Des pierres qui roulent

Tu vois un chemin sur ta droite et tu te dis pourquoi pas.

Tu sais bien que c’est habituellement là que les ennuis commencent mais c’est plus fort que toi. Devant toi la route asphalte monte en pente régulière et dans trois quarts d’heure tu seras arrivé en haut, au départ du télésiège abandonné en été. En contrebas, tu pourras t’enfiler dans une fine saillie pratiquée dans les sapins et tu suivras le chemin étroit au bord du fil de l’eau. Les racines voudront faire glisser les roues de ton vélo. Mais toi, pas bête, tu mettras le pied à terre dans les passages délicats. Parce que le bain dans l’onde glacée, les quatre fers en l’air et les pieds coincés dans les pédales, tu connais déjà, bougre d’imbécile. Counifle. Idiot.
Le franchissement du gué à plat-ventre, ça aussi, tu as déjà donné. L’immersion dans les cours d’eaux alpins et glacés, une main sur la bicyclette, l’autre qui empêche le sac de couler, tu connais ça très bien. Trempage rapide à dix, douze degrés, récupération du matériel et des esprits égarés, l’home se redresse. Il sort de l’eau. Il est tout mouillé. Son vélo à la main, il retrouve la terre ferme et laisse une trace humide sur le chemin de pierre. Il a froid. Il se dirige vers une petite étable en bois. Il en fait le tour. Personne. Il a froid. Personne, vraiment. Alors, il retire son maillot. Ses chaussettes. Son cuissard. Pour dire les choses comme elles sont, le voilà luisant et nu sous le soleil qui peine à réchauffer ses vieux os détrempés. Il essore. Il attend, sobrement vêtu d’un coupe-vent épargné par la subite montée des eaux.

Alors, c’est sûr qu’on ne t’y reprendra pas.

Mais quand même.

Ce petit chemin sur ta droite, on dirait qu’il monte tout droit vers le ciel.

Tu descends de ton vélo et tu t’engages en te disant que tout ce qui se monte se descend.
Vingt minutes plus tard tu t’accroches aux arbustes rares qui font une haie entre l’étroite coulée de rocaille. Ton vélo sur l’épaule, tu sues, tu pestes et tu jures à voix haute, puisque dans cette paroi où les mélèzes s’accrochent avec peine, personne, vraiment personne ne t’entend. Il fait au moins cinquante degrés dans cette fournaise. Surchauffée, la caillasse se dérobe sous mes pas. Je me retourne. Derrière moi le chemin descend en pente presque verticale, qui me happera en hurlant de rire, si jamais l’idée me venait redescendre, mon fidèle destrier sous le bras. Donc, montons, ducon, montons. Le port altier et la bicyclette à bout de bras. Si tu la lâches, c’est sûr, jamais tu ne la retrouveras. La pente augmente encore de quelques degrés. Mais quel est l’ancêtre décérébré qui a eu l’idée de tracer dans cette forêt un chemin au profil vertical ? Et pourquoi l’avoir recouvert de pierres qui roulent ? Ho, les anciens, je vous parle, c’était quoi l’idée, ici, hein ? Énuquer l’écureuil ou estropier le chamois ? Mais moi, je n’ai pas de queue gonflable que je pourrais déployer pour amortir ma chute et je n’ai que deux pieds. Deux pieds. Et un vélo qui se demande bien ce qu’il fait là, sur ce sentier si abrupt que même une chèvre refuserait de fouler.

Mon cadre sur le dos, penché à l’horizontale, je grimpe en suant sang et eau. Personne dans la montée pour m’essuyer le visage. Le Golgotha, tu parles c’était une rigolade, de la gnognotte, une petite promenade de santé : rien qu’à la vue de cette pente, Jésus aurait posé sa croix. Plus jamais, qu’on se le dise, plus jamais je ne sortirai du parcours officiel, du parcours balisé, connu et reconnu. Plus jamais, vous m’entendez ! Le peu d’air qui me reste, je l’expulse avec force pour effrayer les oiseaux en braillant tous leurs noms.

Je fais une pause. Je reprends mon souffle. Je repars. Un pas en avant et deux en arrière. Une source venue d’on ne sait d’où à le bon goût de lisser les cailloux. Peut-être qu’ensuite il va se mettre à neiger ? Mais non, d’un seul coup devant moi la tranchée s’efface, la diagonale se casse et il n’y a plus rien à grimper. Le chemin s’étire, s’allonge, s’enfile en silence dans une fente couleur sapin.
Par terre les cailloux sont mangés par la mousse. À cent mètres coule un petit bassin.
Je m’assieds.
Je remplis ma gourde.
Je prends de l’eau dans le creux de la main.
Un peu plus haut, je vois le toit d’un chalet.
L’ombre verte me recouvre.
Je retire mes chaussures.
Le ciel est vert, il fait si beau.

Je ferme les yeux. Les pieds dans l’eau.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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