Man gave names to all the animals

Man gave names to all the animals
In the beginning, in the beginning.
Man gave names to all the animals
In the beginning, long time ago.
He saw an animal that liked to growl,
Big furry paws and he liked to howl,
Great big furry back and furry hair.
« Ah, think I’ll call it a bear. »

Man gave names to all the animals
In the beginning, in the beginning.
Man gave names to all the animals
In the beginning, long time ago.
He saw an animal up on a hill
Chewing up so much grass until she was filled.
He saw milk comin’ out but he didn’t know how.
« Ah, think I’ll call it a cow. »

Man gave names to all the animals
In the beginning, in the beginning.
Man gave names to all the animals
In the beginning, long time ago.
He saw an animal that liked to snort,
Horns on his head and they weren’t too short.
It looked like there wasn’t nothin’ that he couldn’t pull.
« Ah, think I’ll call it a bull. »

Man gave names to all the animals
In the beginning, in the beginning.
Man gave names to all the animals
In the beginning, long time ago.
He saw an animal leavin’ a muddy trail,
Real dirty face and a curly tail.
He wasn’t too small and he wasn’t too big.
« Ah, think I’ll call it a pig. »

Man gave names to all the animals
In the beginning, in the beginning.
Man gave names to all the animals
In the beginning, long time ago.
Next animal that he did meet
Had wool on his back and hooves on his feet,
Eating grass on a mountainside so steep.
« Ah, think I’ll call it a sheep. »

Man gave names to all the animals
In the beginning, in the beginning.
Man gave names to all the animals
In the beginning, long time ago.
He saw an animal as smooth as glass
Slithering his way through the grass.
Saw him disappear by a tree near a lake . . .

Man gave names to all the animals, Bob Dylan, 1979

Discours de Bill Gates à l’occasion de la cérémonie d’ouverture du 46ème Forum Économique de Davos

Mes chers amis,

Autant vous le dire tout de suite, j’ai peur.

Il y a une année, nous étions encore 62.
62 nantis avec autant de pognon que 3 milliards et demi de pauvres. Les plus pauvres, ceux qui grattent la surface de la terre à la recherche de racines comestibles alors que l’indice Big Mac atteint à peine 4 dollars 80 aux États-Unis.
Une année plus tard, nous ne sommes plus que 8, mes potes et moi, plus que 8 à avoir autant de fric qu’une moitié de l’humanité. Pour être honnête, il faut dire que 2016 a été vraiment dramatique pour les miséreux.

Alors, réfléchissez un peu mes amis. Imaginez que 3 milliards et demi de nécessiteux soient à même d’effectuer une simple division (malgré tous mes efforts pour les priver d’éducation, voir mon discours de 2015) et qu’ils découvrent que le rapport de force en leur faveur se situe à environ 437 millions 500 mille contre moi. Que croyez-vous qu’il va se passer dans la tête de ces frustes esprits ?
Je vais vous le dire, moi, ce qui va se passer. Un beau matin, cette horde de sauvages en haillons va débarquer chez moi. Ils voudront manger à ma table et boire mon vin. Leurs corps sales se glisseront dans mes salles de bain. Leurs pieds écorchés convoiteront le cuir souple de mes chaussures et mes lotions hydratantes aiguilleront la concupiscence de leurs mains décharnées.

Ils se coucheront sur mes lits.
Ils conduiront mes voitures.
Ils fouleront mes pelouses.
Ils ne voudront plus porter que le parfum de mes roses.
Et surtout, surtout, ils seront beaucoup.

Alors, mes amis, que faire en attendant le jour inéluctable où ces hordes païennes viendront mugir jusque dans mes salons ? J’ai longuement réfléchi à la question. Et j’ai trouvé la solution ! Pour que les sauvages restent chez eux, il suffit de les empêcher de partir. Comment ? En les immobilisant. Le moyen ? Le gras ! L’excès de graisse, tout simplement.

