L’heure de l’apéro

Les empreintes humides sur le sable indiquent que le niveau de l’eau est monté. Avant, nos semelles ne soulevaient que des grains de poussière, maintenant nos pieds s’enfoncent dans une terre éponge qui alourdit le pas et raccourcit la foulée. Pas de quoi fouetter un chat, il existe dans le commerce des sandales en mousse haute densité, munies de semelles ultra-larges qui permettent de surfer sur la surface des marécages.

Alors, nous achetons des semelles ultra-larges en mousse haute densité.

Mais voilà qu’une flaque se met à remplir chaque empreinte laissée par nos sandales. Sous le profil plat, l’eau se fait mille-pattes, ventouse et tentacule. Il faut à chaque pas jouer du mollet pour arracher la semelle à l’étreinte de la terre humide qui s’enfonce dans le noir.

Alors, nous achetons des bottes en caoutchouc à semelle profilée.

Mais la terre gorgée d’eau se dérobe, se dissout, se disloque et nous avons bientôt de l’eau jusqu’aux genoux. Alors, pas de problème, nous commandons des cuissardes, des cuissardes de pêche étanches  en livrée camouflage pour patauger stylé.

Un jour, la terre cède et il ne reste que de l’eau. Alors nous achetons une combinaison de plongée, des bouteilles à oxygène et un masque gris métallisé. L’eau monte pendant que nous faisons la planche entre deux parties de pêche sous-marine, Dieu que c’est amusant.

L’eau monte encore et indéfiniment. L’eau vient toucher le rebord des nuages. L’eau saute la rambarde des derniers balcons du ciel, mouche une à une toutes les bougies des étoiles, fait couler le jour tout au fond de la nuit.
OK, pas de problème, nous avons en magasin un casque éclairé assorti à un élégant pardessus pressurisé qui permet de nager à son aise dans le ciel noyé. Ensuite l’eau recouvre notre galaxie et tout l’univers. En prévision de ce naufrage programmé nous avons planifié la fabrication d’une combinaison interstellaire munie d’un lavabo, d’un lave-vaisselle et d’un compartiment réfrigéré. Téléviseur HD à écran rétroéclairé. Bar et lit rétractable. Pizza et bière à volonté. Et là, lorsque nous flotterons au milieu de l’eau de l’univers, l’estomac tiède et le cerveau en apnée, notre casque rempli des effluves délicates d’un rot velouté, nous pourrons une fois de plus constater que, malgré l’absence de tout crépuscule, l’heure est enfin venue de prendre l’apéro.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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