De la matière grasse et de l’eau

Oxygène, carbone, hydrogène, azote, calcium, phosphore, 95%. Ensuite, on ajoute une série d’éléments plus ou moins rares qui vont de l’azote au molybdène, on verse dans un Bécher  qu’on présente au-dessus de la flamme du bec Bunsen et on maintient le mélange dans une fourchette de température variant entre 36,1 °C et 37,8 °C.

Après neuf mois de cuisson lente, on obtient un être humain.

Qui peut croire à cette fable qui fait de nous un concentré d’eau et de matière grasse ? D’abord, apprenez que l’eau ne se mélange pas au gras. Faites l’expérience : versez une cuillère à soupe d’huile d’olive dans une tasse de thé à la camomille. Remuez pendant cinq, dix, vingt ou quarante minutes si vous êtes d’un naturel obstiné. Si vous continuer à remuer la cuillère de manière concentrique après plus de quarante minutes, il est urgent de consulter. Cessez donc de remuer, pour l’amour du ciel! Clinc, clinc, clinc, le tintement aigrelet de la cuillère contre la paroi de porcelaine va bientôt me rendre fou.

Voilà, respirons, laissons reposer un peu le mélange et que constatons-nous ? Je chausse mes lunettes et j’observe à la surface de la camomille une fine pellicule d’huile qui toujours pas coulé malgré toute l’étendue de vos transports. Et d’abord, je me demande bien qui a eu l’idée de mettre de l’huile d’olive dans la camomille, et pourquoi pas du gazole, tant qu’on y est ? Je vous laisse goûter, si le cœur vous en dit. Moi, rien que l’odeur me soulève le cœur.

De la camomille à l’huile d’olive, on a pas idée. Berk.

Pour connaître avec précision la composition exacte de l’être humain, il n’existe qu’une seule méthode fiable : prenez le sujet debout. Allongez-le bien à plat sur un matelas moelleux et ferme juste ce qu’il faut. Recouvrez-le d’un léger duvet de plumes recouvert de satin frais. Eteignez la lumière. Fermez la porte et laissez reposer. Après quelques minutes Clothilde a fermé les yeux. Elle se retourne. Se met sur le côté. Cale sa tête sur son oreiller. Sa respiration se ralentit. Clothilde s’endort et Clothilde sourit, elle s’en va, elle s’envole et là, on dispose d’un quart de seconde pour lancer son filet à papillons, un quart de seconde, pas plus, il faut être vif, précis, le geste doit être à la fois ferme et fluide pour arrêter délicatement l’élan de ce corps céleste et translucide; D’ailleurs, pour le filet, on n’utilisera que de la soie : seule la soie est assez délicate pour ne pas couper le fil des rêves.

Une fois Clothilde prise dans nos rets, nous n’aurons que quelques secondes pour prélever une mèche de ses cheveux avant de la laisser reprendre son envol et de retourner à notre laboratoire. Coupons les cheveux en segments de quatre centimètres et déposons-les dans une boîte de Pétri que nous présentons à l’objectif du microscope. Réglons la netteté et la profondeur de champ. Agrandissons dix-mille fois. Que voyons-nous ? De la poussière, on dirait. Agrandissons cent- mille fois. Des grains de poussière. Un million de fois. Toutes sortes de grains de poussière, de la poussière d’étoiles et de ciels, de la poussière de petits matins, des particules dorées de crépuscules d’été. Des atomes de rires d’enfants. De la pluie et de la neige. Des larmes grosses comme le poing. Des traces de sang. De l’air tendre et de la bise plus aigre que du vinaigre. Un grêlon minuscule. Un grain de blé. L’or gris des nuages. La mer. Une chute libre. Un cri. Deux yeux qui s’ouvrent. La première note de guitare. La nuit noire. La nuit blanche. Le parfum de l’encre. Le grain de sable et celui de la peau.

Tous ces grains de poussière qui font de nous ce que nous sommes, immenses et friables, colosses de pierre façonnés par le ciel et statues d’argile érodées par le vent.

Chasser le mammouth ou le mégacéros

Nous sommes tous des machines, rien de plus, finalement.

Des machines à chasser le mammouth ou le mégacéros et nos mains pour façonner le monde sont devenues des pelles, des pioches ou des haches; des pelles-mécaniques ou des tronçonneuses.

