Code pénal pour aller sur Mars

Le temps est au beau qui incite à la promenade. Dans la ville pimpante, à droite, à gauche et à perte de vue, des vitrines clinquantes scintillent au soleil. Et là, juste devant moi, cette bijouterie remplie de montres grosses comme mon poing, les reflets irisés de leurs cadrans métalliques lascivement offerts à ma concupiscence horlogère.
Je transpire.
Je n’y tiens plus.
J’ouvre sans dire bonjour la porte de la bijouterie. J’entre. Je saisis le bijoutier. J’entrave la bijoutière. Je prends à pleines mains. Je dévalise. Je me gave, je m’en mets jusque-là. Mes deux sacs remplis de nourriture, je les vide sur le tapis lie-de-vin tendance délicat. À la place, j’entasse la quincaillerie, de la montre au kilo, jusqu’à la garde, jusqu’à la glotte.

Bâillonné par mes soins, le personnel ne moufte pas.
Je ressors plus chargé qu’une mule du Tour de France. Après un laps de temps plus ou moins long, une alarme résonne. La volaille rapplique, découvre mon meilleur profil dans la captation de ma performance saisie par les caméras de surveillance.
Les limiers liment.
L’électronique électronise.
On sonne à ma porte. Ding-dong, c’est l’facteur. J’ouvre et non c’est la maréchaussée. Sous une pile de porte-jarretelles, on découvre 20 kilos de garde-temps made in Switzerland. Le flic me regarde bizarrement. J’explique que rien ne m’excite plus que de sentir le frôlement soyeux des bas sous mon pantalon d’alpaga. Il me répond que tous les goûts sont dans la nature, porte-jarretelles, fixe-chaussettes et montres mécaniques, tout ceci peut très bien se concevoir. Juste, pour les montres, il voudrait bien que je lui fournisse des pièces justificatives, des tickets, des reçus, n’importe quoi qui prouve qu’elles proviennent bien d’une transaction où une somme d’argent a été offerte en échange de son équivalent horloger. Devant mon refus de produire un tel document, le policier m’emmène croupir dans une geôle quelconque, pour quelques heures ou quelques jours, selon la gravité du délit converti en unités de pognon.
Ensuite, enquête, instruction, comparution, tribunal, procès et même, peine de prison, si j’ai subtilisé plus d’un quintal de quincaillerie helvétique. On dira ici que la lourdeur de la sanction prononcée sera proportionnelle à la valeur du matériel dérobé. Par extension, ce principe s’applique à tout ce qui a été volé : minéraux, végétaux, objets, argent, animaux et êtres humains. Jusque-là, le système a bien fonctionné, mais aujourd’hui, à l’heure où nous nous apprêtons à revêtir nos combinaisons spatiales pour aller sur Mars, le temps n’est plus à l’examen minutieux des traces d’ADN pour savoir si Gérard était bien les deux fesses dans son slip le 10 octobre à 19 heures 43.
Nous n’avons plus de temps à perdre et toutes ces années d’enquête, ces tribunaux sombres, ces avocats confits dans leurs robes surannées, ces prisons surpeuplées, tout ce fatras nous retient en palabres inutiles alors que l’espace nous tend les bras.

Notre nouveau système est beaucoup plus simple et adapté aux réalités du monde supersonique.
Désormais, on échange un crime contre une somme d’argent.

Et les pauvres, me direz-vous ? Les nouveaux Martiens ont besoin de piscines et parfois la croûte du sol rouge s’écroule sous le poids des machines. Alors, s’ils veulent protéger leurs mains fragiles, les pauvres n’ont qu’à bien se tenir.

Pompistero & Pompistera

Prenez un nouveau-né dans vos bras.
Qu’il soit blanc, noir, rouge ou vert, rien n’y fait : on retrouve toujours deux jambes, deux bras, un ventre et une tête au-dessus. Les plus attentifs auront noté la présence ou l’absence d’une douille oblongue suspendue par les oreilles au rebord de l’entrejambe, l’unique fonction de cet objet incongru étant de lever le doute engendré par des parents possédés par le démon du prénom androgyne.

