La vie qui s’endort

Peut-être que la vieillesse commence à la seconde où meurt l’émerveillement. Il y a peut-être dans notre cerveau une carte mère qui lit tous les contours du monde, chaque détail, chaque lumière, chaque pli orange des nuages; un processeur chargé d’analyser en continu toutes les nouvelles données du monde, d’en faire le tri, de les stocker pour les ressortir plus tard, en d’autres circonstances et en d’autres lieux pour amortir le choc de l’inconnu; pour se rassurer; pour ne pas perdre l’équilibre. Pour rester debout trop droit dans ses bottes.

Peut-être que l’immense voile de nos expériences passées finit par estomper les contours trop nets de tous les nouveaux paysages et par défléchir les directs du droit de la beauté du monde. Peut-être que c’est l’estomac qui a trop pris de coups ou peut-être que la tête a atteint son quota d’images neuves, de sons jamais entendus ou de parfums jamais sentis. Peut-être que la mémoire se remplit au fil des années pour atteindre les limites de sa capacité de stockage à un instant T.

Mémoire pleine.

Plus moyen de revenir en arrière et d’effacer la playlist infinie des chansons débiles qui encombrent inutilement l’espace. Les photos de vacances ratées. Les profils de personnes dont on a oublié le nom et qui croupissent là depuis des années. Il n’y a plus d’espace disponible sur le disque dur. Tout ce qui viendra ensuite sera automatiquement effacé : même Mozart ou Hendrix ressuscités ne pourront plus provoquer le moindre frisson, la moindre chair de poule; faire que tout à coup on ferme les yeux, on s’envole et on découvre émerveillé le son de la musique d’un ange noir ou blond.

Peut-être qu’on est vieux le jour où on en a trop vu et que se superposent entre l’œil et les mouvements du monde trop de couches de déjà-vu : à chaque nouveau paysage répond un autre paysage et dans chaque nouveau visage affleurent les traces de mille autres visages. Un jour, le monde usé jusqu’à la corde cesse de produire de nouvelles images.

Un jour, le cœur fatigué ne produit plus qu’une série de battements réguliers.
Le cœur élastique se fige en un cœur mécanique qui bat la mesure triste de la vie qui s’endort en attendant la mort.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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