Voici mon plan pour engraisser rapidement les couches les plus défavorisées de la population.

Tout d’abord, nous allons les gaver. Gratuitement. J’ai déjà un accord de principe des principales chaînes de restauration rapide étasuniennes. Elles pourront ainsi recycler leurs produits périmés et leurs huiles frelatées. Un peu sur le modèle de l’essence, vous voyez ? L’essence qualité africaine, vous savez, ce carburant toxique qu’on vent avec succès aux pays du tiers-monde. Eh bien, nous ferons pareil pour les hamburgers gratuits qui seront distribués à ces nécessiteux : aux ingrédients habituels, nous ajouterons un cocktail de produits chimiques qui favoriseront le développement rapide de leur masse graisseuse. Nous modifierons également la composition des sodas en ajoutant du sucre au sucre pour que la charge calorique soit en mesure de répondre à nos attentes en matière d’obésité.
Ensuite, et pour prévenir leur besoin naturel de bouger, ce sera ordinateur gratuit pour tout le monde avec accès Internet illimité. Enfin, quand je dis illimité, nous leur donnerons essentiellement du divertissement, des séries, vous voyez ?  Des séries et de la télé-réalité. Ces gens-là n’ont pas besoin d’être informés, encore moins d’être éduqués. (Revoir mon discours de l’année dernière.) Non. Ils ont juste besoin d’être assis. Assis derrière leur écran avec un plateau-repas toujours bien rempli. Quelque mois suffiront pour transformer ces corps faméliques en corps gras. En corps obèses. Et après, bonne chance pour l’invasion… Les chers barbares ! Je les vois d’ici essayer de faire trois pas avant marcher sur leur ventre. Ils pourraient bien être quatre milliards, ou cinq ou six, le temps que ils prennent les armes elles seront déjà rouillées.

Donc, mes amis, voilà le plan que nous avons préparé, moi et mes 7 compagnons de très grande fortune. Et n’oubliez pas qu’en nous protégeant, nous vous protégeons également, vous et vos tout petits millions. C’est ce que j’appellerai une opération gagnant – gagnant.

En parlant de gagnant, laissez-moi terminer avec une information qui pourrait vous intéresser. Si j’étais vous, j’investirai quelque argent dans Mc Donald’s ou Burger King. Ces deux sociétés seront les partenaires principaux de notre action intitulée « Un Hamburger Pour Tous ».  Nous n’allons toutefois pas investir notre argent dans une entreprise purement  philanthropique. Non. Faut pas rigoler. Ce sont les états qui seront sollicités. Les états. Les organisations internationales. Les organisations non-gouvernementales. Et les dons bien sûr, les dons. Grâce aux collectes que nous organiserons. Cet extraordinaire mouvement de solidarité permettra de financer tous les coûts liés à cette opération et fera grimper la valeur du steak haché jusqu’à des sommets encore inconnus aujourd’hui.

Alors, chers amis, je vous laisse dès maintenant vous pencher sur votre portefeuille d’actions pour que cette petite affaire se fasse au profit de tous. Vous voyez, nous sommes tellement trop riches, nous ne sommes plus que 8, mais nous aimons tellement trop partager.

Applaudissements, hourras, larmes de joie et délire bruyant dans la salle.

Marcel Gotlib

Dans l’allée principale de mon cimetière personnel, une pierre tombale a surgi de la terre en faisant PLOP !
Ou plutôt SLLLLLURCH !
SLLLLLURCH, c’est ça. Un bruit de succion dû au vide d’air créé dans la masse de terre lourde qui croupit sous la croupe épaisse de cet automne décérébré. La stèle était encore recouverte de fange. J’ai pris un arrosoir et j’ai arrosé. Peu à peu, sous les trainées brunes est apparue la surface d’une pierre très blanche, très lisse, très très lisse et pour tout dire sans aucune inscription.
Il y avait juste un bouton.
Je me suis penché.
Je l’ai regardé
J’ai appuyé dessus.
Et j’ai pris dans l’œil un long jet de fluide glacial, un putain de jet de fluide glacial dans mon œil droit, j’ai crié putaindebordelchier, j’y voyais plus rien, je me suis redressé, ça faisait mal, ça faisait très très mal, j’ai fait un pas en avant, j’ai heurté la tombe de Desproges allongé juste à côté. Je suis tombé, à plat-ventre, le nez dans la litière fétide des feuilles que l’automne venait de bouchoyer.
Je n’y voyais plus rien. J’avais mal et j’avais froid.