D’ailleurs, tout commence par un prénom : Adam, Dieu ne s’est pas foulé : il a ouvert le dictionnaire des prénoms, lettre A, Aa, pas terrible… Ab, Abel, pas mal, je garde l’idée… Abraham, génial, mais un peu long… Achille, un peu fragile… Adalric, qu’est-ce qu’on va lui mettre à la récré… Adam…. ADAM!! Voilà un prénom qui claque comme il faut, facile, simple et presque réversible; réversible! Ça aussi, c’est une bonne idée, le prénom réversible, je suis en feu moi aujourd’hui, je pète la forme, je bouillonne, un peu de terre et un peu d’eau et hop, voilà Adam.

Ensuite Dieu endort Adam et le projette contre un rocher. Adam explose. Dans la bouillie d’os éparpillés sur le sol, Son Altitude repère une côte encore intacte, il souffle dedans, la côte se transforme en femme et Dieu qui n’était pas gâteux se souvient de l’idée du prénom symétrique, il met un accent sur la première lettre pour aider les dyslexiques et voilà Ève, debout, une pierre à la main, voir le dernier chapitre de ma retranscription incomplète des premiers émois d’Adam.

Adam et Ève ont deux fils, Cain et Abel, c’est là que tout part en couille et définitivement. Revenons en arrière et corrigeons ce moment. Adam et Ève ont deux fils, Agriculturo et Bergero. Agriculturo est fort et grand. Ses mains appellent l’outil. Agriculturo sera agriculteur. Bergero, lui est taillé pour la route, shapé pour traverser les grands espaces de son pas altier, en plus, il possède un flair infaillible. Bergero sera berger. Vous voyez l’idée ? On peut l’étendre à tous les champs d’activités : Banquiero et Banqiuera, Computero et Computera et aussi le très beau Conducteurdecammiono qui gare son quarante tonnes devant la station-service où l’attend Pompistera pour faire le plein. Le monde sera enfin rangé. L’ordre règnera. Dès la maternelle, le pompiste n’apprendra que le pompisme, l’instituteur, l’institutrisme, le voyeur, le voyeurisme, l’agriculteur, l’agricultrisme et l’ordinateur, l’ordinatrisme.

Cain et Abel, et pourquoi pas Gérard et Gérard, tant qu’on y est ? Ça commence par les prénoms et ça se termine par un moi tout boursouflé qui voudrait interroger les Présocratiques pour connaitre le sens de l’existence, alors que l’existence ne connait qu’un seul sens, qui est unique et préprogrammé. Mais voilà, Cain est Cain et pas Agriculturo. On lui apprend la vie, l’histoire de France et le Grec ancien; juste pour voir, essayez d’épandre du Grec ancien sur un champ de pommes de terre, vous croyez que les doryphores vont être impressionnés ?

En vérité, je vous le dis, nous nous sommes égarés. Revenons à nos moutons. La technologie est là qui nous tend les bras. Il suffirait, lors d’une courte visite intra-utérine de démonter l’ADN du futur nourrisson pour savoir s’il s’appellera Ramoneuro ou Camerista. Ensuite, cours de maniement de l’échelle et de la brosse pour lui,  ateliers d’empesage de cols pour elle. Pline le Jeune ? On s’en fout. Aux chiottes l’impressionnisme. Pythagore ? On le noie dans sa baignoire en ayant soin de récupérer l’eau du bain pour arroser nos pommes de terre. Il suffit que Ramoneuro sache ramoner. Le reste est superfétatoire. L’année de ses 10 ans, il obtiendra son diplôme, la retraite viendra à 75 ans. La suie accumulée dans ses poumons le fera mourir d’un cancer deux années plus tard. Avant de rendre son dernier soupir, il remerciera la Société Générale de Ramonage, son balai, son échelle et sa brosse. Il demandera à être séché à l’air libre avant d’être incinéré pour ne pas encrasser la cheminée du four crématoire. Il n’y aura pas de musique à son enterrement. Juste des ramoneurs.

