Scène 6 (cont.2)

Madame H. : Dans quinze jours tout sera rentré dans l’ordre.
Patrizia : Dans quinze jours, je serai vieille.
Madame H. : Vieille à vingt-quatre ans…
Patrizia. : Parfaitement ! Vieille à vingt-quatre ans. Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’il n’y a que du sang dans ce tuyau ?
Regarde encore le tuyau.
Tuyau de merde rempli de vous.
Madame H. : Tuyau de quoi ?
Patrizia : De merde. DE MERDE !
Madame H. : Ça y est ! Vous recommencez !
Patrizia : Je recommence quoi ?
Madame H. : À rouler les « r ».
Patrizia : Et alors ?
Madame H : Je vous rappelle que vous vous êtes engagée à éliminer ce défaut de prononciation.
Patrizia : C’est pas un défaut, c’est une fleur.
Madame H. : Une fleur ! Vraiment !
Patrizia : Oui, une fleur. Un coquelicot vous voyez ? Une tache rouge pour qu’il y ait du soleil. De la couleur. De la musique. De la musique, sinon, je crois que je vais devenir folle, je vais devenir comme vous. Dans ce tuyau, il y a votre façon de vous asseoir les jambes toujours bien croisées, les mains toujours bien à plat, on dirait que vous repassez votre jupe. Toutes vos bonnes manières et vous sentez l’argent.
Madame H. : L’argent n’a pas d’odeur.
Patrizia : Je pourrais vous suivre à la trace, à un kilomètre, les yeux fermés. On dirait l’odeur d’un parfum doré. Une odeur de salon confortable.
Madame H. : Eh bien, installez-vous. Mettez-vous à l’aise.
Patrizia : Et quand vous entrez dans cette pièce, cette pièce est à vous. Et quand vous vous asseyez sur ce sofa, ce sofa est à vous. Vous n’avez jamais peur d’ouvrir une porte parce que vous pouvez acheter tout ce qui se trouve de l’autre côté.

Scène 6 (cont.1)

Patrizia : Je n’ai pas faim.
Madame H. : Moi si.
Patrizia : Faites monter un plateau.
Madame H. : Non. Ce soir, on se lève. On se lave. Et surtout on s’habille. Ça fait trois jours que vous marinez dans ce T-shirt informe.
Patrizia : J’aime mon T-shirt. Il est tout doux. Il sent bon.
Madame H. : Je ne comprends pas
Patrizia : Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?
Madame H. : Votre garde-robe, vous vous souvenez ?
Patrizia : Je sais, c’est triste, vous ne pouvez plus jouer à la poupée avec moi.
Madame H. : Levez-vous.
Patrizia : Regarde le tuyau qui les relie.
Coupez le cordon.
Madame H. : Pas question.
Patrizia : Alors faites monter un plateau.
Madame H. : J’aimerais aller dîner.
Patrizia : S’il vous plaît.
Madame H. : S’il vous plaît.
Patrizia : Il me plaît pas.
Madame H. : Qu’est-ce que vous proposez ?
Patrizia : Rien. Absolument rien du tout. Nous allons rester là.
Madame H. : Deux semaines ?
Patrizia : Oui, deux semaines. Il faut que je profite de chaque instant merveilleux passé dans ce salon magnifique avant de retourner dans mes Pouilles pouilleuses. C’est décidé, je ne bouge plus d’ici.
Madame H. : Et moi, qu’est-ce que je fais ?
Patrizia : Vous attendez.
Madame H. : Joli programme.
Patrizia : Vous avez mieux à proposer ?
Madame H. : La piscine. La salle de fitness. Un peu d’exercice vous ferait du bien.
Patrizia : Un peu d’exercice…
Regarde encore le tuyau qui les relie.
Je vais couper ce cordon.
Madame H. : Ce serait dommage, juste deux semaines avant la fin de votre contrat.
Patrizia : Vous m’empoisonnez.
Madame H. : Vous délirez.
Patrizia : Vous savez bien que non. La vieille souris rajeunit. La jeune souris vieillit.

