Page Cinquante-Neuf (2)

Coincé debout dans la foule compacte des pendulaires, Paul attend patiemment le moment de s’éjecter du métro. Encore deux stations. Chaque soir la même attente. Chaque soir la même délivrance. S’extirper de la nasse des odeurs corporelles, des longs couloirs et des escaliers aux marches fatiguées. Revenir à l’air libre. Enfin, libre, quelle blague ! Un reliquat d’oxygène emprisonné dans mille mégatonnes de monoxyde de carbone. 
Rouge. Vert. Les conducteurs énervés sont bien forcés de laisser passer les piétons. À regret. Encadré par une haie de phares hostiles, il presse le pas. Dix mètres à franchir avant que le feu ne passe à l’orange. Ensuite, il ne restera qu’une poignée de secondes pour se mettre en sécurité.
Chaque soir Paul se demande ce qui pourrait arriver si un passant distrait prolongeait son séjour sur le bitume au-delà du temps réglementaire. Tapis derrière leur volant, les automobilistes semblent décidés à éliminer tout obstacle situé entre ce carrefour et leurs pantoufles, quand bien même il s’agirait d’un être vivant et marchant. Une fois passé sous leurs roues, il s’imagine aplati, éclaté, transformé en galette de dessin animé.

Pourquoi sommes-nous tous aussi pressés ?

La réponse se trouve peut-être au fond d’un four à micro-ondes.
Affamé, Paul avale sa lasagne brûlante, méthodiquement, sans y goûter. Il l’arrose d’un mauvais vin rouge dans un grand verre à eau. 
Se fait un thé. 
Attrape une boîte de gâteaux.
Se pose enfin sur le sofa.
Ouvre le livre à la page cornée.
Chapitre trois.
Page cinquante-neuf.

_ J’adore l’odeur du napalm au petit matin.

Page Cinquante-Neuf (1)

Droite et immobile, Doria jetait un regard réprobateur sur les derniers feux du soleil couchant. Ce rouge, ce rouge surtout, criard, vulgaire, tartiné sur le fond du ciel outremer donnait à la scène un air de cabaret bon marché. Il fallait tout reprendre, tout repeindre dans une seule palette de tons dorés avec elle, de dos, appuyée au bastingage, son visage légèrement tourné, profil flou et sans âge, les cheveux ondulant sur l’étole de soie brute.
Elle, suspendue au-dessus de la mer, noyée dans le crépuscule criard de cette fin d’après-midi d’été. 
Elle immobile et floue, droite, droite surtout, de la taille aux épaules, la nuque en flèche. De dos, à contre-jour, elle se donnerait au plus trente ans. Où sont passées toutes les autres années ? Sa bouche se plisse malgré elle et du fond de sa gorge monte un spasme tout à fait déplacé. Aucun chagrin ne peut exister sur le pont d’un yacht poli par le frôlement feutré des robes de soirée. Ce doit être le crépuscule, ou alors Debussy, ses longs accords-paysages pour trois violons et une contrebasse.
Non, rien de tout ça. Ce quatuor est le dernier d’une longue lignée de quatuors et la croisière musicale a lieu chaque année depuis… Depuis elle ne sait plus quand.
Mais les jeans. Impardonnables. Bientôt ces musiciennes joueront en costume de bain. Quatre jeunes filles en jeans. Jeunes. Filles. Jeunes.
Belles.
Fraiches.
Jeunes.
Passagères de ce moment fugace, où l’assemblage d’un t-shirt noir et d’un denim délavé suffit à produire de la beauté. Où les pieds se passent d’escarpins. Où il suffit de cinq minutes devant son miroir le matin.
Avant la nécessité du contre-jour pour donner l’illusion d’avoir une seule fois trente ans. Avant la première ride. La première tache. Le premier je ne peux plus.

Page Cinquante-Neuf

Paul ouvre le livre à la page qu’il avait cornée. 
Vilaine habitude prise durant ses années de lycée. Jamais de marque-page. Aucun feutre aux coulées fluorescentes en vogue chez ses condisciples avides de condensés. Le monde entier aimait la surbrillance. Lui préférait le grain de la page. L’odeur de l’encre sur le papier. Le léger relief laissé par le caractère imprimé. 
Le parfum amande amère des vieux Folio.

Chapitre trois, page cinquante-neuf.

Le moment où le vieux monsieur un peu bizarre interpelle un gros chat roux allongé devant l’entrée d’un immeuble.
Le moment où ?
Où sont passés le vieux monsieur et le chat. Et quelle est cette histoire de croisière ?

Pas de problème avec le réalisme magique, mais pas au point de faire sauter la structure et de laisser tomber le récit au moment de faire enfin parler les personnages. Paul feuillette à la hâte les chapitres suivants. Bon d’accord, procédé connu, deux niveaux de narration, deux histoires parallèles qui finissent par se rejoindre à la fin. De ce rapide survol, il apparaît pourtant que le monsieur un peu bizarre semble avoir totalement disparu. Plus aucun chat, non plus. 
On est peut-être en présence d’une rare erreur d’impression. Un éditeur distrait. Deux manuscrits entremêlés. Vérifier la pagination. La numérotation. Mais au bas de chaque page, les chiffes et les nombres se succèdent dans l’ordre habituel. Aucune inversion. Aucun trou. Juste une suite linéaire.

En lecture rapide, il reprend depuis le début. L’assassinat du père. La fugue du fils. L’errance, le métro, le train, l’arrivée dans une ville inconnue. La maison de maître transformée en bibliothèque. L’arrivée du vieux monsieur sans mémoire et sans nom. 
L’apparition du chat.
Leurs regards qui se croisent.

_ Bonjour, je m’appelle Anselme et toi ?

Et,
Chapitre trois.
Page cinquante-neuf.
Un quatuor à cordes sur le pont d’un bateau.

Un roman de plage

Il faudrait écrire un roman bleu et chaud qui s’avancerait doucement sur la plage, roulerait délicatement sur les grains de sable et sous la plante des pieds, avant de repartir au large, au fin fond de l’été.

Un roman de plage, quel beau nom de roman. Fluide. Liquide. Pas trop bruyant pour ne pas couvrir la voix des enfants. Ni trop lourd ni trop léger, juste le poids qu’il faut pour le tenir à bout de bras sans trop se fatiguer. Du papier assez granuleux pour aimer le sable et l’ambre solaire. Des pages épaisses pour absorber l’eau de la mer, jaunir et s’imprégner en vieillissant de cette merveilleuse odeur de vacances et de grenier.

Un livre gondolé qu’on a oublié, qu’on retrouve un jour, par hasard, et les vagues inscrites sur la tranche des pages nous renvoient le souvenir diffus d’un carré de ciel bleu, de la mer et des enfants qui jouent dans les vagues.

Un livre de plage qu’on relirait une nuit d’hiver pour rallumer l’été.