Pour une fois, tout le monde sera en noir.

Le mouton volant

Deux hommes sont debout face un découpage représentant un mouton. Ils portent une marinière et un béret basque, on dirait deux Français.

Premier Français : Bonsoir. ici nous avons les diagrammes modernes du mouton anglo-français … maintenant … baa-aa, baa-aa…
Il déplace la tête découpée du mouton, sous la tête, on découvre des cadrans.
Premier FrançaisNous avons, dans la tête, le cabine. Ici, on se trouve le petit capitaine Anglais, Monsieur Trubshawe.
Deuxième Français : Vive Brian, wherever you are.
Premier Français : D’accord, d’accord. Maintenant, je vous présente mon collègue, le pour célèbre, Jean-Brian Zatapathique.
Il arrache sa moustache et la colle sous le nez du deuxième Français
Deuxième Français : Maintenant, le mouton … le landing … pendant les wheels, bon.
Il rentre les pattes découpée du mouton, des roues apparaissent.
Premier Français : Bon, les wheels, ici.
Premier Français : C’est formidable, n’est-ce pas … Et bon, ouh.
Il soulève la queue du mouton, sous la queue, une hélice.
Deuxième FrançaisAaaah. Interjections. Ravissement. Français yaourt.  Bon, tchouk, tchouk, tchouk.
Premier Français : Merci beaucoup. Suivez la piste.
Deuxième Français : Tais-toi donc. Mais, où sont les bagages ? Où est les voyageurs ?
Recolle sa moustache sous le nez du premier Français. Réprime avec peine un sanglot de fou-rire.
Les deux Français : Les voyageurs !
Premier Français : Les voyageurs, ils sont où ? ICI !!!
Ils ouvrent les deux volets au centre du découpage. Tadam! Sous le ventre du mouton, on découvre la cabine, les sièges, tout le toutim. Ils s’esbaudissent, se congratulent, ils font le mouton volant.

La scène suivante a été coupée. Elle fait partie de l’épisode Sex And Violence écrit et interprété par les Monty Python. On passe alors du mouton volant au supermarché où quatre ménagères anglaises parlent des Français, de Blaise Pascal, de Voltaire et de Descartes.
Bien que cette scène soit empreinte de pastoralisme ovin , elle n’ajoute rien à la beauté du mouton volant.

Andrés Iniesta

Né en 1984. 1m70, 63 kilos.

Trente ans et déjà dégarni, grisonnant. Le teint cireux, gris aussi, la plupart du temps; imperméable à la lumière du sud ou des projecteurs. Trop petit et trop maigre, les manches jusqu’aux phalanges, comme un enfant de 5 ans qui entre sur la pelouse dans ses habits trop grands, les manches qui pendent, le maillot qui descend trop bas sur les shorts en tire-bouchon au-dessous du genou.

Silhouette lunaire sur un fond vert, il transpire avec difficulté et son crâne pelé fait tache au milieu des brushings lustrés et des raies au milieu taillées au quart de millimètre. Aucun tatouage sur sa peau pâle, pas de bijou, juste deux pieds.

Deux pieds dessinés pour jouer à la balle au pied, un jeu d’adresse où la vitesse n’est pas toujours égale à la distance divisée par le temps. En football, le temps s’arrête parfois pendant une fraction de seconde et Iniesta sait comme personne se faufiler dans les failles de cet instant immobile. Il relève la tête. Il photographie la géométrie du terrain, le placement des joueurs. Il estime leur vitesse, leur trajectoire et leur accélération. Ensuite, son pied relâche le ballon, recule, prend la balle par-dessous, à la cuillère, délicatement; dans un frisson elle s’envole, décrit une courbe ou une parabole, retombe exactement dans la course d’un autre joueur que personne n’a imaginé arriver là, à cet instant, personne sauf lui, Andrés Iniesta, passeur de balle magique, frêle et mélancolique qui s’excuse* aujourd’hui de ne pas avoir été à la hauteur.

