Duo de livres servi sur son lit de frites et son filet mignon

Sur le porte-bagages de mon vélo, le sac ploie sous le long fil du crochet métallique monté sur ressorts. Entre les deux barres, une bosse rectangulaire formée par deux livres de type Folio couchés sur un filet mignon de porc et un sachet de frites au four.
Mes excuses à tous les cochons. C’est une occasion un peu particulière et l’emballage précise qu’il s’agit là d’un élevage respectueux des animaux, élevés, nourris et habillés tout en bio.
Pareil pour les frites. Chères pommes de terre, pardon. Il eut mieux valu que je vous apprête en suivant la procédure : nettoyage, épluchage, débitage et frittage, mais le temps passe trop vite, qui ne sait faire que ça. Je précise que l’équilibre nutritionnel ainsi que l’harmonie des couleurs seront assurés par l’adjonction d’un frissoulis de brocolis sur le dernier tiers de l’assiette.
Au déballage, les deux Folio ont profité du voyage pour se rafraichir les pages jaunies par le temps et le passage d’autres mains que les miennes. Pour peu, je les installerais volontiers à l’étage des légumes mais un scrupule me retient au moment d’ouvrir la porte du frigidaire. Je pense à tous ces caractères imprimés frissonnants dans le noir, ces phrases grelottantes, ces chapitres bien ordonnés que le froid pourrait saisir et retourner cul par dessus tête.
Pendant ce temps, les frites se décongèlent et le filet attend. Il n’y a plus de place pour eux sur les rayons de ma bibliothèque.

Lire. Manger.
La même faim.
Le même panier.

Livrecaments

« C’est tout à fait stupide de penser que vous devez lire tous les livres que vous achetez et tout aussi stupide de critiquer les gens qui achètent plus de livres qu’ils ne pourront jamais lire. Ce serait comme prétendre que vous devez d’abord utiliser tous les couverts ou tous les verres ou les tournevis ou les forets avant d’en acheter de nouveaux.

Dans la vie, il existe des choses qui doivent toujours être disponibles à profusion, même si on n’en utilise seulement une fraction.

Par exemple, si on considère les livres comme des médicaments, on comprend bien qu’il faudrait en avoir le plus possible chez vous : si vous voulez vous sentir mieux, vous allez pouvoir choisir un livre dans « l’armoire à pharmacie ». Pas un livre au hasard, mais celui qui correspond le mieux au moment présent. C’est pourquoi vous devriez toujours avoir le choix du médicament !

Ceux qui achètent seulement un livre, lisent seulement celui-là et ensuite s’en débarrassent, appliquent simplement une approche consumériste aux livres, ils les considèrent comme un produit de consommation, une marchandise. Ceux qui aiment les livres savent bien qu’un livre est tout sauf une marchandise. »

 Umberto Ecco, 50’000 livres dans sa bibliothèque