C’est à ce moment-là qu’un éclair a déchiré les nuées. J’ai entendu un craquement sourd, et à côté de moi, la tombe d’Audiard a explosé.
Toujours étendu sur le sol, j’ai tourné la tête en direction du bruit. Mon unique œil valide a essayé de faire la mise au point sur un objet rouge-orange et poilu qu’il a identifié comme la moitié d’une paire de Charentaises. Au-dessus, un pantalon de flanelle blanche retenu par une écharpe tricolore, le reste de la silhouette était dissimulé par un abdomen magnifié par l’effet de la contre-plongée.
C’était impossible. Cela ne pouvait pas être. J’étais l’objet d’une illusion de mes sens abusés. Pourtant, j’osais un timide :
– C’est vous ? Superdupont ?
– Mais bien sûr que c’est moi, me voici là, devant toi. Ne reste pas ainsi enfin, Relève-toi, sois un homme, mon garçon.
– Je veux bien mais j’ai mal, j’ai très mal, je ne vois plus rien de l’œil droit.
– Je sais bien, j’ai tout vu.

Superdupont se pencha sur le bouton. Il appuya dessus de toutes ses forces, sans faiblir, sans mollir, les muscles bandés et le port altier. Le bouton se mit à bouger. À gigoter. À se débattre furieusement tout en crachant en tous sens de long jets de fluide glacé. L’index de Superdupont virait au violet. L’épingle de nourrice qui retenait son écharpe était secouée de spasmes incontrôlés. Petit à petit le liquide glacé humectait ses Charentaises, remontait le long de ses jambes et de son corps sculpté. Je sentais qu’il faiblissait, tous ses muscles tétanisés tremblaient, au bord de la rupture. Il allait lâcher, c’est sûr.
Alors, Superdupont, quitta la surface de la terre. Sans jamais relâcher la pression de son doigt, il se mit en position horizontale et imprima à son corps allongé un mouvement de rotation hélicoïdale qui ne cessa de s’accélérer, pour atteindre la valeur prodigieuse de vingt mille tours à la minute, qui, lorsqu’elle fut écoulée, coïncida avec la subite interruption du jet diabolique.
– Diantre, je ne suis pas fâché d’avoir trouvé le sens de fermeture. Un peu plus et nous étions tous deux noyés.
– Qui peut bien avoir eu l’idée d’un stratagème aussi maléfique ?
– Qui ? L’Anti-France, bien sûr ! Mais moi vivant, l’Anti-France ne passera pas. Quand à vous, mon garçon, relevez-vous, maintenant. L’ordre règne et le calme est rétabli. Je vous laisse. Le devoir m’appelle vers d’autres aventures.

Je me redressai juste à temps pour le voir décoller en direction de l’Élysée. Les premières notes de la Marseillaise résonnèrent dans l’air immobile et le brouillard s’entrouvrit pour ne pas froisser son maillot de corps immaculé.
Il était parti.
J’étais en sécurité.
Le ciel a repris son aspect pisseux. Avant de repartir, j’ai jeté un œil sur la tombe. Maintenant, le bouton était scellé. Au-dessous était apparu un strip de photos en noir et blanc où un homme hilare et chaussé de lunettes teintées regardait l’objectif en mâchant un crayon.
Et l’inscription

Marcel Mordekaï Gotlieb
14 juillet 1934 – 4 décembre 2016

L’Anti-France, mon oeil ! Derrière le coup du fluide glacial, je reconnus sans peine la patte du maitre de l'(h)Umour Glacé et Sophistiqué.
Gotlib est mort, certes, mais je ferai tout comme s’il continuait d’exister.

gotlib

Le noir oublié de la nuit

On ne sort jamais plus des ascenseurs.
On ne sort plus des haut-parleurs.
Il y a. Toujours. Un moteur.
Cliquetis de souris.
Brouhaha. La ville. Les sirènes.