Même à trente ans, certains enfants ne sont jamais assez grands.

Andres IniestaImage Wikipedia

* En 2014, l’Espagne, tenante du titre, a été éliminée dès le premier tour de la Coupe du Monde de Football.

Viande froide

Assise
Sur un nuage de poussière blanche
Je tombe.
La chute longue
Et dure un siècle d’étoiles coupantes.
Je tombe,
À la vitesse de la lumière rouge,
Dans un repli de poussière noire.

Cold turkey.
Je me retiens
À tous les clous du désespoir.
Rouge,
Le sang de mes mains déchirées,
Sur mes ongles bleus,
Mes ongles pour t’arracher les yeux.

Debout
Sur un tapis de cendres rouges
Je marche.
Le pas lourd
Et dure un siècle de lumière rouge.
Je marche,
A la vitesse d’une femme au pas,
Dans l’air brûlé au fer rouge.

Dans l’air brûlé je meurs de froid.

Cold Turkey.
Je me retiens
Aux épines qui coupent dans le noir.
Rouge,
J’essuie le sang de mon crâne rasé
Sur mes yeux bleus,
Mes yeux pour t’arracher les yeux.

Ma peau à vif,
Ma peau à nu contre le mur,
Trace un dessin à l’encre rouge.
Je te dessine avec mon dos,
Avec mes hanches qui bougent.
Je déchire mon ventre dur,
Ma peau à nu contre le mur,
Écrit ton nom à l’encre rouge.

Harvest Moon

Come a little bit closer
Hear what I have to say
Just like children sleepin’
We could dream this night away.

But there’s a full moon risin’
Let’s go dancin’ in the light
We know where the music’s playin’
Let’s go out and feel the night.

Because I’m still in love with you
I want to see you dance again
Because I’m still in love with you
On this harvest moon.

When we were strangers
I watched you from afar
When we were lovers
I loved you with all my heart.

But now it’s gettin’ late
And the moon is climbin’ high
I want to celebrate
See it shinin’ in your eye.

Because I’m still in love with you
I want to see you dance again
Because I’m still in love with you
On this harvest moon.

Neil Young, Harvest Moon, Unplugged, 1993.

Forever Young

May God bless and keep you always 
May your wishes all come true
May you always do for others 
And let others do for you
May you build a ladder to the stars 
And climb on every rung
May you stay forever young
Forever young, forever young 
May you stay forever young.

May you grow up to be righteous 
May you grow up to be true
May you always know the truth 
And see the lights surrounding you
May you always be courageous 
Stand upright and be strong
May you stay forever young
Forever young, forever young 
May you stay forever young.

May your hands always be busy 
May your feet always be swift
May you have a strong foundation 
When the winds of changes shift
May your heart always be joyful 
And may your song always be sung
May you stay forever young
Forever young, forever young 
May you stay forever young.

Forever Young, Bob Dylan & The Band, The Last Waltz, 1978.

Les moule-bites (VI)

Alors, j’ai skié la nuit.

Mais bientôt les lampes frontales ont éteint la lumière des étoiles et j’ai dû abandonner
ce rêve modeste et fou,
qu’il aurait mieux valu taire,
suivant les bons conseils d’Aragon qui avait bien compris que toutes les étoiles finissent au fond d’un trou.

