Page Cinquante-Neuf (3)

Paul referme le livre, l’attrape par le dos et le secoue frénétiquement dans l’espoir absurde de retrouver la vieille dame sur le pont du bateau. Debussy. La mer. Tout ça. Il se reprend. Il respire. Il examine attentivement la couverture cartonnée, toujours aussi noire. Le titre, toujours écrit en blanc. Au-dessous, la même mention de l’autrice au nom imprononçable.
Le quatrième de couverture n’a pas changé.

Lucie n’a jamais pu accepter le monde en conserve, le soleil artificiel et la pluie à heure fixe. On n’efface pas les souvenirs, les romans d’aventure et les livres de géographie où tous les fleuves finissent par se jeter à la mer. On n’efface pas les bancs de brouillard, les soirs d’orage et les après-midi d’été.
Rien ne s’efface.
À quarante-deux ans, Lucie en a assez.

Cinq ans après le succès rencontré par «Mater», son premier roman, Malgorzata Viszekorek, nous transporte dans un univers fermé d’où quelques rares individus tentent de s’échapper.

L’histoire de la croisière lui avait donné des raisons d’espérer : le bateau, un dispositif idéal pour un vase clos. Bon, pas vraiment de rapport avec un soleil artificiel ou de la pluie à heure fixe, mais enfin on pouvait deviner l’amorce d’une relation entre le récit et cette courte introduction. Restait évidemment cet incipit bizarre, ce vieil homme qui parlait à son chat. Mais du fond de ses longues nuits de lecture, Paul avait toujours opposé une farouche résistance à l’envie de tourner une page sans l’avoir lue. Il avait ainsi parcouru des kilomètres de descriptions ennuyeuses, de dialogues creux et d’effets spéciaux syntaxiques destinés à transformer un simple paragraphe en un voyage initiatique. Souvent, il s’était endormi. Réveillé quelques instants plus tard, il cornait la page en maudissant par avance le moment où il faudrait reprendre la lecture du texte à l’endroit où ses yeux s’étaient refermés. Cette pensée lui gâchait par avance tout le plaisir de la soirée à venir.

Chapitre trois.
Page cinquante-neuf.

Le napalm n’a rien à faire ici. Qu’on me ramène sur le pont du bateau.

Page Cinquante-Neuf (2)

Coincé debout dans la foule compacte des pendulaires, Paul attend patiemment le moment de s’éjecter du métro. Encore deux stations. Chaque soir la même attente. Chaque soir la même délivrance. S’extirper de la nasse des odeurs corporelles, des longs couloirs et des escaliers aux marches fatiguées. Revenir à l’air libre. Enfin, libre, quelle blague ! Un reliquat d’oxygène emprisonné dans mille mégatonnes de monoxyde de carbone. 
Rouge. Vert. Les conducteurs énervés sont bien forcés de laisser passer les piétons. À regret. Encadré par une haie de phares hostiles, il presse le pas. Dix mètres à franchir avant que le feu ne passe à l’orange. Ensuite, il ne restera qu’une poignée de secondes pour se mettre en sécurité.
Chaque soir Paul se demande ce qui pourrait arriver si un passant distrait prolongeait son séjour sur le bitume au-delà du temps réglementaire. Tapis derrière leur volant, les automobilistes semblent décidés à éliminer tout obstacle situé entre ce carrefour et leurs pantoufles, quand bien même il s’agirait d’un être vivant et marchant. Une fois passé sous leurs roues, il s’imagine aplati, éclaté, transformé en galette de dessin animé.

Pourquoi sommes-nous tous aussi pressés ?

La réponse se trouve peut-être au fond d’un four à micro-ondes.
Affamé, Paul avale sa lasagne brûlante, méthodiquement, sans y goûter. Il l’arrose d’un mauvais vin rouge dans un grand verre à eau. 
Se fait un thé. 
Attrape une boîte de gâteaux.
Se pose enfin sur le sofa.
Ouvre le livre à la page cornée.
Chapitre trois.
Page cinquante-neuf.

_ J’adore l’odeur du napalm au petit matin.