Nous ne sommes que des outils, finalement, et depuis ces milliers d’années passées à soulever la poussière des sentiers ou des autoroutes, nous n’avons fait que ça, affûter nos outils et nos armes, inventer le fil à couper le beurre et les grues à gratter le ciel, frotter une étincelle avec un peu de poudre dans le fût d’un canon ou d’une ogive nucléaire.

Nous sommes mécaniques, finalement, et nous perdons notre temps depuis la nuit des temps.
Le monde qui vient a besoin de jambes et de bras. Le monde à venir veut des pectoraux, des abdominaux et des triceps puissants. Le nouveau monde recherche des électrodes à brancher sur les crânes pour muscler les cerveaux, leur faire perdre toute cette masse grasse, sectionner toutes ces connections inutiles qui s’illuminent sans raison pour un oui ou pour un non. Débrancher ces neurones qui s’émerveillent de la finesse irréelle des attaches d’une main sculptée dans le marbre et s’émeuvent de la beauté des phrases d’une langue disparue que plus personne ne parlera jamais.

Débrancher le cœur, enfin. Le connecter à un vélo d’appartement. Éliminer les coups de cœur, les coups de blues et les coups de sang. Garder ses propriétés cardiovasculaires. En faire un programme d’entraînement.

Une chanson, trois fois par jour

Prenez un grand groupe pharmaceutique que nous appellerons Atlantis pour les commodités de la conversation. Atlantis est une entreprise internationale cotée en bourse qui publie chaque année un rapport annuel de 350 pages illustrées de mâles cinquantenaires en costume gris souris de laboratoire qui expliquent pourquoi, cette année encore, Atlantis a ramassé un gros paquet d’oseille en vendant des médicaments pour guérir les humains du cancer et les oies du foie gras.

Mais comment font les cadres de chez Atlantis pour maintenir en toutes circonstances l’alignement impeccable de leurs incisives et où trouvent-ils tout ce pognon ? Pour le savoir, il faut s’enfoncer dans une série de couloirs aux portes protégées par des systèmes cryptés qui mesurent à la fois la pression sanguine et la température anale de chaque collaborateur avant de lui permettre de s’enfoncer plus loin dans le cœur ultra-sécurisé de la grande matrice et de pénétrer enfin dans le saint des saints, un cube de verre enfoui à deux-cents cinquante mètres au-dessous du niveau du sol. Là, confinés en combinaisons blanches dans une atmosphère stérile, une armée de chercheurs haves travaille en silence à l’élaboration de la nouvelle pastille autopropulsée qui détectera les tumeurs malignes et les détruira d’une simple chiquenaude de son rayon laser. Mis en vente, le médicament en question sera conditionné sous vide et vendu au prix de 450 Euros la paire. Je sais. C’est un peu cher. Mais tous ces chercheurs sortis des plus grandes écoles qui travaillent la tête dans le sac, pendant des années, sans jamais voir leurs enfants ou la lumière du jour, ces chercheurs, tout de même, vous ne croyez pas qu’ils travaillent pour du beurre, non mais sans blague ? Le médicament téléguidé! Le vaccin contre la grippe! Les antidépresseurs! Et l’Alka Seltzer, justement, parlons-en de l’Alka Seltzer! Voilà un médicament qui sauve l’humanité qui souffre, un étau sur la tête et la tête dans le postérieur, je me précipite chez le pharmacien qui me tend le paquet familial, ça fait 7 Euros 65, merci docteur, c’est le prix pour le médicament.

7  Euros 65 centimes pour 30 comprimés effervescents à dissoudre dans un verre d’eau. C’est normal. Les chercheurs ont eu beaucoup de mal. Après des années d’efforts, ils ont fini par comprendre que l’assemblage acide acétylsalicylique,bicarbonate de sodium et acide citrique combattait efficacement les effets de l’assemblage bière, vin blanc, vin rouge, dessert, café, pousse-café et mignardises pour ceux qui arrivent encore à viser. D’ailleurs, essayez de dire acide acétylsalicylique, juste pour voir. Rien qu’à l’énoncé de la composition on sort tout de suite ses 7,65 Euros en remerciant Dieu d’avoir livré quelques-uns des plus obscurs secrets de sa création à des cerveaux mieux équipés que le mien.