On n’est jamais seul sur le flanc des montagnes ou au milieu des déserts et il se trouvera toujours un plongeur au fin fond des océans pour venir vous parler de la pluie et du beau temps. On n’est à l’abri de personne au milieu de la neige alors qu’on voudrait écouter le bruit que fait le ciel quand il frotte les ailes des grands oiseaux noirs. S’asseoir sur ce caillou nu et désolé au milieu de cette mer immense, au-dessus du monde qui reverdit en vain, beaucoup plus bas, beaucoup plus loin, dans un monde lointain.

Je me suis assis sur ce caillou, un tout petit point noir, une toute petite tache sombre sur un fond blanc. J’ai posé ma veste. Comme il faisait chaud, j’ai retiré mon bonnet et mes gants. Il me restait de l’eau et une pomme, j’ai croqué dedans. J’ai bu. C’est à ce moment-là que j’ai entendu un bruit de voix. Des pas qui s’avançaient vers moi. Je me suis retourné et elles sont arrivées, deux silhouettes flottant sur deux paires de jambes allumettes, skieurs de fond frêles et imberbes, marathoniens de la verticale dans leur combinaison moulée sur des attributs atrophiés par l’abus de barres énergétiques arôme banane.

Moi j’étais seul, vous comprenez, seul sur ce vaste plateau neigeux. Pour vous donner une idée, je pense qu’une dizaine de terrains de football auraient pu y tenir à l’aise et pour les non-footballeurs, disons qu’il y avait là de quoi implanter un quartier entier de villas avec garage, barbecue et pelouse en plastique.

Sur ma plaque d’ardoise, une tête d’épingle sur ce haut-plateau, j’étais tout petit, certes, mais quand même pas invisible, quand même pas transparent, non ? Je n’étais pas couleur neige, caillou ou camouflage. Alors pourquoi ? Pourquoi ces deux farfadets anorexiques sont venus s’assoir dans mon sac à dos ? Leurs genoux contre mes lombaires et leur haleine dans mon cou. Pourquoi ? Pourquoi, hein, alors qu’il y avait suffisamment d’espace sur ce replat pelé pour qu’ils puissent poser leurs fesses malingres n’importe où mais pas là, sur ce caillou où je voulais juste regarder, respirer, sentir l’odeur tendre de la neige qui fond.

Je n’ai pas dit bonjour. Eux non plus, d’ailleurs. Ils se sont assis juste derrière moi. Bruits de sacs et de sangles. L’air se remplit de l’odeur de mauvais salami. Au moins dix terrains de football… Je n’y crois pas, j’hallucine. Si cela ne s’était pas déjà produit plusieurs fois, je chercherais bien des yeux une hypothétique caméra. Mais non, je ne suis pas filmé à mon insu. Et eux, ils attaquent le plat de résistance, j’entends le craquement de leurs dents qui broient les graines de leur barre énergétique.

– Crunch, cronk, cronk.
– Crunch, au fait, Crunch, reuh, au fait…. Glou, glou. Ââââââh…. Burp…. Au fait, tu savais que Valérie sort officiellement avec Olivier ?
– Crunch, cronch, cronch, crunch. Ah ouais ?
– Crunch, Ouais. C’est Gérard qui m’a dit.
– Burp. Alors, si c’est Gérard, cronch, crunch, ça doit être vrai.
– Crunch, cronch, CRONK.
– On est bien montés.
– Ah, ça, on est bien montés. Même pas deux heures.
– Ouais, pas mal. Aussi, j’ai repris l’entraînement. En vélo.
– Le vélo, c’est bien le vélo. T’as déjà fait combien ?
– 1500 kilomètres.
– Burp. Brô. Ah oui putain, c’est pas mal.
– Avec la course et le ski de fond, je suis en train de me faire une caisse terrible. Sûr, je vais faire péter mon temps à la Patrouille.
– Tu cours avec qui cette année ?
– Ben, y aura Gérard et Olivier
– Ah ouais. Avec eux, c’est sûr, ça va pas rigoler.
– C’est quand même dingue, Valérie avec Olivier.
– Ouais. C’est dingue.

