Le crépuscule de la cravate

Je peine à dessiner la courbe exacte de la dette grecque et j’ignore le pourcentage extravagant qu’elle représente par rapport au produit intérieur brut de ce pays chaud que je n’ai jamais visité. Les journaux disent que c’est grave. Les experts financiers et monétaires disent que c’est grave. La boulangère dit que c’est grave, qui connait bien Mykonos, on voit bien là combien les plus hautes intelligences s’accordent à dire que la Grèce est dans le caca.
Ça fait cinq ou six ans que ça dure, la Grèce coule, c’est terrible, et si elle coule, tout coule, les bateaux, bien sûr, mais aussi les avions, les voitures, l’euro, le dollar et les Chinois qui boiront leur dernière tasse avant d’être parvenus dans nos bras pour égorger nos fils et nos compagnes.

Sur le pont, après « L’Hymne à la joie », les violons de l’orchestre entonnent les premières mesures de « Mon Dieu, plus près de toi. » On hale les canaux de sauvetage, le monde entier retient son souffle. Déjà le bateau tangue et gîte. Demain peut-être, demain nous flotterons le ventre à l’air sur les eaux tièdes de la Méditerranée.

L’heure est grave et le silence se fait.

Voilà qu’apparaît en haut sur la dunette, la silhouette altière du nouveau capitaine fraîchement élu par l’assemblée des matelots. La foule des futurs noyés lève vers le sauveur des yeux remplis d’espoir.  Et là, horreur et damnation. Stupeur et horrification : halé et le poil lustré, le nouveau Grec Suprême laisse apercevoir un grand morceau de poitrail velu entre les deux pans de sa chemise ouverte. OUVERTE! La chemise.

Aussitôt, le monde entre en ébullition, BREAKING NEWS, arrêt immédiat de tous les programmes de télévision. FLASH SPÉCIAL, en direct du naufrage du monde, ici Gérard-Alexandre Duplat de la Jardinière, qui vous parle du pont des premières, où, il faut bien le reconnaître, le temps n’est plus aux festivités. Nous assistons à nos derniers instants en direct live et vous découvrez le visage de notre nouveau capitaine au moment où l’eau pénètre dans les cales du navire. Voici donc les images, chers téléspectateurs et en les visionnant, vous saurez immédiatement que nous sommes perdus.
En effet, c’est un capitaine sans cravate qui a eu le front de se présenter devant la presse du monde entier. En cinquante ans de carrière, je n’avais encore jamais été confronté à une telle situation et les mots me manquent, chers auditeurs télévisuels. Les mots me manquent pour vous dire à quel point je suis bouleversé. Jamais, je dis bien JAMAIS, je n’avais été exposé de manière aussi frontale à l’image de cette société dévoyée qui foule aux pieds les principes sacrés du savoir-vivre et de la bienséance. Ah, mes chers amis, en vérité je vous le dis, que nous reste-t-il dans ce monde malade, vers qui se tourner et à quoi se raccrocher si la cravate ne ceint plus le cou de nos autorités ? Il est venu, mes biens chers frères, il est venu, le temps de la chienlit en jeans où il sera impossible de distinguer un fumeur de chanvre d’un politicien ou d’un banquier. Je suis encore sous le choc, mes bien chères sœurs, sous le choc et mon seul vœu, à l’heure de vous quitter, mon unique souhait est de mourir avant que ce monde ait fini de couler.

C’était Gérard-Alexandre Duplat de la Jardinière en direct de votre naufrage à tous, je vous rends l’antenne, à vous les studios, à vous Cognacq-Jay.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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