Les parallèles des mondes

La route monte et passe sous un pont. Le soleil bas. Orange. Les maisons. Leurs ombres à contre-jour. Des voitures, je ne vois que les dômes luisants. Le soleil ras. La montée. Les ombres tranchées. La chaleur. Mes doigts sur la peau du guidon. La vitrine aveuglée de soleil. Le dérailleur arrière de mon compagnon de route. La montée. Cette vitrine. Ce faisceau de lumière. Soudain, mes yeux, mes yeux se brouillent, se voilent et manquent de me flanquer par terre. Mes jambes se dérobent et je suffoque, un ballot d’ouate coincé dans les poumons.

Quelques secondes, une minute peut-être que je me sens glisser, partir, happé par un reflet, une couleur, une odeur, une vibration dans l’air et cette montée devant moi. Cette route et ce soleil qui se mélangent, se mettent à distance et perdent leur profondeur de champ. Dérouté, mon cerveau essaie de corriger la focale, redresser les verticales, de refaire la mise au point. Jusqu’au coup de poignard de cet éclat de soleil dans la vitrine, sur la gauche, qui ouvre une porte dans le sol où je tombe l’espace d’une fraction de seconde, le temps qu’il faut pour traverser le temps.

J’étais là avant.

Sur mon vélo, à contrejour. Je ne sais pas quand. Exactement au même moment. Cette route, cette lumière basse qui fait scintiller les maillons de la chaîne qui tourne devant moi, je les ai déjà vues, vécues, éprouvées dans ma chair; ce n’est pas un rêve éveillé, ni une perception, ni même une sensation. Juste un glissement, un léger pas de côté sur un bitume parallèle et décalé d’une fraction de seconde, d’une année ou d’un siècle. Ou peut-être que c’est moi qui suis en retard sur moi et que je pédale en vain pour me retrouver quelques années plus tard. Je ne sais pas.
Un ballot  d’ouate coincé dans les poumons, je pédale. Devant ou derrière moi.

Peut-être que dans nos mondes, les parallèles se croisent quelquefois.

Bien sûr

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
De marcher sur mon fil
Tendu entre deux épaisseurs de vide.
De tomber à la mer
Les quatre fers en l’air
En regardant s’éloigner les enfants.

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
Des craquements du ciel,
Des arbres qui tombent,
De l’ombre des voleurs à la tire
Qui arrachent les ailes de la nuit
Et s’essuient les pieds sur le matin.

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
À force de barboter dans le sale,
Dans tout ce gras qui colle à la terre,
D’oublier le chemin du pays des merveilles,
Le son de la musique des anges,
Mes oreilles prisonnières d’une cage d’ascenseur.

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
De ces fissures qui me lézardent,
Des gouffres qui grondent à l’intérieur,
Du bruit mouillé que font les minutes
Qui creusent une rigole sur mon visage
Pendant que la vie s’écoule ailleurs.

De l’huile d’olive sur ma chemise

Une personne de ma connaissance qui a des yeux verts avec du jaune dedans vient de bouleverser mon approche de la pizza cuite au four électrique. Pour que la pâte n’attache pas, avant, sur la plaque de métal, je mettais de la farine. Ignorant! Ceci n’est pas une tarte aux pommes ou aux abricots. De la farine! Et pourquoi pas du Beaujolais ou une couche de rillettes, tant qu’on y est ? Imbécile! Apprends donc qu’il suffira d’une fine couche d’huile d’olive entre la pâte et le métal pour que la pizza exulte et mélange avec délicatesse les parfums du pain grillé, de la tomate et de la mozzarella, pendant le court moment où elle séjournera dans ton four; parce que la pizza, doit être saisie à vif, à très grande chaleur, ce n’est pas un pot-au-feu ni un bœuf bourguignon, tu comprends ça, capisci ? Oui, oui, capisco, je comprends, je comprends, je viens de commencer mon cursus en pizza et je compte bien passer mon Master dans quatre ou cinq ans. Alors, je prends de l’huile d’olive, je verse à petits traits, ensuite, à l’aide d’une feuille de papier absorbant, j’étale le liquide pour former un film uniforme sur le fond, sans oublier les rebords de la plaque. J’y vais de bon cœur, méthodiquement, sur toute la surface, dans tous les coins, et justement, c’est en voulant atteindre le fond du creux lové dans l’angle à 90 degrés formé par les bords relevés du métal que mon doigt vigoureux propulse dans l’air immobile une belle flaque d’huile d’olive jaune qui décrit une courbe parfaite avant de venir s’écraser contre le tissu de ma chemise, plein centre, juste quelques centimètres au-dessus de la marque du nombril.

