La fin du contre-jour

Le soir tombe orange et bleu.

À contre-jour les montagnes, le cèdre du Liban frangipane et les aiguilles de pin, leur parfum vert, bronzé, brûlé, leur parfum qui crépite fugace et entêtant, ses étincelles qui s’allument au contact de l’essence du soir, le soir marée noire s’étend, s’étale, d’est en ouest, liquide et soyeux.
La nuit se lève lentement et la terre enfin, repassée de noir, la terre se détend, se déploie, respire de tous ses poumons, de tous ses pores, s’étire jusqu’au bout de ses longs doigts, les jambes toujours prises dans la résille des routes qui scintillent, mais le long de la trace horizontale découpée dans le ventre saillant de la montagne, la ligne continue des phares se barre de longs intervalles dépourvus de toute électricité.
La ville se tait, engluée dans la nappe de chaleur qui remonte de l’asphalte et des murs blancs que le jour à chauffés, la ville se tait, elle écoute le pas étouffé d’un chat aérien qui marche en apesanteur, les ultrasons stridents et courts des chauves-souris, leur vol tranchant, leur trajectoire remplie de cassures et de droites brisées.

Le contre-jour s’éteint.

Il reste au fond du ciel une dernière ligne claire, diffuse et phosphorescente, l’illusion éphémère de l’éternité d’un jour d’été.

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Le noir, à tâtons

L’hiver, la nuit, nous marchons dans le noir qui ne cesse de nous envelopper.

Et même s’il n’y avait que l’été et même si les étoiles disparaissaient, même si le soleil restait à jamais accroché au milieu du ciel couleur de métal jaune, et quand bien même la nuit aurait fini par glisser par-dessus la rambarde du crépuscule pour faire le grand saut dans le vide et couler dans les fonds pétrifiés de la mer des Sargasses, même si toutes nos ombres portées s’effaçaient d’un seul coup pour retirer l’obscur du clair et même si la lumière du jour s’enfonçait dans notre bouche et nous pététrait à coeur, nous continuerions à marcher à tâtons dans le noir.

Une femme qui dort

C’est beau une femme qui dort.

Ça tient du chat et de l’eau claire. D’un champ d’herbes hautes parcouru par le vent. C’est immobile et fluide, hiératique et ondulant.

Une femme dort, sur le dos. Son profil calé dans un creux de la nuit. Tendu comme une balle. Et son menton dressé défie les lois du sommeil.

Une femme dort, sur le côté. Sa nuque reliée par un fil souple à l’oblique des épaules. Plus loin, un peu plus bas dans le creux des hanches, un point d’inflexion capte la lumière que la pénombre trouve en cherchant son chemin dans le noir.

Une femme dort, paupières fermées. Paisible. Apaisée. Ses mains bien à plat, posées le long du corps. Un éclat de jambe offert au regard bleu-gris de la nuit souris. Le brouillard monte de la vallée. Tout se fond et se dilue dans la lumière des réverbères. Tout s’efface.

Tout s’efface.

Tout s’efface enfin.

Recette de mille-feuille de cent vingt ans.

Sur le pare-brise où viennent s’écraser des étoiles de pluie, les essuie-glaces rament pour rien.
Il n’y a plus rien à essuyer. Toute cette eau finira bien par boire le paysage, engloutir les prés, les champs et les rivières qui coulent au milieu. Sur le pare-brise, l’eau coule indolente et sans jamais se retourner.

En hiver, la nuit ne cesse de tomber.

Le thermomètre de bord indique trois degrés au-dessus de zéro. Plus trois degrés en chiffres et juste à côté, un flocon de neige électronique pour dire qu’il faut désormais faire attention. Une glissade n’est pas exclue en ces basses températures. Une dérobade du train arrière ou alors, un dérapage du train avant. 

Il y avait un brin d’herbe sur le siège de la passagère. Un brin d’herbe en forme de « Y » que j’aurais pu appeler Ygrec si j’avais eu un peu d’imagination. Que j’aurais pu serrer entre les pages d’un vieux Folio jauni, si j’avais eu une âme à la place d’un aspirateur. J’aurais pu répéter mes voyelles avec ce brin d’herbe, j’aurais pu le planter fermement dans le sol, en faire une boussole ou un phare pour éclairer la nuit quand elle ne cesse de tomber en hiver. J’aurais pu le faire brûler pour sentir juste une seconde la merveilleuse odeur de l’été pendant que la nuit tombe deux fois en hiver. J’aurais pu courir le monde à la recherche de brins d’herbe en forme de « Y ». Sous profession, j’aurais indiqué : « Chercheur de brins d’herbe. »

Il y avait un brin d’herbe, accroché au dossier du siège de la passagère. Il a dû s’envoler, passer par la fenêtre un jour de grande chaleur où je me rendais quelque part, faire quelque chose, participer à la marche du monde qui ne veut plus marcher. Il y a toujours d’autres choses à faire. Des projets confidentiels. Des délais à respecter. Des envois extrêmement urgents. Des cailloux qui se forment au creux de l’estomac. Des soirées obligées. Des formules de politesse. Des sourires usés jusqu’à la corde. Des ronds de jambes. Un peu de crème pâtissière. Une couche de pâte feuilletée. Encore un peu de crème. Une autre couche de pâte. Crème. Pâte. Crème. Et pour terminer, une couche de sucre glace rose pâle. En réalité, ça s’appelle un mille-feuille et ça peut durer cent vingt ans.