J’ai mis ma gourde dans mon sac, ma veste sur mes épaules. Je me suis levé, j’ai rechaussé mes skis et je suis parti. Sans dire au revoir. Sans sortir mon six coups.
Un peu plus bas, il y avait dans un couloir une longue bande de neige qu’une force supérieure avait gardée au frais. Immaculée. Rien que pour moi. Je me suis coulé sans bruit dans cet espace étroit. En un instant tout s’est effacé : les effluves de mauvais salami, Valérie, les rôts et les bruits de mâchoires. Skier, la mer et l’écume calme des vagues verticales.
Systole.
Diastole.
Je vole.

Je suis seul.
Enfin.

Que le travail est un trésor

La cuisine ou la salle de bains. Ça dépend de l’envie, la plupart du temps, de l’absence d’envie. Cuisine ou salle de bains ? Il fait si beau dehors et même s’il tombait des hallebardes, il ferait toujours trop beau pour nettoyer la cuisine. Ou la salle de bains. Je suis assis et j’invente la salle de bains réversible, la cuisine pyrolytique, le Kärcher d’intérieur et le tunnel de lavage à sustentation magnétique. Devant moi, la baignoire attend. Ou l’évier, inquiet de ne plus voir briller ses chromes. Il faudrait aussi passer un coup d’aspirateur. Je rêve d’un aspirateur magnétique, autopropulsé, qui grimperait les murs pour avaler les toiles d’araignées. Qui ferait la poussière et les lits. La cuisine aussi.

La cuisinière ou le lavabo ?

Penser qu’à l’aube du XXIème siècle je m’attaque à mains nues aux profondeurs du bidet, seulement armé d’une brosse et d’un Canard WC me plonge dans des abîmes de perplexité, d’où je ressors contrarié et sans autre solution que celle qui consiste à frotter. Alors, je frotte, je fais mousser, je frotte encore, je brique, je rince, j’essuie, partout, je ne laisse nulle place

Où la main ne passe et ne repasse

Chaque fois, c’est pareil, en refaisant ces gestes, ma main qui voyage sur la surface striée du carrelage fait remonter à la surface cette fable idiote que je n’aurais jamais dû entendre enfant, ce laboureur agonisant qui fait croire à ses enfants qu’un trésor est caché dans son champ. Le problème c’est que le vieux sénile ne se rappelle plus où. À la mort du père, les fils se ruent sur le pauvre champ qu’ils retournent jusqu’au dernier caillou. Tous les fils, sauf moi qui suis préposé au nettoyage de la cuisine et de la salle de bains. Ils creusent, ils fouillent ils ne laissent nulle place

Où la main ne passe et ne repasse.

Ils labourent, ils ratissent, ils tamisent. Ils passent toute la terre au compteur Geiger. Résultat : zéro, niente, rien, nada. Rien que de la bonne terre remplie de vers et de cailloux que tous ces soins exaltent et qui finit par produire un tombereau de grain au mètre carré. Les fils s’en vont au marché et reviennent les poches pleines de Louis d’or qu’ils s’empressent, moins cons que leur père, d’enfouir sous le grand arbre au pied du champ. Au retour, ils comptent leur fortune, planifient une mécanisation du domaine qu’ils mettent en œuvre dès l’année suivante. Le champ produit trois tombereaux de grain au mètre carré. Alors, ils achètent le champ d’à côté et tous les champs alentour. Un tracteur. Une moissonneuse-batteuse. Une Porsche Cayenne pour promener les bébés. Un soir que les foins sont rentrés, les frères réunis autour d’une petite coupe dans leur jacuzzi évoquent la mémoire de leur père et ce trésor qu’ils n’ont jamais trouvé. Et c’est là qu’ils comprennent, le trésor, c’était pour de rire, le trésor, c’était ce champ de blé.

D’argent, point de caché. Mais le Père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.