Scène 6

La même suite d’hôtel plongée dans la pénombre. Entrée de Madame H. qui se dirige vers le sofa où Patrizia est étendue sur le côté.

Madame H. : À voix basse.
Patrizia… Patrizia…
Pose une main sur son épaule et appelle un peu plus fort.
Patrizia ?
Secoue doucement l’épaule et appelle nettement.
Patrizia !
Patrizia : Se met en boule sur le sofa.
Madame H. : Patrizia, s’il vous plaît. Il faut vous réveiller.
Patrizia : Grommelle quelque chose d’inaudible.
Madame H. : J’ai faim. Je voudrais aller manger.
Patrizia : Faites monter un plateau. Laissez-moi dormir.
Madame H. : Non. Vous allez vous lever. Et prendre une douche aussi.
Patrizia : Laissez-moi tranquille.
Madame H. : Levez-vous.
Patrizia : Faites chier.
Madame H. : Je vous demande pardon ?
Patrizia : Vous faites CHIER.
Madame H. : Vous me décevez.
Patrizia : Laissez-moi dormir.
Madame H. : Nous avions pourtant convenu…
Patrizia : … D’éviter toute forme de vulgarité. Je sais. Pour ne pas blesser vos petits tympans délicats. Et là vos tympans sont blessés, ils saignent. Appelez une infirmière et laissez-moi dormir.
Madame H. : Vous sentez.
Patrizia : Soulève un bras et renifle.
Je pue, vous voulez dire.
Madame H. : Vous sentez le sommeil et le renfermé. S’il vous plaît, levez-vous. Allez prendre une douche. Ensuite, nous irons dîner.

Scène 5 (cont.5)

Madame H. : Autant d’occasions de mettre en valeur votre nouvelle collection d’escarpins.
Patrizia : Je les revendrai.
Madame H. : Vous ne les revendrez pas.
Patrizia : Et pourquoi pas ?
Madame H. : Parce que vous les avez touchés. Parce qu’ils vous ont touchée.
Patrizia. : Alléluia. L’escarpin a changé ma vie. Rendons grâce à l’escarpin. Vous êtes complètement cinglée. La vérité, c’est que je m’ennuie. Je m’ennuie à mourir dans vos 300 mètres carrés.
Madame H. : Votre futur appartement sera certainement bien plus spacieux.
Patrizia : Mon futur appartement sera équipé d’une porte que je pourrai ouvrir ou fermer. Ici, il n’y a même pas de porte que je pourrais casser. On manque d’air. On manque de lumière. Tout est tamisé. Interdiction de sortir. Interdiction de se montrer. De parler avec le personnel. Juste vous. Vous, vous et encore vous. Votre face lisse et votre sourire forcé. Jamais de sucre dans le café. Toujours de l’eau. Beaucoup d’eau. Toujours plate, c’est bon pour le transit. Et beaucoup de sommeil, c’est bon pour le teint. Heureusement, entre deux siestes et deux verres d’eau, il y a le coiffeur, l’esthéticienne ou trois nouvelles robes à essayer. Et les escarpins, c’est vrai. Les escarpins que je ne porterai jamais.
Madame H. : Pour un mariage, peut-être.
Patrizia : Vous n’allez pas le croire, mais on sort aussi dans mon patelin. On se prépare. On essaie de se faire belles. Et surtout, on s’amuse, vous comprenez ? Chez moi, on a inventé cent mille manières de préparer les pâtes pour avoir cent mille raisons de s’amuser. On verse le vin dans des verres à eau. Du vin rouge et noir qu’on renverse parfois sur nos robes quand on rit trop. C’est pour ça que vous ne buvez que de l’eau, pour protéger vos robes à dix mille euros.
Madame H. : Pour moi, sortir est un devoir…
Patrizia : Pour vous la vie est un devoir.
Madame H. : … Et j’ai appris à passer une soirée entière à tremper mes lèvres dans la même coupe de Champagne.
Patrizia : J’aime pas le Champagne.
Madame H. : Comment pouvez-vous le savoir ?
Patrizia : Je suis encore plus forte que vous. Je peux passer une soirée entière sans jamais tremper mes lèvres dans la coupe. J’aime pas le goût, c’est tout.
Madame H. : Vous allez changer d’avis ce soir.
Patrizia : Quoi ? Vous voulez me faire boire ?
Madame H. : Il y a une cave dans cet établissement.
Patrizia : Une vraie cave avec de l’alcool dedans ? Mais c’est très dangereux ça. Si je bois, je pourrais bien vous saouler.
Madame H. : Aucun risque : une seule coupe suffira.