Les gyrophares.

Le halo orange dans le brouillard.

Au bout des traces, à la fin de la neige, là où le chemin s’arrête sur le rebord du monde, les ampoules électriques barrent encore le front des étoiles et un crissement de pneus déchire la soie du vent.

Il faudrait éteindre la lumière.
Couper le son.
Retrouver la nuit, plus jamais noire.
Et le silence, plus jamais blanc.

La véritable origine de l’automne, version intégrale.

Au commencement était Dieu.
Ensuite, il y eut le monde, un jardin et ses premiers habitants.
L’été était là pour durer, et pourtant, un jour, l’automne arriva.

Voici donc, l’intégrale de l’histoire, remise à l’endroit.

 

 

La véritable origine de l’automne (54 & fin)

Dieu troublé détourna les yeux. Il y avait dans la voix de cette femme une inflexion tranquille à la chute des phrases, une ponctuation calme qui ne venait pas de Lui. Tout le contraire d’Adam, cette pelote de fils ébouriffés qu’Il n’avait pas su raccorder. Adam jamais content. Adam et son foutu serpent. Les cons. AH LES CONS ! Dieu sentit une grosse bouffée de colère remonter du fond de Ses infinis tréfonds.

– Au fait, j’allais oublier, aujourd’hui c’est aussi le dernier jour de l’été.

Alors, de l’eau du grand fleuve s’éleva un mauvais brouillard qui s’étendit jusqu’aux extrémités du jardin fleuri. Les feuilles des arbres jaunirent et se mirent à tomber sur le sol luisant et gras. Une odeur douceâtre s’éleva de la terre et se fixa dans l’air figé.

Le serpent glissa dangereusement sur la surface en décomposition et disparut sous un petit rocher.

Le froid tomba d’un seul coup, pas un froid sec et brillant, non, un froid humide et lent, un froid obstiné, épais, qui traverse lentement chaque couche de la peau, s’insinue dans le corps creux des os qu’il envahit de l’intérieur, insidieusement.

Adam frigorifié se recroquevilla sur son petit serpent.

Dieu leur fit signe de se mettre en marche. Ils Le suivirent en silence, deux silhouettes délavées par les coulées du ciel noir de gris. Tous les animaux avaient disparu. Les oiseaux ne chantaient plus.

Une pluie fine se mit à tomber

Ève frissonna.

Dieu attrapa un renne cossu qui passait par là, l’estourbit, le dépeça, fit sécher la peau, tailla dedans une longue chasuble qu’il pourvut de manches et assembla les chutes pour en faire des mitaines. Il déposa le vêtement sur le dos d’Ève, referma les côtés avec deux rangées de boutons.
– Et moi, alors ?
– Tais-toi Adam.

Ils arrivèrent devant un haut portail rouillé. Dieu fit jouer la serrure. La porte s’ouvrit dans un long gémissement.
– Voilà, nous sommes arrivés.

Adam franchit le portail en maugréant.  Avant de disparaître dans le brouillard, Ève se retourna. Elle leva les yeux et accrocha le regard de Dieu qui comprit à cet instant précis que la fin du monde parfait qu’Il avait imaginé n’était que le commencement d’un autre monde, plus âpre, plus acre, plus chaud, plus froid, plus exposé au gel et aux coups de soleil, un monde plus gris, rempli de ses couleurs à elle, qui saurait en faire un monde vivable, un monde vivant.