Pour les jours où ma tête peint le monde en noir, je fais pareil, je regarde dans la liste et je prends une chanson. Je sais, c’est ridicule, une chanson, ça ne sort de rien. C’est un junkie chevelu qui l’a couchée au rouge à lèvres sur un coin de son lit un soir où il avait trop pris. Une chanson pèse zéro gramme et peut être livrée électroniquement sans aucun emballage. Une chanson n’est  jamais testée en laboratoire ou sur des animaux. Une chanson n’a aucun principe actif, c’est encore moins qu’un placebo.

Et pourtant, aussi sûrement que la pastille effervescente relâche les pinces de la tenaille qui enserre mon crâne, cette chanson en deux secondes, fait briller mon paysage, lave mes nuages à grande eau et dépose une infime couche de bonheur sur les murs noirs de mon intérieur.

Crème glacée au poulet

Purée de volaille

Le Service du Département de l’Agriculture Américain en charge de l’inspection et de la sécurité alimentaire explique comment on obtient de la pâte de volaille désossée mécaniquement : on prend des carcasses de poulets, de dindes, de canards, d’oies ou d’autres animaux de basse-cour. On les envoie à très haute pression dans un tamis qui permet de détacher les derniers petits bouts de viande accrochés aux os. Ensuite, on concasse, on hache menu, on malaxe, on écrase, jusque à obtenir ce boa extrudé, couleur fraise polypropylène que vous pouvez voir sur la photo et qui servira de base pour la confection de délicieux beignets au poulet.

En même temps, toutes ces carcasses, on ne sait pas trop depuis quand elles attendent la désintégration. Certaines sont venues à pied, d’autres en avion. On n’est jamais trop prudent. Alors, avant de concasser, on lave, on rince, on désinfecte à l’ammoniaque pour être sûr que le canard est bien propre sur lui avant d’aller ramoner nos intérieurs. Le problème c’est qu’à 90 degrés, l’ammoniaque atténue l’éclat des couleurs. Essoré, le canard blêmit et n’allume plus cette lueur concupiscente dans l’œil morne du consommateur qui pâlit, lui aussi. Il s’étiole, il baille, il s’anémie, il se souvient des jours anciens ou le poulet avait des ailes, de la cuisse, un bouquet garni et une gousse d’ail calés tout au fond du ventre. Il revoit le tournebroche tourner pendant des heures et la peau couleur chair pâle passer au caramel doré sous l’action conjointe de la braise et du vin blanc. Il entend sonner dimanche. Il a faim. Il salive. Il lui faut un poulet rôti, là, tout de suite et maintenant.

Alors, dans la pâte désinfectée qui a perdu ses trop rares couleurs, on ajoute une touche de rose porcin délavé pour que le consommateur oublie sa poule au pot et que le dimanche, il mange son beignet de poulet en rêvant à un pied de cochon.

La Vie de Brian

La Vie de Brian (1979) est un film des Monty Python qui retrace la vie de Brian.
Brian est né un 24 décembre dans une étable proche de celle de Jésus et visité par les rois-mages qui se sont trompés de mangeoire. Ensuite ça se complique. Extrait.

Les membres du Front Populaire de Judée sont assis dans l’amphithéâtre. Stan vient d’annoncer qu’il a décidé de devenir une femme et il explique pourquoi.

Stan : Je veux être une femme. À partir de maintenant, je veux qu’on m’appelle Loretta.
Reg : Hein !?
Stan : Je suis un homme. C’est mon droit.
Judith : Stan, pourquoi veux-tu être Loretta ?
Stan : Je veux avoir des bébés.
Reg : Tu veux avoir des bébés ?!
Stan : S’il le désire vraiment, chaque homme a le droit d’avoir des bébés.
Reg : Mais….. Tu ne peux PAS avoir de bébés.
Stan : Je te défends de m’opprimer.
Reg : Stan, je ne t’opprime pas. Tu n’as pas d’utérus! Où est-ce que le fœtus va bien pouvoir se développer ? Tu penses le garder dans une boîte ?
Stan se met à pleurer

Judith : Là, Là. Ne pleure pas. J’ai une idée. Supposons que nous soyons d’accord sur le fait qu’il ne peut pas avoir de bébés, vu qu’il n’a pas d’utérus. Ce n’est la faute de personne, non ? Même pas des Romains! Mais supposons qu’il pourrait avoir le DROIT d’avoir des bébés.
Francis : Bonne idée Judith!
Se tourne vers Stan 

Francis : Nous allons combattre l’oppresseur pour défendre ton droit à avoir des bébés.
Reg : (fâché) Et ça servira à quoi?
Francis : Hein ?
Reg : Oui, à quoi ça va servir de défendre son droit à avoir des bébés, s’il ne peut PAS avoir de bébés ?
Francis : Ce sera le symbole de notre lutte contre l’oppression.
Reg : Ce sera le symbole de son combat contre la réalité.