Chaque fois. Chaque fois que je brique, que je nettoie, que je rince, je pense à ce laboureur idiot, à cette grosse daube : creusez, fouillez, bêchez, ce texte devrait être interdit aux moins de 18 ans. Chaque fois que je refais ces gestes. Le travail, un trésor?
Tu parles Jeannot Lapin! Avec ta tronche de cake et tes bouclettes, on voit bien que tu les as jamais faites, les toilettes. Et tes fables, Jean de La ? Toutes tes fables, toi l’apôtre de la sueur, tu les as recopiées à la fraîche par-dessus l’épaule d’Ésope, une main sur le dictionnaire et l’autre sur le pastis. Et après, ça vient nous faire l’éloge du petit travailleur, toi, le fabuliste décalqué, le super utilisateur du copier-coller! Tu devrais avoir honte avec ton nom à l’eau claire. On devrait te bannir, t’expurger de tous les manuels scolaires. Que nos enfants pensent à autre chose qu’à un champ qu’on retourne en tous sens, lorsqu’ils nettoieront leurs carreaux, plus tard, quand ils seront grands.

Les moule-bites (V)

Je voulais juste être seul.
Mes deux pieds dans la neige légère de novembre ou la soupe au gros sel du printemps. Peu importe le temps ou la saison : il y a ce moment où la pente s’élève et tout se tait. On fait son chemin sur le dos des montagnes. On est tour à tour écureuil, marmotte ou mulet. Et c’est quand on pense toucher du doigt la grâce de la gazelle que s’interrompt le tracé de nos courbes aériennes, dans un grand point d’interrogation.
Quelques tonneaux plus bas, je suis couché dans un grand trou. Les quatre fers en l’air et cul par-dessus tête. J’ai de la neige jusqu’au cou. J’ai perdu un ski, je ne sais pas où. Plus haut peut-être, juste avant ce choc et mon envol gracieux, Alors, je rampe, je crawle à quatre pattes dans ce marécage blanc. Je bouffe de la neige à pleines dents. Je brasse de l’air et du vent. J’arrive enfin sur les lieux de mon décollage. Juste à côté, je sens un contact dur sous ma chaussure gauche : mon ski, MON SKI, dont j’aperçois la pointe, que j’attrape à pleine mains, qui finit par me rejoindre à l’air libre et laisse un trou où je découvre la tête d’un poteau de clôture en véritable bois de mélèze. Il me semblait bien avoir perçu un choc contre ma chaussure, c’était cet échalas fourbe, tapi sous un centimètre de neige, immobile, l’œil mi-clos surveillant la pente d’où pourrait survenir un skieur inespéré en ces lieux que la foule ignore.

La peste soit du bétail, des vaches, des moutons et des chèvres, de la volaille à quatre pattes. De tout le peuple grégaire qui, pour vivre à l’aise, a besoin d’un enclos. Des bêtes à cornes et à sabots. Transformons-les de suite en pâtée, en steak, en hachis parmentier. Achetons des loups pour aider les bergers. Mangeons du tofu. Nous libérerons ainsi la terre de sa gangue de méthane, le froid installera à demeure un épais manteau neigeux sur ces pentes à jamais lisses et libérées du joug de l’enclos.

Après dix minutes d’un épuisant crapahutage, je suis à nouveau debout sur mes deux skis. Je me secoue, je m’ébroue, j’ai de la neige partout : dans mes gants, sous ma veste et jusqu’au fond de mon pantalon. C’est à ce moment-là que je le découvre, le moule-bite, qui surgit de la combe en contrebas et s’approche de moi à la vitesse d’un cheval au trot. Arrivé à ma hauteur, il prend à peine le temps de relever la tête et me lance :

« Et alors, elle est fraîche aujourd’hui ? »

Je n’ai pas le temps de lui répondre que déjà, il s’engage, léger, tout droit dans la montée, à la vitesse d’un poney au galop.

Je voulais juste être seul, vous comprenez ?