Le Tour de Rien : le vélo

Le vélo est une figure géométrique filigrane qui résulte de l’assemblage de trois triangles et de deux cercles parfaits si les pneus sont bien gonflés.
Pour déterminer le modèle et la taille qui correspondront le mieux à votre morphologie, on utilisera la formule suivante : soit Y votre taille en centimètres divisée par le carré de la longueur de l’hypoténuse correspondant au tube inférieur et multipliée par la somme des carrés des cathètes, respectivement le tube de selle et les haubans.
Vous me suivez ?

Mais non, je déconne.

Pour pédaler à l’aise sur votre destrier, il vous faut d’abord le chevaucher.
Voici comment.
Un ami choisi par vous pour ses qualités athlétiques tient la roue arrière du vélo-témoin fermement serrée entre ses jambes et la selle à deux mains. Montez alors en selle et vérifiez d’abord la position du torse et des bras. On dira que si vos bras sont en complète extension vers l’avant et que votre menton frôle la barre du guidon, il ne vous manque plus qu’un casque profilé pour prendre le départ du Tour de France. Cet avantage aérodynamique pourra toutefois se révéler vain, voire dangereux, si votre étape du jour se limite à un aller-retour entre votre domicile et l’étal du boulanger.
Par conséquent, on dira que le niveau de confort du cycliste s’abaisse en même temps qu’augmente l’allongement de ses bras et que diminue la distance Y qui sépare sa tête de son guidon. Lorsque Y égale zéro, le cycliste aura le choix entre :
– Pédaler à plat-ventre, la nuque bloquée à angle droit pour voir surgir au loin la silhouette menaçante d’un trente-trois tonnes lancé à pleine vitesse sur la voie de gauche.
– Pédaler à plat-ventre, la nuque relâchée et le champ de vision limité à une bande d’asphalte d’une longueur de trois mètres environ.
Dans le premier cas, ce sont les cervicales qui morflent avant que la douleur ne descende dans les épaules. Dans le deuxième cas, le cycliste pourra être enterré avec son vélo.

Nous n’en sommes pas encore là.

Vous êtes toujours en selle et votre ami, la roue arrière toujours serrée entre ses jambes, votre ami commence à fatiguer. Deux secondes quand même ! On est pas aux pièces. S’imagine-t-il, ce simple, que c’est déjà terminé ? Mais, il pense à quoi, ce farfadet ? Et vos jambes, alors ? Est-ce que vos jambes, c’est du poulet ?
L’autre agité répond qu’il n’a pas que ça à faire, eh bien si, justement ! Et que cessent de suite ces longs gémissements ! Ainsi rabroué, il geint, il se lamente. Il murmure entre ses dents que ses bras se tétanisent, que ses jambes l’abandonnent et que c’est vraiment nul d’avoir un ami. L’heure n’est pas au rappel de la solidité des liens qui unissaient Montaigne à La Boétie. Qu’il la ferme et se tienne tranquille jusqu’à la fin de l’essayage, compris ?
Maintenant, il boude, parfait.
Reprenons. Votre fondement confortablement installé sur la selle, vous faites descendre une pédale dans la position la plus basse, sur le cadran d’une montre elle indiquerait la demie. Posez votre talon bien à plat sur la pédale. Idéalement, votre jambe devra être presque tendue, PRESQUE, mais pas tout à fait, votre genou ayant besoin d’une légère flexion pour exulter sur votre biclou.
Ajustez la hauteur de la selle et voilà, c’est déjà fini ! C’était vraiment pas la peine de s’énerver. Votre ami s’en va sans vous saluer. Ça tombe bien, vous n’avez plus besoin de lui. Il vous reste maintenant à donner votre premier coup de pédale, le genou souple et le buste altier. L’air est doux et la route lisse ronronne sous la caresse de vos pneus profilés.

Juste une dernière chose avant de vous laisser glisser sans bruit jusqu’au fond de l’horizon : quelle que soit votre envie, votre but ou votre destination, au moment de choisir celui qui vous conduira chez votre coiffeur ou sur les hauts du Tourmalet, n’oubliez jamais qu’à vélo, votre premier ennemi, c’est le poids. Je vous livre ici l’équation qui vous permettra de mieux comprendre l’impact du gramme de matériel sur le corps du cycliste, à savoir qu’un kilo supplémentaire embarqué sur votre bicycle multiplié par cinquante kilomètres équivaudra à un quintal de fatigue en plus pour vos petits mollets.
La formule vaut également pour celle ou celui qui chevauche sa monture : plus j’avance en âge et en largeur, plus le moindre faux-plat me voit tirer une langue de trois mètres et je vois devant moi les insignifiantes collines de jadis se transformer soudain en autant de cols hors-catégories.

Qu’importe. Je roule à plat au milieu de l’été. La cuisse légère et le coeur en pente douce.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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