Marcel Gotlib

Dans l’allée principale de mon cimetière personnel, une pierre tombale a surgi de la terre en faisant PLOP !
Ou plutôt SLLLLLURCH !
SLLLLLURCH, c’est ça. Un bruit de succion dû au vide d’air créé dans la masse de terre lourde qui croupit sous la croupe épaisse de cet automne décérébré. La stèle était encore recouverte de fange. J’ai pris un arrosoir et j’ai arrosé. Peu à peu, sous les trainées brunes est apparue la surface d’une pierre très blanche, très lisse, très très lisse et pour tout dire sans aucune inscription.
Il y avait juste un bouton.
Je me suis penché.
Je l’ai regardé
J’ai appuyé dessus.
Et j’ai pris dans l’œil un long jet de fluide glacial, un putain de jet de fluide glacial dans mon œil droit, j’ai crié putaindebordelchier, j’y voyais plus rien, je me suis redressé, ça faisait mal, ça faisait très très mal, j’ai fait un pas en avant, j’ai heurté la tombe de Desproges allongé juste à côté. Je suis tombé, à plat-ventre, le nez dans la litière fétide des feuilles que l’automne venait de bouchoyer.
Je n’y voyais plus rien. J’avais mal et j’avais froid.

C’est à ce moment-là qu’un éclair a déchiré les nuées. J’ai entendu un craquement sourd, et à côté de moi, la tombe d’Audiard a explosé.
Toujours étendu sur le sol, j’ai tourné la tête en direction du bruit. Mon unique œil valide a essayé de faire la mise au point sur un objet rouge-orange et poilu qu’il a identifié comme la moitié d’une paire de Charentaises. Au-dessus, un pantalon de flanelle blanche retenu par une écharpe tricolore, le reste de la silhouette était dissimulé par un abdomen magnifié par l’effet de la contre-plongée.
C’était impossible. Cela ne pouvait pas être. J’étais l’objet d’une illusion de mes sens abusés. Pourtant, j’osais un timide :
– C’est vous ? Superdupont ?
– Mais bien sûr que c’est moi, me voici là, devant toi. Ne reste pas ainsi enfin, Relève-toi, sois un homme, mon garçon.
– Je veux bien mais j’ai mal, j’ai très mal, je ne vois plus rien de l’œil droit.
– Je sais bien, j’ai tout vu.

Superdupont se pencha sur le bouton. Il appuya dessus de toutes ses forces, sans faiblir, sans mollir, les muscles bandés et le port altier. Le bouton se mit à bouger. À gigoter. À se débattre furieusement tout en crachant en tous sens de long jets de fluide glacé. L’index de Superdupont virait au violet. L’épingle de nourrice qui retenait son écharpe était secouée de spasmes incontrôlés. Petit à petit le liquide glacé humectait ses Charentaises, remontait le long de ses jambes et de son corps sculpté. Je sentais qu’il faiblissait, tous ses muscles tétanisés tremblaient, au bord de la rupture. Il allait lâcher, c’est sûr.
Alors, Superdupont, quitta la surface de la terre. Sans jamais relâcher la pression de son doigt, il se mit en position horizontale et imprima à son corps allongé un mouvement de rotation hélicoïdale qui ne cessa de s’accélérer, pour atteindre la valeur prodigieuse de vingt mille tours à la minute, qui, lorsqu’elle fut écoulée, coïncida avec la subite interruption du jet diabolique.
– Diantre, je ne suis pas fâché d’avoir trouvé le sens de fermeture. Un peu plus et nous étions tous deux noyés.
– Qui peut bien avoir eu l’idée d’un stratagème aussi maléfique ?
– Qui ? L’Anti-France, bien sûr ! Mais moi vivant, l’Anti-France ne passera pas. Quand à vous, mon garçon, relevez-vous, maintenant. L’ordre règne et le calme est rétabli. Je vous laisse. Le devoir m’appelle vers d’autres aventures.

Je me redressai juste à temps pour le voir décoller en direction de l’Élysée. Les premières notes de la Marseillaise résonnèrent dans l’air immobile et le brouillard s’entrouvrit pour ne pas froisser son maillot de corps immaculé.
Il était parti.
J’étais en sécurité.
Le ciel a repris son aspect pisseux. Avant de repartir, j’ai jeté un œil sur la tombe. Maintenant, le bouton était scellé. Au-dessous était apparu un strip de photos en noir et blanc où un homme hilare et chaussé de lunettes teintées regardait l’objectif en mâchant un crayon.
Et l’inscription

Marcel Mordekaï Gotlieb
14 juillet 1934 – 4 décembre 2016

L’Anti-France, mon oeil ! Derrière le coup du fluide glacial, je reconnus sans peine la patte du maitre de l'(h)Umour Glacé et Sophistiqué.
Gotlib est mort, certes, mais je ferai tout comme s’il continuait d’exister.

gotlib

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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