Jamais je ne pourrai avaler toute cette crème pâtissière, ni la pâte feuilletée, ni le sucre glace au-dessus. Alors j’ai fait le tri dans mon assiette. Je sais bien que ça ne se fait pas. Il y a les choses qui se font et les choses qui ne se font pas et il ne faut pas chipoter, ne rien laisser dans son assiette. Moi, je chipote et je trie, et quand le tri est enfin terminé, il reste :

– Un brin d’herbe en forme de « Y ».
– Deux »N ».
– Le vent
– Le soleil
– La couleur du ciel sur sa peau.

Tous les moments minuscules qui ne s’écrivent qu’en majuscules.

Bleu nuit

Elle regarde le soir tomber.
Sa peau blanche dans la couleur orange.

Elle entend le soir tomber.
Le tintement des casseroles.

Elle sent le soir tomber.
L’odeur lourde de l’huile brûlée.

Bientôt, ils mangeront. L’huile brune ressortira par tous les pores de leur peau. L’huile jaunira leur maillot de corps. Ils s’essuieront le front. Ils parleront peu. Ils mastiqueront. Ils reprendront un peu de viande. Ils boiront une bière qui ressortira par tous les pores de leur peau. Ils reprendront un peu de salade. Ils regarderont le monde à la télévision.

Elle regarde le soir tomber. Sa peau passer du  blanc au crépuscule. Du crépuscule au bleu.
Elle regarde le noir couler sur sa peau bleu nuit.

Cinquième promenade : retrouver la nuit rouge

Huit années bissextiles sont une éternité.

Mais les mots ont ouvert une brèche qui a laissé passer les mots. Les couleurs. Les odeurs. La neige est froide et bleue, l’été une saison. Nous marchons dans le jour et c’est de la poussière. Ça, c’est de la pluie et ça sent bon. Nous reconnaissons la soif et la faim. Les glaçons dans l’eau et les bulles légères. Nous retrouvons le parfum du monde comme au début du monde et le soleil se couche, au fond du balcon.

Je promène mes mots et une saison nouvelle.
Nous marchons vers le froid qui appelle la neige,
Quand un coup de soleil vient éclater l’hiver.
Faire fondre mes flocons.
L’hiver est là et j’ai plus chaud que froid.
L’été dure tout l’hiver.
Tout le printemps.
Il faudrait éteindre ce soleil.
Baisser ces stores.
Refermer ces volets.
Ce soleil ne se couche jamais.

Huit années bissextiles depuis ce premier janvier. Un nouveau parking et c’est presque l’été. Je sors du souterrain dans le bruit de la ville. Autour de nous, des automobiles. Au bout du chemin, une porte qui s’ouvre et je reconnais

Le sol qui gronde.
Et la musique liquide
Comme une eau noire et blonde.
Les femmes que la musique enlace,
Les yeux clos ou le regard ailleurs.
Les femmes qui dansent
Tout au bout de leurs jambes
Que les talons soulignent
D’un point d’extension.
Une courbe dangereuse
Qui rejette leur tête au-dessus du vide
De leur dos suspendu.
Au milieu du cercle rouge,
Dans le rayon de lumière rouge,
Elle fait danser sa minirobe rouge.
Fait se lever un soleil blond.
Elle me fait le cadeau d’une nuit nouvelle.
Plus belle.
Plus noire.
Plus rouge.
Enfin.

Quatrième promenade : s’envoler du jour pour parler de la nuit

Les années se succèdent en années de plomb. En années de jours et plus jamais de nuits. Des années uniformes. Des jours de huit heures. Des jours de douze heures. Des jours qui se prolongent jusque tard dans la nuit.

Les jours se suivent, se ressemblent et s’assemblent. Les jours se lient sans plus jamais de nuits. Nous marchons fatigués le long des heures grises. Alignées devant moi, les semaines ont perdu leurs dimanches. Les mois ont perdu leurs saisons. Les années ont perdu leur raison. Mon regard fatigué prend le bleu de l’écran. Le bleu du ciel au-dessus des nuages, entre les continents.
Au milieu du temps suspendu, dans la fumée blanche des quatre réacteurs, des mots remontent à la surface et font un court-circuit. Alors, le personnel de cabine regagne ses sièges. Le personnel attend et les mots aussi.

Un jour de décollage, les mots s’envolent en direction du jour pour parler de la nuit.

Troisième promenade (4) : des choses qui se font aux choses qui ne se font pas

Nous ressortons luisants dans le noir.
La nuit recouvre la nouvelle année.
Au milieu de mon front, marqué au fer rouge,
Un cercle rouge et brûlant de lumière rouge.
La neige sombre glisse et brille.
Nos pas lourds se souviennent
Des couleurs que la musique allume
Au fond des dalles translucides.

Nous marchons dans la nuit, loin des heures du jour. Nous marchons encore pendant que l’aube recule. Le soleil a perdu l’est. La nuit éclate et rouge. Le jour est parti pour retrouver ce rouge.

Le jour ne suffit pas.

Nous marchons dans la nuit de l’hiver, dans les nuits de l’été. Il fait froid, chaud ou tiède. Il fait nuit partout et pendant des années. Nuit au bord de l’eau ou au bord des montagnes. Au début de l’automne, à la fin du printemps. Partout le sol qui gronde et la musique lourde, qui prend les femmes dans sa lumière rouge. Chaque soir, un nouveau jour commence.

Un jour la vie reprend la nuit. La vie reprend ses droits ses devoirs et ses billes.
Le jour revient toujours deux fois.

Alors, le jour brillant me parle et me dit que voilà.
Que la nuit est finie.
Qu’il y a des choses qui se font
Des choses qui ne se font pas.