Page Cinquante-Neuf (1)

Droite et immobile, Doria jetait un regard réprobateur sur les derniers feux du soleil couchant. Ce rouge, ce rouge surtout, criard, vulgaire, tartiné sur le fond du ciel outremer donnait à la scène un air de cabaret bon marché. Il fallait tout reprendre, tout repeindre dans une seule palette de tons dorés avec elle, de dos, appuyée au bastingage, son visage légèrement tourné, profil flou et sans âge, les cheveux ondulant sur l’étole de soie brute.
Elle, suspendue au-dessus de la mer, noyée dans le crépuscule criard de cette fin d’après-midi d’été. 
Elle immobile et floue, droite, droite surtout, de la taille aux épaules, la nuque en flèche. De dos, à contre-jour, elle se donnerait au plus trente ans. Où sont passées toutes les autres années ? Sa bouche se plisse malgré elle et du fond de sa gorge monte un spasme tout à fait déplacé. Aucun chagrin ne peut exister sur le pont d’un yacht poli par le frôlement feutré des robes de soirée. Ce doit être le crépuscule, ou alors Debussy, ses longs accords-paysages pour trois violons et une contrebasse.
Non, rien de tout ça. Ce quatuor est le dernier d’une longue lignée de quatuors et la croisière musicale a lieu chaque année depuis… Depuis elle ne sait plus quand.
Mais les jeans. Impardonnables. Bientôt ces musiciennes joueront en costume de bain. Quatre jeunes filles en jeans. Jeunes. Filles. Jeunes.
Belles.
Fraiches.
Jeunes.
Passagères de ce moment fugace, où l’assemblage d’un t-shirt noir et d’un denim délavé suffit à produire de la beauté. Où les pieds se passent d’escarpins. Où il suffit de cinq minutes devant son miroir le matin.
Avant la nécessité du contre-jour pour donner l’illusion d’avoir une seule fois trente ans. Avant la première ride. La première tache. Le premier je ne peux plus.

Page Cinquante-Neuf

Paul ouvre le livre à la page qu’il avait cornée. 
Vilaine habitude prise durant ses années de lycée. Jamais de marque-page. Aucun feutre aux coulées fluorescentes en vogue chez ses condisciples avides de condensés. Le monde entier aimait la surbrillance. Lui préférait le grain de la page. L’odeur de l’encre sur le papier. Le léger relief laissé par le caractère imprimé. 
Le parfum amande amère des vieux Folio.

Chapitre trois, page cinquante-neuf.

Le moment où le vieux monsieur un peu bizarre interpelle un gros chat roux allongé devant l’entrée d’un immeuble.
Le moment où ?
Où sont passés le vieux monsieur et le chat. Et quelle est cette histoire de croisière ?

Pas de problème avec le réalisme magique, mais pas au point de faire sauter la structure et de laisser tomber le récit au moment de faire enfin parler les personnages. Paul feuillette à la hâte les chapitres suivants. Bon d’accord, procédé connu, deux niveaux de narration, deux histoires parallèles qui finissent par se rejoindre à la fin. De ce rapide survol, il apparaît pourtant que le monsieur un peu bizarre semble avoir totalement disparu. Plus aucun chat, non plus. 
On est peut-être en présence d’une rare erreur d’impression. Un éditeur distrait. Deux manuscrits entremêlés. Vérifier la pagination. La numérotation. Mais au bas de chaque page, les chiffes et les nombres se succèdent dans l’ordre habituel. Aucune inversion. Aucun trou. Juste une suite linéaire.

En lecture rapide, il reprend depuis le début. L’assassinat du père. La fugue du fils. L’errance, le métro, le train, l’arrivée dans une ville inconnue. La maison de maître transformée en bibliothèque. L’arrivée du vieux monsieur sans mémoire et sans nom. 
L’apparition du chat.
Leurs regards qui se croisent.

_ Bonjour, je m’appelle Anselme et toi ?

Et,
Chapitre trois.
Page cinquante-neuf.
Un quatuor à cordes sur le pont d’un bateau.

Modèle

Une composition. Torse. Bras. Jambes. Et un visage. Ce visage.
Les cheveux broussailleux.
Le visage.
Allongé. Rallongé indéfiniment par un trait de barbe, tressée, nouée. Un peu de fatigue, un peu d’ennui au fond du voile de ses yeux noirs.
Le modèle ce soir ne bouge pas.
Trente minutes. Trente petites minutes pour dresser la carte de cet immense territoire aux contours mouvants.
Ce soir le modèle ne bouge pas.
Les ombres portées creusent le fond des vallées. La gomme crée des taches de lumière et un coup de doigt révèle du front le modelé.

Trente minutes, figées dans cet espace immobile, quelque part entre son visage et ma main enfin délivrée de moi.

