Une soirée avec Mark Knopfler


Posé devant moi sur la table, un billet de concert dit que Mark Knopfler sera sur scène à Montreux. Le 15 juillet 2010. 19h45. Pile. « Mark Knopfler on stage at 19h45 prompt ». La dernière fois, suite à un désagrément routier, j’étais arrivé avec 5 minutes de retard et Mark jouait déjà. Il jouait en père peinard avec Emmylou Harris. Des chansons bleues  où sa voix enrhumée et encore remplie de l’accent du Nord de l’Angleterre raconte les paysages brûlés du Sud américain.

C’est un long chemin qui mène de Newcastle à New Orleans. En 1977, Knopfler vit en collocation avec son frère David et un bassiste, John Illsley dans un appartement de Deptford au sud-est de Londres. Illsley fait la cuisine, des ragoûts au kilomètre qu’il réchauffe à mesure que la semaine s’écoule. En 1977, Knopfler écrit une chanson qui parle d’un groupe amateur, un groupe de Dixieland, la musique de jazz de la Nouvelle Orléans. La chanson s’appelle « Sultans of Swing ». En 77 toujours, un batteur rejoint les deux Knopfler et le bassiste. Guitare solo, guitare rythmique, basse, batterie, voilà un groupe. Pour le nom, ce sera Dire Straits, ce qui veut dire être dans la dèche, avoir un trou béant dans les poches de son pantalon. Le titre, c’est une explication littérale de la situation financière du groupe qui continue de manger du ragoût.

J’ai entendu les notes claires de Sultans of Swing pour la première fois dans une discothèque, deux ans plus tard et le temps s’est arrêté. C’était le temps du rock boursouflé. C’était le temps du punk aux deux accords épileptiques. Au milieu de tout ce bruit, arrive un type avec une tête de chou-fleur dégarni et une guitare rouge Ferrari. Il pose délicatement ses notes autour de la trame rythmique. Il danse autour de la mélodie. Il laisse parler le silence. Il marmonne une histoire plutôt qu’il ne chante. Il parle avec ses tripes. Et toujours, à intervalles réguliers, il vient poser des notes de guitare, fluides et transparentes. Le type à la tête de chou-fleur fabrique de l’eau de source. Sur les photos, il a l’air d’avoir faim.

Du premier concert – vu cette année-là – au 15 juillet 2010, j’ai souvent écouté Mark Knopfler tailler ses notes en public, raconter ses histoires qui parlent souvent du passé. Et même si je ne partage pas son élan pour la musique country, je continue à acheter ses disques, à aller le voir sur scène. Parce que je sais qu’il y aura une seconde ou une minute où Mark va prendre sa guitare rouge et poser les mains dessus. Au bout de sa main droite, ses doigts vont pincer les cordes, le pouce tendu comme un arc qui fait la ligne de basse pendant que les autres doigts tissent la mélodie. Et sortira ce son délicat et sans aucun effet. Le son limpide et nu d’une Stratocaster rouge qu’il s’apprête à faire chanter ou pleurer, qui me renvoie dans une discothèque rouge que la neige recouvre.

On a la madeleine qu’on peut.

Ici, la première démo de Sultans of Swing.