Noir

Scène 5 (cont.4)

Patrizia : Alors qu’est-ce que vous faites ici ?
Madame H. : D’habitude, en hiver, je ne suis pas ici.
Patrizia : Ah oui ! J’oubliais ! L’Île Maurice !
Madame H. : Nous avons aussi une maison à Saint-Barthélemy.
Patrizia : Chez moi, il fait toujours trop froid en hiver.
Madame H. : Et beaucoup trop chaud en été. Je déteste le sud de l’Italie.
Patrizia : On va se baigner le soir quand l’eau est encore chaude. On se déshabille au bord de la plage. On se promène en marchant dans la mer. On peut marcher comme ça pendant des heures, au milieu de l’eau.
Madame H. : À Kuda Huraa, la mer s’arrête sous les fenêtres du salon. La mer plate et lisse, on ne voit que ça.
Patrizia : C’est où, Kuda Huraa ?
Madame H. : Une petite île dans l’Océan Indien.
Patrizia : Un autre endroit pour passer l’hiver…
Madame H. : Un endroit qui s’enfonce dans la mer.
Patrizia : Un endroit que je ne verrai jamais.
Madame H. : Qui sait ? Peut-être qu’un jour je vous emmènerai.
Patrizia : Ah ça non. J’ai déjà donné. Trouvez-vous un autre cobaye.
Madame H. : La regarde.
Qu’est-ce que vous allez faire ensuite ?
Patrizia : Rentrer chez moi. M’occuper de mon fils. Trouver du travail et un appartement.
Madame H. : À Lecce.
Patrizia : Exactement. À Lecce. Là où il fait trop chaud en été. Trop froid en hiver. Même pas une petite maison, juste un appartement avec une salle de bains et une cuisine pour faire à manger, tous les jours, trois fois par jour. Faire le ménage, la lessive et les courses.

Scène 5 (cont.3)

Madame H. : Là aussi, vous vous trompez.
Patrizia : Ah oui, c’est affreux si on y pense : rajeunir, quelle horreur !
Madame H. : Nous arrivons juste après les souris.
Patrizia: Je vous demande pardon ?
Madame H. : Nous sommes les premiers cobayes humains.
Patrizia : Je ne vous crois pas.
Madame H. : C’est pourtant la vérité.
Patrizia : Vous savez quoi ? Je vais vous faire manger mon contrat.
Madame H. : Calmez-vous, je vais vous expliquer.
Patrizia : Il n’y a rien à expliquer.
Madame H. : Il aurait fallu des années pour obtenir toutes les autorisations. C’est déjà difficile, pour les souris.
Patrizia : C’est vrai. Respectons les souris.
Madame H. : Et moi, je n’ai pas le temps d’attendre. Mais je vous rassure : tout le risque est pour moi.
Patrizia : Le risque de quoi ? D’avoir la peau grasse ou des points noirs ?
Madame H. : Quelques souris âgées ont mal supporté le traitement.
Patrizia : Elles sont mortes.
Madame H. : Non. Elles ne sont pas mortes. Elles étaient comme… Ralenties, c’est ça, ralenties. Moi, je me sens lourde. Je me sens fatiguée.
Patrizia : Eh bien moi, j’ai envie de courir. J’ai envie de sortir. De mettre mon nouveau chemisier. Avec la jupe mandarine,  la jupe droite, vous voyez ?
Madame H. : J’aimerais aller me coucher.
Patrizia : Vous voulez toujours aller vous coucher. Vous savez quelle heure il est ?
Madame H. : L’heure d’aller se coucher.
Patrizia : Il est quinze heures. Hier vous avez dormi de dix heures à midi. Plus une sieste à cinq heures. Il fait encore jour dehors. Venez, on va se promener.
Madame H. : C’est hors de question.
Patrizia : Juste un tour dans le parc.
Madame H. : Non.
Patrizia : Personne ne nous verra.
Madame H. : Vous avez 300 mètres carrés pour vous promener.
Patrizia : Je voudrais juste marcher dans la neige.
Madame H. : Je déteste la neige.
Patrizia : Juste sentir le froid
Madame H. : Je déteste le froid.