À pic

Avec les montagnes, c’est toujours pareil : on veut grimper dessus pour savoir ce qu’il y a derrière. Peut-être une plaine remplie de rivières. Peut-être la mer. Ou peut-être le désert. Dans la pente pourtant, j’avais autre chose en tête : ce couloir, le couloir, la saignée liquide plantée dans la forêt, toujours dans ma face, de l’autre côté du lac. Provocante, supérieure, moqueuse, évidente, énervante. Viens petit garçon ! Viens voir la grosse pente. Tu me penses skiable, skiable moi ? Dans tes rêves petit garçon, dans tes rêves. Tu verras, au sommet de moi tu regarderas en bas et tu feras dans ton froc. Oublie pas tes couche-culottes. 
J’avais décidé une fois pour toutes d’en avoir le coeur net et je gravissais le sentier abrupt sans mollir et à peine essoufflé. À la croisée du chemin, plutôt que de prendre à droite pour enfin aller mesurer le tour de taille du dévaloir, je continuai tout droit vers le sommet en me conseillant une fois de plus d’aller consulter pour faire réparer les rouages de mon moi contradictoire. 
La vue me laissa sans voix.
À pic dans le lac du pays de chez moi, bordé de prairies rectangulaires accrochées aux collines. Quelques touffes de nuages et deux traits horizontaux pour faire oublier la mer. Je suis resté là. J’ai oublié le couloir, oublié le reste, les heures immobiles creuses, perdues, fichues, englouties dans la gueule béante de la bête qui nous aspire patiemment centimètre par centimètre, jour après jour, les jambes, le tronc, la tête, le dernier cheveu et puis plus rien.

Que le noir.

La réalité du crépuscule me remit la tête à l’endroit. L’altitude, le manque d’oxygène sans doute. Le chemin à l’envers taillait une ligne claire au flanc de la montagne. Il y eut un craquement sec. Sourd. J’ai pensé à la course d’un chamois dans mon dos, un peu plus haut. Quelques secondes plus tard, un deuxième choc suivi d’un troisième, plus rapproché. J’ai fait volte-face, aux aguets, et j’ai vu ces deux blocs suspendus dans les airs à même pas dix mètres au-dessus de moi. Le premier à rebondi sur le sentier, repris son envol pour aller s’écraser au fond du pierrier. L’autre s’est arrêté juste un peu plus bas.

Une fois à l’abri, les jambes molles et le coeur battant, le choc de la pierre contre la pierre est revenu me parler. Me rappeler que quelque part, dans un autre couloir au nom d’ange, un autre bloc s’est détaché. Il y eut sans doute le même son sourd, le même craquement. Mais au fond de la fente étroite, le skieur taillait une courbe parfaite dans une seconde hors du temps. Une seconde, unique et impossible à la fois, l’intersection de deux trajectoires à la frontière des probabilités. Le casque qui éclate, peut-être, je ne sais pas, j’ai préféré ne pas savoir.
Il faisait froid dans cette église. Debout devant tous ces gens, j’ai essayé de te raconter. Je n’y suis pas arrivé. C’était trop vite, trop absurde et trop violent. On n’avait pas pris congé. Depuis, je continue à te parler de la neige et du beau temps, des cerfs qu’on apprivoise et de la beauté des tas de bois. On se chamaille, on se dispute, je vis en théorie, toi tu racontes n’importe quoi.

Alors oui, je déraille, c’est sûrement l’altitude. Pourtant, dans le silence qui a suivi le choc des deux blocs, je crois bien… Non, je suis sûr que j’ai entendu ta voix.
Que le noir.
Que du noir vraiment ?

4000 chasses d’eau

On ne rhabille pas la réalité.
Même en lui collant un sourire rempli de fausses dents.
Même en parfumant au Chanel ses impasses fétides; sous les effluves florales et délicatement poudrées flotteront toujours les relents douceâtres qu’exhale un tas d’ordures abandonné.

Des visages béants
Des chiens errants
De la faim
Du froid

Le néant aux éclats de charbon où se reflètent les enseignes trop éclairées de la vie rêvée, des corps éclatants et des plages émeraude.
Le néant aux éclats clinquants.
Nos entrepôts remplis de vide. Nos entrepôts toujours plus gros. Toujours plus de kilomètres à parcourir, un écran dans l’œil, un chronomètre au derrière pour livrer le nécessaire superflu. Un paquet de matière rare, un objet non désiré, échoué pour une éternité sur des plages anodisées pendant que des immeubles pimpants sillonnent les océans. À chaque étage sa piscine qui filtre les résidus d’ambre solaire, on pourrait boire la tasse, on n’est jamais trop prudent.
Mais à fond de cale, une main noircie active le mécanisme et 4000 chasses d’eau se déversent dans la mer.

A Single Spark

These days of wild uncertain times I ask the empty skies
Who will keep things rolling, who to sing Hosannas to?
The temple calls but I can’t see what use my prayers will be
And will this world keep rolling with only good intentions
?

Une Seule Étincelle

En ces jours fous et incertains, je m’adresse au ciel vide
Qui continuera à faire tourner le monde, pour qui chanter nos Hosannas ?
Le temple appelle, mais mes prières ne sont d’aucune utilité
Est-ce que ce monde continuera à tourner juste avec de bonnes intentions ?

David Gilmour, A Single Spark, Luck and Strange, 2024