Les moule-bites (IV)

Le jour où les cons traverseront les montagnes sur un tapis volant, je serai le premier à acheter un tapis persan.

La première fois, je me souviens, j’étais à mi-pente, à mi-gaz, le jarret en feu et le souffle court. Je voyais devant moi deux traces rectilignes se noyer dans le gris des nuages. Il faisait gris. Il faisait froid. Je pensais à Guillaumet dans les Andes. À une tasse de chocolat chaud. À redescendre. Il était bien clair que la personne qui avait tracé ce chemin rectiligne, plein ciel dans la pente poudreuse, avait été reliée par un câble à un hélicoptère, ce qui expliquait l’absence de traces de motoneige ou de dameuse. Facile! Moi aussi, tu m’attaches, l’hélico me tracte et j’avance sans mollir, droit devant moi, jusqu’au sommet de cette pente qui ne fait qu’à s’éloigner. Non, il ne s’éloigne pas, il monte. C’est ça, il monte, en verticale et la pente, forcément, se raidit, c’est mathématique. On observe exactement le même phénomène à vélo : je pars du point A que je situe pour simplifier à 500 mètres d’altitude pour arriver au point B, mille mètres plus haut, je sais, c’est impossible, c’est juste que je suis une brêle en soustraction. Donc, une fois arrivé en haut, après m’être assis tranquillement, à la fraîche et peut-être même avoir fait une petite sieste à l’ombre parfumée d’un mélèze et bu un peu d’eau pour me remettre les yeux en face des trous et ne pas prendre les épingles à cheveux pour des épingles à nourrice, je me remets en selle et je descends. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, force est de constater que le profil du parcours a été modifié. On a enlevé des mètres au dénivelé. Des décamètres, et ce n’est pas  une question de vitesse, faut quand même pas pousser. À l’école, on m’a bien expliqué qu’un train qui descend finira toujours par rattraper un train qui monte ou une baignoire qui se vide et que la vitesse est égale à la distance divisée par le temps, mais la distance, justement, est-ce qu’on sait si elle monte ou si elle descend ?

J’en étais là de mes réflexions, perdu au milieu du manteau neigeux qui s’accrochait avec difficulté à une pente nettement au-dessus de mes moyens. À 2,5 kilomètres à l’heure, le temps multipliait la distance et le mollet mollissait. C’est à ce moment précis que j’ai vu du coin de l’œil une spatule pointer à la hauteur de ma chaussure gauche. J’ai fait un bond de carpe, un bond de côté qui m’a presque fait tomber. La spatule s’est transformée en chaussures de ski remplies de jambes si fines qu’on aurait dit deux fuseaux. Il ou elle allait si vite que je n’ai vu que son dos. Sa silhouette moulée dans une combinaison translucide qui dansait à côté de la trace, de la neige jusqu’aux genoux, délivrée du poids de la pente et de l’apesanteur. J’avais dû priver trop longtemps mon cerveau d’oxygène, qu’on m’apporte les sels! Que je revienne à moi et que s’efface du paysage l’image phosphorescente de ce lutin évanescent.

Je me suis arrêté. J’ai levé les yeux. Il disparaissait déjà dans le blanc. Un peu plus tard, j’ai entendu un crissement dans la neige. Il redescendait, en traversée, les jambes et les bras écartés. Le derrière en arrière et les membres bloqués. Tout son corps tendu, aspiré vers le bas, vers le fond, là où il pourrait enfin détendre ses muscles tétanisés, se redresser, déchausser au plus vite et fixer à nouveau les peaux sous ses semelles ailées. Pour remonter. Enfin. Encore.

Il fallait bien qu’on se croise à mi-pente, moi qui ne voulait que descendre et lui, mon premier moule-bite tendu vers le haut, le premier d’une longue cohorte de marathoniens diaphanes chaussés de skis aussi légers que ces fantômes qui traversent l’hiver en survolant les montagnes dans l’espoir de trouver l’entrée du chemin escarpé qui mène au sommet des étoiles.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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