Et c’est ainsi que, pour punir les hommes, Dieu inventa l’automne.

La véritable origine de l’automne (53)

Ève se pencha vers le serpent et lui parla tout bas. En guise de réponse, Satan se contenta de hausser les anneaux. Suivit un moment de silence où Dieu sembla réfléchir.
– Est-ce que c’est vrai, Ève, tu veux vraiment partir d’ici ?
– Mais non, elle veut rester, c’est clair. Le vrai problème, c’est Adam. Qui accepterait de vivre avec lui jusqu’à la fin des temps ? Personne, surtout pas elle : vous l’avez regardée, la première femme ? Elle n’a besoin de personne, même pas de Dieu.
– C’est vrai, Ève, que tu n’as pas besoin de Moi ?
– Pas vraiment. Pas tout le temps.
– C’est plutôt reposant, non, quelqu’un de libre et d’indépendant. Ça change du gros bébé.
– Le gros bébé ! Quel gros bébé ?
– Le gros bébé qui pleure tout le temps. Le gros bébé qui a toujours mal à son petit serpent.
– Tes écailles, je vais te les faire bouffer en salade !
– TAIS-TOI ADAM, tais-toi ou je ne réponds plus de Moi. Taisez-vous tous.
Toi, le serpent, pour être monté sur l’arbre et avoir détaché le fruit de sa branche, tu ramperas éternellement. Tu glisseras sans bruit sur le sol. Parfois les gens te marcheront dessus. Tu les mordras alors, par réflexe, pour te défendre, et parfois tu les tueras sans raison. Ils te haïront pour ça. Ils te chasseront. Ils t’enfermeront dans des cages de verre. Tu seras l’animal le plus détesté de la terre. Et quand tu seras mort, ils t’exhiberont aux yeux de leurs enfants, étendu et inerte, pour que leur peur se transmette de génération en génération.
Adam ! Adam. Toi, je vais te mettre au travail. Là où tu vas, il n’y a pas de rivière où coulent le lait et le miel. L’herbe est rare, les arbres peu nombreux et les animaux courent bien plus vite que toi. La terre est dure, là où tu vas. Tu passeras des heures penché sur elle, à creuser, à gratter, pour qu’elle te donne à peine de quoi manger. Pour boire aussi, tu devras creuser, chercher un filet d’eau dans les profondeurs de la terre. Tes jambes te feront mal. Tes bras te feront mal. Tes mains saigneront. Le soir, quand tu te coucheras, tu seras si fatigué que tu n’auras même plus la force de te plaindre. Tu dormiras peu et tu seras encore plus fatigué quand tu te réveilleras. Tes jours s’écouleront, toujours gris, toujours pareils, sans saveur, sans odeur, sans rien qui te fasse espérer en un lendemain.
Quant à toi, Ève, tes enfants seront nombreux et ils seront différents. Tu les aimeras tous et parfois, ils t’aimeront. Souvent, ils te décevront. Ils seront beaux, laids, tristes ou méchants. Au début, ils auront besoin de toi. Ensuite, ils grandiront. Tu voudras les retenir mais ils s’en iront.
– Je les laisserai s’en aller.
– Et qu’est-ce que tu feras quand ils seront tous partis ?
– Alors, moi aussi je m’en irai.

La véritable origine de l’automne (52)

Adam arrache le fruit de la main d’Ève. Il mord dedans, en détache un énorme quartier qu’il enfourne à grand peine. La première bouchée le laisse interdit, figé, les joues remplies d’une matière inconnue qu’il peine à déglutir. Ses mâchoires se ferment à nouveau. Se relâchent. Sa bouche s’ouvre et il  recrache avec fracas toute une mitraille de rognures claires qui rebondissent sur le sol plat.
– Pouah, c’est quoi ce truc ? C’est dégueulasse !

