Couteau

Je n’ai jamais rien lu de Salman Rushdie. Pas la moindre ligne. On mesure ici toute l’étendue de mon inculture.  J’ai simplement été attiré par la couverture du livre, Knife, mot coupé en deux par une entaille verticale, un trompe-l’œil magnifique, saisissant résumé de l’histoire d’un homme poignardé sur la scène d’un auditorium bondé.

Au-delà de l’abyssale absurdité du geste, on reste tout à fait interdit par le mobile du crime. Comme moi, l’agresseur n’a jamais lu Rushdie, juste deux pages des Versets Sataniques, et quand on lui demande ce qu’il connait de l’auteur, il répond que ce sont principalement des extraits de conférences vus sur Youtube. Il y a vu un homme malhonnête, qui attaque l’islam et qu’il n’aime pas, lui qui respecte l’ayatollah.

Voilà.

Ensuite, un tweet lui a appris que Rushdie allait faire une apparition publique à Chautauqua, État de New York. Il a noté la date, pris sa voiture, un sac rempli de couteaux, on se demande bien pourquoi, sans doute une question de qualité de lame, et s’en est allé poignarder un vieux monsieur de 75 ans venu parler de la nécesité de protéger les auteurs en danger.

« Je n’aime pas la personne. Je ne pense pas qu’il soit une très bonne personne. » 15 coups de couteau.
Pour ça.

Faire revenir les chromes

Il luisait doucement dans la pénombre.
Discret. Rouge fatigué. Le guidon plat et recourbé. Penché sur sa béquille, nonchalant, sans rien dire. Et terni. Terni aussi, blanchi par la poussière du ciel, vieilli, ridé, usé par les années. La toile de ses pneus un peu ébouriffée. Le cadre fin et les haubans légers. La silhouette filigrane, le haut de la fourche chromé, encore brillant après toutes ces années. Né dans les années 70 dans les usines Cilo, comme mon premier vrai vélo. Sans crier gare, ces quatre lettres me transportent sur ce foutu raidillon à cinq heures d’un matin de juillet.

Il fait déjà si chaud et je n’ai pas dormi.
Des nuits blanches de l’adolescence et de leurs lendemains qui déchantent on tire des conclusions douces-amères quand il s’agit d’attaquer cinq kilomètres de plan incliné à la seule force de ses jarrets.
Je voudrais bien m’arrêter là, sur le plat, me coucher entre deux murs de pierres sèches et dormir tranquille jusqu’à la fin de mon échec scolaire. Seulement, il y a maman. Elle va se lever dans un peu plus d’une heure. Faire sa toilette. S’habiller. Prendre son petit-déjeuner. Ne pas me voir sortir de ma chambre alors que le car va bientôt arriver. Elle ouvre la porte de ma chambre. Le lit est vide. Vide.
Vingt minutes plus tard, j’ai franchi le premier palier sans mettre pied à terre et en souplesse, s’il vous plait. Sur le long faux-plat, je m’interroge, comment est-ce possible que j’avance à cette allure, les jambes en manches de veste et des haut-le-cœur plein l’estomac ? Je ne sais pas. Les deux derniers kilomètres d’ascension, je les efface de la même manière, au train, et presque sans transpirer. J’arrive chez moi, je mets pied à terre et range mon vélo sous l’abricotier. Ensuite, je grimpe sur cet arbre commodément situé juste sous ma fenêtre que j’ai pris soin de laisser entrebâillée. D’un bond léger je glisse de la branche vers l’intérieur de ma chambre, stratagème ingénieux qui supprime le passage par la porte d’entrée et le déclic de son loquet bruyant qui ne manque jamais de réveiller maman.
Je rejoins mon lit. Aucun bruit. Tout le monde dort.

Devant moi, le vélo rouge marqué désir. Je le voulais pourtant, commun, ordinaire et si possible un peu fané, juste ce qu’il faut pour ne pas craindre la morsure de la pince monseigneur pendant que papa déambule dans les rayons remplis de légumes ou de chocolat.
Je le voulais aussi invisible que cet adolescent caché au dernier rang.
Je vais te le démonter aussi sec, le nettoyer, le graisser, lui changer les pneus, faire reluire ses jantes et ses garde-boue.
L’oindre des meilleurs produits.