Scène 5 (cont.2)

Patrizia. : Je vois.
Madame H. : Non. Vous ne voyez pas.
Patrizia : C’était sa petite cousine !
Madame H. : Rit malgré elle.
Le problème n’était pas la jeune femme. Le problème c’était la photo.
Patrizia : Trop floue, la photo.
Madame H. : Je n’ai rien contre les jeunes femmes blondes…
Patrizia : …Sauf quand elles couchent avec votre mari.
Madame H. : Même quand elles couchent avec mon mari. Mon mari aime les jeunes femmes blondes. Je ne suis plus toute jeune et je n’ai jamais été blonde.
Patrizia : Et c’est maintenant qu’il s’en aperçoit.
Madame H. :  Il a toujours eu des jeunes femmes blondes. Pour être juste, je dois aussi dire que j’ai toujours aimé les hommes à la peau mate. Musclés, mais pas trop.
Patrizia : Et votre mari est suédois.
Madame H. : Mon mari est plutôt grand et un peu voûté.
Patrizia : Quel beau couple !
Madame H. : Absolument. J’adore sortir avec mon mari. C’est un homme très courtois, très prévenant. Très généreux aussi.
Patrizia. : C’est lui qui vous paie ce séjour en clinique.
Madame H. : Nous sommes ensemble parce que nos patrimoines se complètent. Sa famille fabrique et la mienne vend.
Patrizia : Quel beau mariage !
Madame H. : Et notre vie intime ne regarde que nous. Tant qu’elle reste dans l’intimité, justement.
Patrizia : Et la photo…
Madame H. : La photo oui. La photo a été publiée dans certains journaux.
Patrizia : C’est vrai que ça tue un peu l’intimité.
Madame H. : Alors, je me suis fait refaire les seins. Un peu plus haut. Un peu plus gros aussi.
Patrizia : Le problème c’est que vous êtes trop vieille pour avoir été nourrie aux hormones et aux colorants.
Madame H. : Et quand le docteur Heini m’a proposé ce nouveau traitement, j’ai tout de suite dit oui .
Patrizia : N’importe qui aurait dit oui.

Scène 5 (cont.1)

Madame H. : Et pourtant votre poitrine n’a pas changé.
Patrizia : C’est vrai. J’ai toujours deux seins.
Madame H. : Les seins grossissent, vous ne saviez pas ?
Patrizia : Regarde sa poitrine.
Madame H : Vous faites partie de cette nouvelle génération de femmes qui ont des seins plus gros. Il paraît que c’est une question d’hormones.
Patrizia : Des hormones…
Madame H. : Oui, les hormones qu’on donne aux animaux pour qu’ils grossissent plus vite. Et aussi, toutes les autres substances chimiques que les seins retiennent, un peu comme des éponges, vous voyez ?
Patrizia : Je ne vois pas non.
Madame H. : Mais si ! Des colorants. Des additifs. À tous les repas dès le berceau. Je dois avouer que le résultat est plutôt réussi, de profil, avec un bon soutien-gorge. Seulement, on ne sait pas ce que ça va donner quand vous aurez cinquante ans.
Patrizia : Quand j’aurai cinquante ans, il y aura une machine à regonfler les seins.
Madame H. : Et à retendre la peau du visage.
Patrizia : Vous avez fait les deux, non ?
Madame H. : L’augmentation mammaire, c’était après.
Patrizia : Après le lifting ?
Madame H. : Non, après la photo de mon mari.
Patrizia : Donc, vous êtes mariée.
Madame H. : Depuis 27 ans.
Patrizia : Et vous avez des enfants ?
Madame H. : Mon mariage a 27 ans.
Patrizia : Joyeux anniversaire.
Madame H. : C’était l’année dernière.
Patrizia : Et sûrement l’année prochaine.
Madame H. : En novembre. J’étais à Paris et lui… Lui, il devait être à Hong Kong.
Patrizia : C’est pratique pour le diner aux chandelles.
Madame H. : C’est le début de l’été sur l’Île Maurice.
Patrizia : Vous vous êtes retrouvés à mi-chemin.
Madame H. : Je dois reconnaître qu’il avait fait un très bon choix. Côte ouest. Pas trop de vent et pas trop chaud. Et aussi, une bonne idée, le choix de la villa. 600 mètres carrés avec piscine et plage privative. Un peu cher, mais forcément plus discret qu’une suite. J’adore me baigner très tôt le matin, juste après le lever du soleil. L’eau et l’air ont exactement la même température. Il faut fermer les yeux et s’enfoncer doucement dans la mer. Fermer les yeux. Laisser l’eau monter et se laisser couler doucement, sur le dos. On ne sait plus si on flotte ou si on vole.
Patrizia : Ça fait envie d’essayer.
Madame H. : La photo était floue. Il avait l’air heureux.
Patrizia : Et vous pas ?
Madame H. : Il était avec une jeune femme blonde.