Ève plante à son tour ses dents dans le dos du fruit meurtri.
– Mais non, c’est très bon, très frais. Sucré. Acide. Acidulé.
– Acidulé mon cul, oui.
– ADAM ! Je t’ai pourtant interdit d’être grossier.
– ÂÂÂÂH ! Toi, il faudrait T’interdire d’apparaître comme ça d’un coup au milieu de la vie des gens. On est là, on discute tranquillement et pouf voilà Dieu qui tombe du ciel dans notre dos. Tu pourrais pas klaxonner avant d’arriver ?
– En matière d’interdiction, qu’est-ce qu’on avait dit à propos de ce fruit.
– Qu’il était interdit d’en manger.
– Et ?
– Et quoi alors ? J’en n’ai pas mangé, si tu veux tout savoir. J’ai rien avalé. J’ai tout recraché. Faut dire que Tu avais raison, ce truc est immangeable si Tu veux mon avis.
– Adam.
– Quoi Adam ?
– ADAM !
– C’est Ève ! C’est de sa faute ! C’est elle qui me l’a donné ! Moi je ne voulais pas y goûter. Elle m’a forcé.
– Faux. Absolument faux. Ève n’a rien fait. La vérité, c’est qu’Adam m’énerve. Il est trop con.
– Toi, ta petite gueule de fouine, je vais te la…
– TAIS-TOI ADAM !
– Le problème avec la connerie, c’est qu’il n’existe pas de médicament. Et je dois dire que la perspective d’une éternité à partager avec un con incurable, je trouve ça tout à fait déprimant. Surtout que le con en question, c’est la seule personne qui me comprend.
– Moi aussi, je te comprends.
– Bien sûr Ève, je ne t’ai pas oubliée, mais tu ne vas pas passer ta vie avec un serpent. Donc, pour résumer, j’ai décidé me débarrasser du con. J’aurais pu le mordre dans son sommeil mais on n’assassine pas ici. Alors, j’ai réfléchi. J’ai trouvé une autre solution : le faire virer du paradis. C’était facile, il suffisait de faire tomber un beau fruit de cet arbre devant le nez de cet estomac sur pattes pour qu’il oublie la consigne et se mette à le bouffer.
– Satan ment. C’est moi qui l’ai forcé à manger le fruit.
– Tais-toi, Ève. Tu as perdu l’esprit.
– Non, je ne suis pas folle. Je veux juste vivre. Je veux partir d’ici.
– C’est bien ce que je dis : il faut être fou pour vouloir partir du paradis. Donc, j’ai balancé un beau fruit bien mûr devant le nez de cet abruti qui l’a englouti en moins d’une seconde.
– J’ai rien mangé ! J’ai tout recraché !
– Tais-toi Adam, tu aggraves ton cas.

La véritable origine de l’automne (51)

Vue du sol, en contre-plongée, elle est immense et formidable, la première femme du monde. Il voudrait bien voir l’expression de son visage, ses yeux surtout, ses yeux noyés dans l’ombre portée qui coule des bords de l’arcade sourcilière. Elle n’a pas l’air d’avoir peur. Au contraire, elle attend. Alors sans bruit, le serpent remonte le long du tronc, se déploie jusqu’à l’extrémité d’une branche basse qu’il secoue vigoureusement.
Une pomme tombe. (Ou peut-être une figue.)
Adam se met à hurler.
Une pomme tombe. (Ou serait-ce une grappe de raisin ?)
Ève se baisse pour la ramasser.
– Lâche ça ! Lâche ça immédiatement.
– Trop tard, Adam.
– Repose ce fruit, je te dis.
– Non.
– Écoute…
– Non, c’est toi qui vas m’écouter. Tu as le choix entre deux propositions. La première : je jette ce fruit dans le fleuve et…
– Je prends !
– … Je jette le fruit dans le fleuve et tu t’occupes tout seul de ton petit serpent.
– Comment ça, tout seul ?
– Je ne sais pas, moi… Tu lui parles, tu le soignes, tu joues avec en pensant à moi…
– En pensant à toi ?
– Oui, en pensant à moi. Parce que tu n’auras pas l’occasion de me voir souvent dans les jours qui viennent.
– Pourquoi ? Tu vas où ?
– Je pars en voyage.
– Pendant combien de temps ?
– Pendant tout le temps qu’il faudra. L’éternité et au-delà.
– Et moi alors ?
– Toi, tu restes là.
– Et la deuxième proposition ?
– Tu manges ce fruit.
– Pas question.
– Tu manges ce fruit et je m’occupe de ton petit serpent.
– Tu t’en occupes… Comment ?
– De toutes les façons que tu ne peux pas imaginer.
– Tu t’en occupes… Souvent ?
– Je le laisse au repos juste le temps qu’il faut pour qu’il ait envie de se redresser.
– Alors, il sera bien traité, mon petit serpent ?
– Avec tous les honneurs dus à son rang.

