La véritable origine de l’automne (50)

Satan se laisse couler au pied de l’arbre. Il glisse sans bruit sur le tapis d’herbe rase et s’arrête au pied d’Ève. Il se dresse, juste un instant, la tête au niveau de son ventre qu’elle a lisse et blanc. Il se fige, la nuque crispée, tous les muscles bandés. Il essaie de rester ainsi, rigide et droit. Il ouvre la bouche. Il voudrait parler. Il ne peut pas. Contractées, ses mâchoires ne s’ouvrent pas. Décidément, il n’y a rien à faire : il faut se résigner à voir le monde le nez dans la poussière, le nez dans la crotte, lui qui a l’odorat si délicat. C’est ce qu’il se dit pendant que ses forces l’abandonnent et que ses muscles relâchent leur emprise sur toute la longueur du trait vertical qu’il essaie en vain de dresser vers le ciel.
Il tombe.
Il s’écroule d’un seul coup, sans bras pour se retenir, sans mains pour pouvoir amortir le dur choc de la terre contre son menton. Il reste là, allongé, étourdi, les yeux dans le vague en attendant de reprendre ses esprits pendant qu’Ève se penche sur lui.
– Rien de cassé ?
– Non, rien de cassé. J’ai l’habitude. Je tombe cent fois par jour.
– Cent fois par jour ?
– J’essaie. J’essaie de me redresser, tu comprends ?
– Ça oui, je crois que je comprends
– Ce sera un père absent.
– Je sais.
– Un père-enfant.
– Je sais.
– Il ne voit pas plus loin que le bout de son petit serpent.
– Il est fasciné par son petit serpent.
– C’est un pleutre. Un couard. À la première difficulté, il se liquéfiera. Il te laissera tomber, tu verras.
– C’est tout vu.
– Tu seras seule, la nuit. Toutes les nuits lorsqu’il fera froid.
– Mais je veux avoir froid ! Chaud. Et avoir faim, aussi. Avoir besoin de vivre jusqu’à demain. Je veux qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente. Gratter la terre de mes mains. Avoir mal. Hurler quand j’ai mal. Je veux être triste. Folle. Danser. Voler. Connaître le goût de mes larmes.
– Ça, tu peux être sûre qu’il te fera pleurer.
– Je veux de l’air, tu comprends, de l’air. De la vie. Des couleurs et même du noir. Tout plutôt que ce paradis tiède où même les nuages ne crèvent jamais.
– Et mourir, tu veux mourir aussi ?
– Mais qu’est-ce que je ferais ici, à vivre éternellement ? De la broderie ? Du point de croix ? Tu imagines les discussions, le soir, au coin du feu, avec Adam ? On parlerait de quoi, lui et moi ? Du temps qui passe et qui ne passe pas ? Et puis d’abord, je ne meurs pas.
– Je pense que mourir est dans le contrat.
– Je ne parle pas ça.
– Tu es vraiment sûre de vouloir des enfants ?
– Je veux juste avoir une vie devant moi.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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