Les experts en huile d’olive recommandent l’usage de la terre de Sommières dans ce type de situation. Certes. J’en suis à la troisième application après autant de lavages. Il reste toujours quelque chose. Une ombre, un contour, une trace plus sombre sur le fond bleu pâle, quelques molécules qui semblent s’être mélangées au cœur même de la fibre de coton, en avoir pénétré l’essence et vouloir rester là pour toujours, même après un million de lavages. Devant le tambour ouvert de ma machine à laver, je pense à cette trace d’huile qui ne s’effacera jamais. À cette trace et à toutes les autres, à toutes les traces qui nous éclaboussent, le sel que la mer dépose sur notre peau remplie de soleil en y laissant d’infimes sillons blancs, l’empreinte chaude et dorée du soleil, justement, qui ne s’efface jamais vraiment, jamais complètement, même au plus froid de l’hiver.

Je pensais aux rigoles minuscules que la pluie creuse sur nos visages.
Aux parfums de fleurs sucrées.
Aux paysages imprimés sur le fond de nos rétines.
Aux notes de musique qui changent le goût de nos larmes.
Aux mots qui repeignent le gris de nos murs et le noir de nos nuits.
Aux doigts qui en les parcourant redessinent les contours de nos corps.
À nos mains amies.

A tout ce qui nous touche et nous transforme, fait de notre monde un monde à part, un monde à nul autre pareil où chaque couleur est notre couleur, chaque odeur est notre odeur, un monde parallèle à tous les autres mondes où les vies et les morts se succèdent mais où chaque contraction est un battement de nos cœurs.

La somme de tout ce que nous sommes

Les mots coulent, dégoulinent, font des rivières et des lacs. Les mots tombent en pluie d’orage ou en bruine, sprayés sur nos visages par le trou de souris d’un brumisateur.

Les mots repeignent les corps de peaux de toutes les couleurs.

Les mots et les idées, le ciel et les immeubles, les cailloux et l’été, le bruit étouffé des pots d’échappement, le passage du feu à l’orange, les images dans tous les écrans. Les cris. Le son du violoncelle. Le bruit des bottes et les explosions. L’absence de l’hiver.  Le vent. L’empreinte d’une autre main. Les gens qui nous parlent de l’intérieur. Les rêves qui nous hantent,  les châteaux en Espagne, les souvenirs qu’on étend et qui ne sécheront jamais.

Le grain rugueux du quotidien, contre notre peau comme un gant de crin qui frotte, gratte, ponce, enlève une couche de peau blanche que le ciel  repeint de bleu ou zèbre d’éclairs brillants.
Toute l’eau du monde qui nous lave à grande eau, à grands coups de Javel, notre chair à vif, nos nerfs à vif, nos entrailles ouvertes, exposées à tous vents. Tout le soleil du monde qui réchauffe les lambeaux de nos chairs provisoires et assemblées par hasard.

Tout ce qui n’est pas nous et fait la somme de tout ce que nous sommes.

Les mains propres

Deux mains inutiles.
Deux mains pour ne plus rien toucher.
Juste glisser sur la face lisse du monde,
Du côté froid du verre poli.

Deux mains pour peindre sans peinture.
Deux mains pour sculpter sans sculpture.
Deux mains qui pendent
Au bout des corps qui bandent
Penchés sur le bord des écrans.

Toute cette odeur, cette fumée et ce bruit,
Toute cette vie qui bat, c’est insupportable.
De l’autre côté du verre poli,
Le monde sent la transpiration.
Les routes sont remplies de poussière sale.
Le monde craque.
Les torrents débordent au plus mauvais moment.
Le monde crache.
Un kilo de fumée pour faire peur aux avions.

Protégés par l’épaisseur d’un écran de verre,
Les corps fatigués bandent à la mort.
Sans plus jamais transpirer.
Sans plus jamais se toucher.
Toutes leurs mains inutiles
Embrassent du vide,
Embrassent du rien.
Rien que du vide.

Plus jamais besoin
De se nettoyer les mains.