La véritable origine de l’automne (50)

Satan se laisse couler au pied de l’arbre. Il glisse sans bruit sur le tapis d’herbe rase et s’arrête au pied d’Ève. Il se dresse, juste un instant, la tête au niveau de son ventre qu’elle a lisse et blanc. Il se fige, la nuque crispée, tous les muscles bandés. Il essaie de rester ainsi, rigide et droit. Il ouvre la bouche. Il voudrait parler. Il ne peut pas. Contractées, ses mâchoires ne s’ouvrent pas. Décidément, il n’y a rien à faire : il faut se résigner à voir le monde le nez dans la poussière, le nez dans la crotte, lui qui a l’odorat si délicat. C’est ce qu’il se dit pendant que ses forces l’abandonnent et que ses muscles relâchent leur emprise sur toute la longueur du trait vertical qu’il essaie en vain de dresser vers le ciel.
Il tombe.
Il s’écroule d’un seul coup, sans bras pour se retenir, sans mains pour pouvoir amortir le dur choc de la terre contre son menton. Il reste là, allongé, étourdi, les yeux dans le vague en attendant de reprendre ses esprits pendant qu’Ève se penche sur lui.
– Rien de cassé ?
– Non, rien de cassé. J’ai l’habitude. Je tombe cent fois par jour.
– Cent fois par jour ?
– J’essaie. J’essaie de me redresser, tu comprends ?
– Ça oui, je crois que je comprends
– Ce sera un père absent.
– Je sais.
– Un père-enfant.
– Je sais.
– Il ne voit pas plus loin que le bout de son petit serpent.
– Il est fasciné par son petit serpent.
– C’est un pleutre. Un couard. À la première difficulté, il se liquéfiera. Il te laissera tomber, tu verras.
– C’est tout vu.
– Tu seras seule, la nuit. Toutes les nuits lorsqu’il fera froid.
– Mais je veux avoir froid ! Chaud. Et avoir faim, aussi. Avoir besoin de vivre jusqu’à demain. Je veux qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente. Gratter la terre de mes mains. Avoir mal. Hurler quand j’ai mal. Je veux être triste. Folle. Danser. Voler. Connaître le goût de mes larmes.
– Ça, tu peux être sûre qu’il te fera pleurer.
– Je veux de l’air, tu comprends, de l’air. De la vie. Des couleurs et même du noir. Tout plutôt que ce paradis tiède où même les nuages ne crèvent jamais.
– Et mourir, tu veux mourir aussi ?
– Mais qu’est-ce que je ferais ici, à vivre éternellement ? De la broderie ? Du point de croix ? Tu imagines les discussions, le soir, au coin du feu, avec Adam ? On parlerait de quoi, lui et moi ? Du temps qui passe et qui ne passe pas ? Et puis d’abord, je ne meurs pas.
– Je pense que mourir est dans le contrat.
– Je ne parle pas ça.
– Tu es vraiment sûre de vouloir des enfants ?
– Je veux juste avoir une vie devant moi.