Scène 5

La même suite d’hôtel qui ressemble à un salon. Quelques chemisiers sont étendus sur la table basse.
Entre Patrizia, maquillée, coiffure étudiée, robe et escarpins. Madame H. la suit et s’assied sur le sofa. Patrizia prend un chemisier sur la table. Elle l’étend entre ses deux mains, l’examine, le retourne, le repose, fait de même avec un deuxième chemisier, l’examine en s’asseyant.

Patrizia : C’est beau la soie.
Madame H. : Ne répond rien, le regard dans le vague
Patrizia : Vous n’aimez pas la soie ?
Madame H. : Ne répond toujours rien.
Patrizia : Ça coule entre les doigts
Madame H. : Vous vous souvenez, il y a deux mois ?
Patrizia : Bien sûr que je me souviens.
Madame H. : Vous vous souvenez de quoi ?
Patrizia : Ben, de l’arrivée ici. De l’opération.
Madame H. : Ce n’était pas une opération.
Patrizia : Et c’était quoi alors ?
Madame H. : Une petite entaille dans votre bras.
Patrizia : Plus un tuyau raccordé avec des morceaux de peau. Plus les injections. Plus trois séances de pansements matin, midi et soir, tous les jours pendant un mois.
Madame H. : Vous aviez des points noirs et les cheveux gras.
Patrizia : Et je pouvais faire pipi toute seule sans rien demander à personne…
Madame H. : Un pull informe et un soutien-gorge usé.
Patrizia : Mal habillée. Mal coiffée. Mal baisée aussi ?
Madame H. : C’est à votre ex-mari qu’il faudrait poser la question. Vous devriez lui envoyer une photo de vous aujourd’hui.
Patrizia : De moi transformée en poupée.
Madame H. : De vous transformée en vous. J’avoue que pour une fois je me suis trompée. Je vous voyais en fille carrée. En fille pratique, qui porte des chaussures parce qu’elle doit marcher.
Patrizia : Parce que vous voyez d’autres raisons de porter des chaussures ?
Madame H. : Glisser. Danser. Voler.
Patrizia : C’est vrai qu’on peut tomber de haut avec des escarpins.
Madame H. : Vous savez très bien qu’on peut voler avec des escarpins. Il suffit de vous voir toucher ce chemisier.
Patrizia : Repose instinctivement le chemisier sur la table.
Madame H. : Vous avez perdu du poids. Vous deviez manger n’importe quoi. Avant. N’importe quoi et n’importe comment.
Patrizia : Le problème, c’est que je n’avais pas de cuisinier.
Madame H. : C’est curieux, même votre peau a changé.
Patrizia. : Je n’avais pas d’esthéticienne, non plus. Pas de manucure. Pas de « Personal Shopper » ! Je n’avais même pas de temps, vous vous rendez compte ! Même pas une minute à moi. J’étais toujours en train de courir. C’est fou ce qu’on peut courir quand on n’a pas d’argent. On doit tout faire soi-même alors que c’est tellement plus agréable de laisser faire les autres. On se demande vraiment pourquoi les pauvres ne préfèrent pas être riches.

