Au plus chaud de l’hiver

Il fait froid.
Les routes sont verglacées. Les arbres craquent de l’intérieur. Il fait très froid. Il gèle à pierre fendre. On est peut-être en janvier ou en février et la neige s’envole légère sous les spatules du skieur extatique.

Quand soudain un vent mutin se met en tête de gravir à toute allure les parois rocheuses criblées d’éclats de glace. A cette vitesse, l’ascension de la face Nord de l’Eiger s’effectue en quelques minutes. Arrivé au sommet, le vent a froid et s’il est humide, il lâche de nombreuses précipitations éparses qui peuvent même retomber sous forme de neige. Encore une fois, là, c’est l’extase.
Mais voilà.  Arrivé au sommet de l’Eiger ou du Mont Banc, l’air débarrassé de toute cette humidité se retrouve parfois coincé par une poche d’air posée comme un couvercle sur le toit de l’Europe. Alors le vent se tâte. Le vent se dit : je suis le vent quand même. Le vent ça bouge. Le vent, c’est fait pour s’agiter. Pour renverser. Pour ébouriffer. Le vent, c’est fait pour glisser. Il voudrait bien continuer à grimper comme une fusée mais sur sa tête le couvercle est scellé. Continuer droit devant lui, pour aller où ? Faire le tour de la terre ? Il regarde le vide au-dessous de lui et il sourit. Le vent prend son élan. Il saute dans le vide. Il hurle de peur et de joie. La vallée tourne, remonte et redescend. Le vent a mal au cœur, le vent a des bouffées de chaleur.
Dans les Alpes, ce vent fou s’appelle le Foehn. Quand il redescend des montagnes, il tire le ciel avec lui et on pourrait tendre la main pour toucher les nuages. Il efface la neige. Il extrait des sapins un parfum tiède de sève verte. Il installe le printemps au beau milieu de l’hiver. Il ouvre toutes les portes au beau milieu de la nuit. Il réveille tout le monde. Tout le monde dehors. Il fait beau. Il fait doux. La lune est pleine, on dirait le jour. Tout le monde sort sentir ses pieds nus sur la terre chaude. Le Foehn glisse en courant sous les jupes des filles et rend fous les garçons. Le Foehn transporte des phrases interrompues de musique de bal, des fragments de guirlandes multicolores.

Les nuits d’hiver, le Foehn fait danser les gens jusqu’aux matins brillants de pleine lune.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

3 thoughts on “Au plus chaud de l’hiver”

  1. Sans mort imprévue, te suggère de mettre le bouton tweet….dans les « share this. Et ce aussi par jour de Foehn et de bise.

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