Refaire à neuf mes souvenirs.

De la mort au Parmesan

Rêver. Ça se fait encore ça, rêver ?

Rêver éveillé, vous savez, ce truc bizarre qui se passe entre les quatre murs de la boite crânienne. Fermer les yeux ou les laisser ouverts, dans le vague, la focale réglée sur flou, sur rien du tout. Se tenir en équilibre fragile sur le rebord de la conscience, là où la rumeur du monde s’efface pour faire place au silence. De la mer, du soleil, un visage, les rides remplies de sel. La branche flexible qui mène au faîte du cerisier, les longues nuits d’été, une promenade, cette histoire à raconter, un paysage, des personnages, le dialogue du fils et de la maman télescopé par quatre tomates, une endive et deux poivrons.

Ne pas oublier les oignons.

Au fond du jardin brûle un feu de sarments, leur odeur envahit ce début de printemps, du bois sec et craquant. Un coup de pioche réveille la terre, sous la croûte dure, le réseau des vers, il faudrait penser à payer la concession du petit cimetière, le loyer aussi. Dôle de système où le coût de la mort ne cesse d’augmenter. Mais qu’est-ce qui va lâcher en premier et combien d’années encore ? Il y a dix ou vingt ans, personne ne parlait de la mort et pourtant, le même sang continue de couler. Mardi prochain, rendez-vous chez le médecin avec des mains de médecin, une tête de médecin et des lunettes de médecin. Résultat des analyses en langage de médecin. Traduit en langage commun, rien de particulier à signaler, attention quand même à votre taux de cholestérol qui a tendance à grimper.

Ne pas oublier le Parmesan.

Dans ce restaurant sombre et industriel, le pesto vert vert vert fait voyager les gens qui ferment les yeux en le goûtant. Retrouver cet instant, le retranscrire, revenir dans le temps, revivre, recréer, se téléporter, être partout ici et partout ailleurs.

Laisser rêver les rêveurs.

Visionneuse Master View

Entre hier et aujourd’hui, dans cette plaine immense et vert-de-gris, l’horizon lointain, diffus, l’horizon, une illusion, une vue de l’esprit, des noms, des prénoms flous sur des visages passés au carrousel d’un disque stéréoscopique, le déclic de la visionneuse orientée vers le ciel pour capter un maximum de lumière mais la pellicule est grossière, on devine à peine les yeux et pourtant ce regard nous transporte dans un autre moment, de la neige, du vent, le monde endormi, la ville immobile et la fumée du tabac blond accrochée au rebord de la fenêtre en attendant la nuit, le jour, une autre nuit, quelque chose de moins gris, la fin du brouillard, un grand nettoyage, un autre commencement.

Sourire industriel

Sourire du coin de l’œil.
Sourire en montrant les dents.
 Sourire en ayant l’air content, heureux, faraud, malicieux, étonné, renversé, pincé. Sourire interrogateur, interloqué : vous ici ! Quelle surprise ! Si on m’avait dit que vous seriez tous là, au bord du tapis rouge avec toutes ces caméras, ces appareils photographiques, j’aurais passé une autre chemise.

Apprendre à sourire pour faire reluire l’objectif du téléphone portable tenu à bout de bras, il y a certainement des tutoriels pour ça. Des cours en distanciel avec à la clé, des certificats de capacité à étirer ses lèvres de trente-six manières différentes sans jamais bouger les oreilles ou le bout de son nez.

Tous ces faciès traversés par une fente convexe laissent l’observateur perplexe. On voudrait soulever le voile, voir ce qu’il y a dessous, dans l’assiette monogrammée, aspirer la flaque de sauce scintillante pour découvrir le morceau de viande tannée que seule une tronçonneuse pourrait découper.