Scène 4 (cont.2)

Patrizia : Essayez de les frotter avec du démaquillant !
Madame H. : Il y a tout ce qu’il faut ici pour vous redonner une allure décente. Absolument tout : soins de la peau, coiffure, manucure, pédicure… Quand je vois l’état de vos mains, je n’ose pas penser à vos pieds.
Patrizia : Ce n’était pas dans le contrat.
Madame H. : Non, ce n’était pas dans le contrat, pas plus que votre nouvelle garde-robe.
Patrizia : Je préfère garder mes vêtements.
Madame H. : Vous ne parlez pas sérieusement.
Patrizia : Je suis très sérieuse, au contraire.
Madame H : Je ne vois pas où est le problème.
Patrizia : Le problème, c’est que je ne suis pas votre fille ou une poupée que vous allez habiller pour vous amuser. Je suis juste une donneuse compatible.
Madame H. : Avec le maquillage, vous avez aussi arrêté le shopping.
Patrizia : J’ai 23 ans, un enfant et plus de mari. Pour moi le shopping s’arrête devant la vitrine. Je suis pauvre. Pauvre, vous vous souvenez ? Pauvre au point de devoir partager mon sang avec le vôtre parce que vous n’avez pas envie de vieillir.
Madame H. : Pas de grands mots, s’il vous plait. Vous ne « devez » pas. Vous avez le choix. Une infinité de choix.
Patrizia : J’ai le choix de quoi ? Avec mon Master, il faudrait que je parte dans un autre pays pour trouver du travail et Matteo est trop petit pour que je l’emmène avec moi.
Madame H. : Mais vous pouvez quand même partir. Laisser Matteo à vos parents. Ou alors, rester. Chercher le travail là où il se trouve. Faire des ménages. Travailler dans un restaurant.
Patrizia : Est-ce que vous avez déjà cherché du travail ?
Madame H : Cherché ? Du travail ? Je ne crois pas, non.
Patrizia : Alors, ne parlez pas d’une chose que vous ne connaissez pas.
Madame H : Mais le travail, ça je connais.
Patrizia : Accrocher des bijoux aux plus belles femmes du monde…
Madame H. : … Y réfléchir jour et nuit. Être toujours souriante à quatre heures du matin, malgré la fatigue et la nuit qui finit. Chercher, chercher encore dans les magazines ou dans les peintures de la renaissance, regarder le monde à s’en user les yeux. C’est curieux cette remarque. Mon grand-père avait un domaine dans le Bordelais. Il me faisait toucher ses mains rugueuses et il me disait : « Tu sens comme c’est dur. C’est de la corne. C’est ça, des mains de travailleur. » Seulement, lui  était vigneron alors que vous, vous êtes diplômée en sciences sociales et politiques.
Patrizia : Pour ma garde-robe,  on va aller faire du shopping ensemble ? Comme deux petites sœurs siamoises ?
Madame H. : Une amie va venir avec deux autres personnes. Je travaillerai pendant ce temps et vous pourrez choisir ce qu’il vous plaira.
Patrizia : Ce qui me plaira dans VOTRE sélection.
Madame H. : Soupire et ferme les yeux.
Je lui ai donné une photo, votre âge et vos mensurations.
Patrizia : Et qu’est-ce qui va se passer ensuite ?
Madame H. : Ensuite vous rangez vos vêtements.
Patrizia : Et dans six mois ?
Madame H : Vous les gardez ou vous les jetez. Vous pouvez les vendre aussi, je connais un très bon magasin de seconde main.
Patrizia : C’est là que vous revendez vos vieilles robes de soirée.
Madame H. : C’est là que je regarde l’histoire des grands couturiers.

Noir