Pour le jour où les montagnes grandiront

Un jour, les montagnes s’éloignent et les chemins s’allongent.
Un jour, les branches prennent de la hauteur et on cesse de grimper aux arbres.

Un jour on s’assied.
On regarde, assis sur un banc au bord de la route. Assis derrière son volant. Assis derrière sa fenêtre. On visionne les images du monde qui défilent dans un cadre carré ou rectangulaire.

Un jour, on reste couché.
Sur le dos. Les yeux tournés vers le plafond du monde, les nuages et la neige indigo qui s’accroche aux sommets des montagnes. Un jour de printemps, la neige se retire, fait fondre les montagnes et s’évaporer le ciel, pose une couche de brouillard sur le double vitrage.

Un jour, le soir tombe dès le matin.
La nuit recouvre tous nos paysages et nos yeux se retournent pour voir les nuages qui s’accrochent aux sommets des montagnes et les flocons de neige qui tombent à l’intérieur.

Mon personnage

Alors, j’ai créé mon personnage.

Mon personnage à coller sur les murs, pour les arrêter dans la rue, les faire venir le soir, qu’ils me regardent sans jamais pouvoir me voir. Je voulais qu’ils me devinent, qu’ils m’entrevoient. Je voulais les suspendre aux replis de ma robe, je voulais qu’ils attendent, qu’ils guettent l’instant où apparaîtrait un coude ou une cheville, un bout de bras ou de jambe, l’espace d’un quart de seconde.

Un tout petit quart de seconde.

Je voulais les frôler, les effleurer, les tenir délicatement entre deux doigts avant de les relâcher, la tête remplie de creux et d’ombres, les yeux fatigués d’avoir essayé de me reconstituer avec quelques éclats de chair, de tout petits morceaux de moi.

Rouge eau

Le froid qui remplit la nuit n’épargne aucune peau, aucun visage, fige les lèvres remplies de crevasses ou de rouge et la pluie, la pluie tombe sur les pieds nus, glisse sous les semelles Vibram et les talons Louboutin.
Aucun parapluie n’empêchera jamais la pluie de tomber, de recouvrir le sol, goutte à goutte, par petites taches sombres sur toute la poussière de la terre, sur le sable et sur les cailloux et sur le ruban noir des autoroutes qu’elle transforme en rivières scintillantes au crépuscule des villes.
Et les flaques impassibles s’étalent doucement, posées à plat sur les tarmacs de béton triste où les tapis rouges se gorgent d’eau. Tranquilles et lisses, les flaques masquent leurs profondeurs sous un glacis de ciel gris en attendant le passage programmé du prochain escarpin.

The captain of my soul

Out of the night that covers me,
Black as the pit from pole to pole,
I thank whatever gods may be
For my unconquerable soul.

In the fell clutch of circumstance
I have not winced nor cried aloud.
Under the bludgeonings of chance
My head is bloody, but unbowed.

Beyond this place of wrath and tears
Looms but the Horror of the shade,
And yet the menace of the years
Finds and shall find me unafraid.

It matters not how strait the gate,
How charged with punishments the scroll,
I am the master of my fate :
I am the captain of my soul.

William Ernest Henley, 1875

La beauté du grain

Élevés en cages électroniques, les œufs virtuels sont toujours parfaitement symétriques.
Calibrés au quart de millimètre.
Zéro défaut sur la coque en plastique.
Aucune bosse pour provoquer une ombre ou allumer un reflet.
Une surface purement mathématique, délivrée des aléas du monde qui glisse, tache, dérape, sue, pue, du monde qui vieillit et se fane; une surface immobile, immatérielle, immortelle, enfin débarrassée de tout ce qui fait la beauté du grain patiné à la main.