Hachis de cimetière

Le ciel noir s’illumine
Au clair des fragments d’un missile
Explosé par un anti-missile.
Feux d’artifices mortels
Sur nos écrans virtuels,
Mais dans le cœur éventré des villes
On meurt à balles bien réelles
Pendant qu’un déluge métal brûlant
Délaye le crâne des pauvres gens
Qui croient bien sûr en un seul Dieu.
N’importe quel Dieu vous dira
Qu’il n’en peut foutre rien,
Victime collatérale
Du marketing des marchands d’armes
Qui font tourner leurs usines
Au déplacement des frontières,
À la couleur des paupières
Ou de la religion.
Tout ce qui fait tourner leur moulin à pognon.

Drôle de métier, non ?
Vendeur de mort.
Dessinateur de destruction,
Ingénieur de désolation.
Mais de quoi parle-t-on
Au salon des marchands d’armes ?
De la dernière version
De l’obus à défragmentation.
Du rabais de quantité
Sur les mines antipersonnelles,
10 pour cent de réduction
A partir de 300 amputés.
On compare les mérites
De l’obus électronique
Ou de l’explosif filoguidé.
Et surtout de la crise qui guette,
De la paix qui menace
La bonne marche des affaires
Et pourrait réduire l’épaisseur
Des enveloppes de fin d’année.
Alors, on lève les yeux, on espère
Que d’un côté d’une frontière,
Quelques bons vieux militaires
Veuillent bien trouver une bonne raison
D’inventer une nouvelle guerre
Pour relancer les affaires,
Recrépir les cimetières
D’une couche fraîche de hachis de chair.

Le retour de la mèche

Sinueusement, l’hydre resserre ses anneaux.
Elle a la force et tout le temps. Sur chacun de ses fronts, une croix crantée qu’on avait cru enterrée à jamais au plus profond des cachots de l’histoire. Mais quand bien même on en couperait cent, il restera toujours une tête au sommet du serpent. Une mèche lissée sur le côté. Une moustache. Et une chemise brune pour le défilé. Au pas, s’il vous plait. Au pas, pour la liberté. Tous ensemble et bien alignés. Je ne veux voir qu’un seul homme. Rien qui dépasse. Tous la même couleur. La même odeur. La même langue et les mêmes mots.
Et tous les mêmes idées dans le cerveau.

Liberté de penser comme moi.
Liberté de parler comme moi.
Liberté d’agir comme moi.
Liberté d’exister comme moi.

Je suis votre liberté.
Suivez-moi !
Lentement, ils se mettent en marche, en bon ordre. Dix. Vingt. Cent. Mille. Cent mille. Des millions. Sur la même ligne et en même temps. Sur l’estrade, au-dessus des bannières, la mêche a une autre couleur, un autre format, en bataille, relevée, hérissée ou rasée sur les côtés. C’est fou, l’importance du poil chez les dictateurs. Le cheveu, élément majeur de l’identité visuelle, au même titre que l’uniforme, le drapeau et le fouetté de la main.
On les voit venir de loin, de toujours, leurs certitudes en bandoulière et les armes au poing. Un jour, pas si lointain, ils brûleront nos livres, raseront tous les crânes et les idées qui dépassent.

Un jour, on n’y peut rien, et pour certains d’entre eux, aujourd’hui, c’est déjà demain.

Nos corps mi-saison

Nous sommes faits pour la mi-saison.
L’entre-deux ni trop chaud ni trop froid.
L’été nous cuit et l’hiver nous transit. Nous sommes si vulnérables dans nos corps fragiles, réglés au degré près. Un coup de vent et nous toussons. Un coup de chaleur et nous suffocons. Une volée d’escaliers trop haute nous laisse pantelants, le souffle court et l’haleine chargée. Une bactérie s’insinue entre nos doigts et nous voilà sur notre lit de douleur, à demi inconscients et branchés sur un respirateur.
Une grippe nous emporte aussi bien qu’un cancer du côlon.
Et parfois nos cœurs se figent sans aucune raison.
Nous sommes tellement passagers, éphémères.
Retenus de force dans la gangue de nos corps périssables, nous durons à peine le temps de quelques saisons.