le brouillard, Ève se retourna.

Elle leva les yeux et accrocha le regard de Dieu qui comprit à cet instant précis que la fin du monde parfait qu’Il avait imaginé n’était que le commencement d’un autre monde, plus âpre, plus acre, plus chaud, plus froid, plus exposé au gel et aux coups de soleil.
Un monde plus bleu, plus gris aussi, rempli de ses couleurs à elle, qui saurait en faire un monde vivable.

Un monde vivant.

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