Tu sais, tu peux rester encore un peu…

C’était le meilleur moment, car ensuite s’installait une sorte de gaucherie, inexplicable, cette gêne toujours en filigrane entre ceux du dedans et ceux du dehors, ce malaise des parloirs. « Tu sais, tu peux rester encore un peu… » Je l’entends encore me dire ça lorsqu’il me devinait sur le point de partir, parfois même avant que j’y pense. L’instinct peureux de ceux qui savent bien n’intéresser plus personne, qui appréhendent la nuit qui commence à descendre derrière les croisillons et qui savent qu’ils vont rester tout seuls à interroger la petite veilleuse bleue jusqu’au matin où l’infirmière viendra avec les pilules et les potions à rendre la vie gaie, les euphorisants comme on dit. « Tu sais, tu peux rester encore un peu. » Il proposait ça d’une voix qui déjà n’espérait plus grand-chose de personne, même plus de moi, cette voix qu’il prenait depuis quelque temps pour demander des nouvelles de autres, ceux qu’il savait que je venais de quitter, qui peut-être m’attendaient en bas dans l’auto, ses tout proches, ceux dont il essayait de ne pas parler pour m’épargner de mentir, mais dont je parlais quand même, inventant des tâches accaparantes, des boulots absorbants, toutes les raisons en somme pour lesquelles on ne venait plus le voir. Sur la fin peut-être s’en foutait-il, du moment que j’étais là ? Je me dis ça souvent. Mais je ne le crois pas. Ce qu’au contraire je crois, voyez-vous, c’est qu’il aurait préféré, quand j’arrivais, voir débarquer quelqu’un d’autre. Je sais très bien qui. Mais ça n’a plus d’importance.
« Tu sais, tu peux rester encore un peu… » C’était toujours en prenant le genre occupé qu’il disait ça, regardant ailleurs, dépliant un journal, ou allumant une cigarette. « Tu sais, tu peux rester encore un peu… » Sans en avoir l’air il avançait le fauteuil pour que je m’installe… Il branchait la radio… des fois la télé… pour m’intéresser, me retenir, comme s’il jugeait sa présence insuffisante à cela. Il défaisait mes paquets, épluchait une orange, parlait de vélo, pour gagner du temps, pour grappiller sur la détresse qu’il ne connaissait que trop bien et qui lui tomberait dessus dès que j’aurais passé la porte, qu’il couperait alors la télé et qu’il s’allongerait sur le lit avec son orange dans la main.
Moi aussi maintenant, je dors mal.

Michel Audiard
La nuit, le jour et toutes les autres nuits, Denoël

Skier la nuit

Il ne fait même pas froid, peut-être moins cinq ou six degrés. Pas de vent. Pas de bruit. Suspendue en plein milieu du ciel noir, verticale et blanche, la lune au-dessus des arbres découpe sur la neige la figure de l’ombre portée de l’été.

Il ne fait même pas froid et le jour lunaire s’est levé dans la nuit, à perte de vue, livide et phosphorescent, posé à l’envers dans le ciel où il brille à rebours des lueurs dorées de la ville, très loin au fond de la vallée, à la manière des rues que Magritte plonge dans la nuit sous le ciel brillant d’un jour d’été.

Il ne fait même pas froid et la neige souple craque, grattée par le poil rêche des peaux accrochées sous mes skis. En face de moi, la saignée brillante taillée dans la masse sombre de la forêt s’élève vers un point clair, une tache plus lumineuse au-dessus de la barrière des arbres. Mon pied s’avance en même temps que le bâton dans ma main. Un pas après l’autre, pour s’enfoncer un  peu plus loin dans la montagne et la nuit, atteindre ce point où les dernières lueurs du monde s’éteindront enfin.

Je monte, à la lumière de la lune. Ma lampe frontale est dans mon sac. Je la ressortirai peut-être au sommet, au moment de m’élancer dans la nuit claire. Skier, la nuit. Sentir mes spatules prises dans la main légère de la poudreuse. Deviner les courbes et les ondulations du terrain. Les changements de neige. Les trous cachés dans les ombres. Les souches. Les fils tendus des clôtures. Effacer tout le bruit parasite. Tout ce qui tourne en boucle, toute la journée, tous les jours, sans jamais s’arrêter. Faire taire toutes les voix. Vivre entier et suspendu au fil de son instinct.

Skier.

La nuit.