Esturgeon’s Blues

Les esturgeons peuplent notre planète depuis plus de 250 millions d’années. Ils sont reconnaissables grâce à leur corps allongé et pointu aux deux extrémités, leur tête en forme de bec, l’absence d’écailles et leur proportion hors-norme ; il n’est pas rare de rencontrer des esturgeons de 2 à 3,5 mètres et des bélugas de 5 mètres.

L’esturgeon se meurt et ses précieux œufs avec.
Vous savez, le caviar qu’on voit mangé à la louche dans les films de James Bond, le caviar pourrait disparaitre, faute de poisson porteur. Soudain, l’angoisse saisit le monde d’en-haut, qui contrairement au monde d’en-bas, ne se nourrit pas seulement d’un steak de minerai de viande pris entre deux tranches de plastique. Pourtant, le hamburger c’est bon, le hamburger c’est pas cher et on se demande bien pourquoi on lui préfèrerait des œufs gélatineux à la couleur douteuse arrachés sans façon aux entrailles d’un poisson.
Tous les goûts sont dans la nature, mais il y a des pervers, quand même.

Pris par surprise, les happy few envisagent avec angoisse l’apparition de cette nouvelle menace : que se passera-t-il lorsqu’il n’y aura plus de caviar pour tartiner le dos de leurs toasts monogrammés ? Le problème n’est pas tant la disparition de la matière première que le manque à dépenser : va trouver une substance comestible à 5’000 Euros le kilo ! Il y a bien la truffe blanche, 3’000 balles dans les bonnes années, mais ça te donne une haleine de chacal au petit déjeuner.

Désemparé et ne sachant que faire de cet argent qu’il ne pourra plus dépenser, l’ultrariche s’achète un bout de yacht pour se rassurer.

De l’ocre dans l’air

Repeint couleur sable, le monde a des allures de vieille photo jaunie, de carte postale d’avant la quadrichromie.

Nous sommes si loin du désert, si loin, et pourtant il suffit d’un peu de vent pour que les dunes se soulèvent et chargent l’air de souvenirs sépia. De photographies floues remplies de chapeaux à bords mous. D’images bougées aux couleurs mélangées. De fromage grillé qui coule sur la pierre d’un foyer improvisé et des courses parallèles au courant de l’eau sortie des glaciers.

L’odeur de la première neige, de ses flocons lents aux lueurs lampadaires.

Les sourires figés dans le carcan empesé des habits du dimanche et ma grand-maman Ida qui retient son foulard que le vent voulait emporter.

Juste une ligne de ciel

On se serait cru au fond d’une impasse, si ce n’était le sillon de lumière que le fleuve avait taillé d’est en ouest. L’ouest comme un point de fuite éperdu vers un long coucher de soleil, au fond, tout au fond de l’horizon, à l’embouchure où l’eau épuisée arrête enfin sa course linéaire pour embrasser le roulis de la mer.

J’aimais cet enfermement, cet enserrement. Les jours où le grand vent chaud nettoyait l’air à grands coups de balai, les montagnes descendaient des vallées, on aurait pu les caresser d’un revers de la main. J’aurais voulu qu’elles se penchent à se toucher, à laisser juste une ligne de ciel pas plus grande que la trace blanche de l’avion de passage.

Nuit décapotable

Habillées de lumière et d’un carré de soie,
Tes jambes nues luisaient au fond de l’habitacle.
Tes mains sur le volant frissonnaient quelquefois
Dans les parfums boisés de l’air décapotable.

Un voile de crépuscule attaché dans le dos,
Tu traçais un sillon dans le halo des phares.
Un pan de soie liquide enroulé sur ta peau
Inscrivait un frisson sur nos points de départ.

La route qui s’accrochait aux flancs nus des rochers
Nous emmenait plus loin au fond de la vallée,
Ton profil éclairé aux diodes lumineuses
Et les ombres pressées sur tes jambes nerveuses.

Nous étions suspendus à la fin de l’été,
À la route, à la nuit, au bord du temps qui fuit,
À un carré d’étoffe qui voulait s’envoler,
Malgré ce nœud fragile qui ne veut pas céder

Nous roulâmes ainsi jusqu’au petit matin.
Le soleil sur le lac découpait des rivières,
Semait sur tes épaules un champ de taches claires
Qui s’envolaient légères sur les bords du chemin.

Habillée de lumière et d’un carré de soie,
Tu coupas le contact, sortis de l’habitacle.
Je vis ta jambe nue et un escarpin noir
S’inscrire dans le reflet de ta décapotable.

La saison des fleurs

La fenêtre encadre un carré de nuages tressés de ciel bleu. Un sapin, un massif vert été comme hiver, un arbre immense et décharné et un cerisier couvert de fleurs d’un rose fragile comme ce demi-jour de printemps. Au fond, un magnolia en pleine bourre envoie tout ce qu’il a. Il faut faire vite, au premier coup de vent, les pétales vont s’envoler.
La lumière change, imperceptiblement.
L’air immobile attend la suite, les couleurs et l’arrivée du vert, tendre, pomme, profond, amusé ou fatigué. 

Chaque année le même miracle à peu près au même moment. 
Mécanique immuable et pourtant, y aura-t-il toujours un autre printemps ?

Des histoires d’occasion

Je marche sous la menace de ce ciel gris souris né d’un printemps prématuré. Y’a plus de saison ma pauv’ dame et février nous réchauffe les pieds.
Je marche, rempli de doutes et d’anticyclones immobiles qui installent sur nos têtes un plafond de verre qu’aucun flocon de neige ne pourrait percer. Je marche, je m’ébroue, j’accélère un peu pour s’assurer qu’au fond de moi il y a encore un cœur qui bat.

Je suis passé ici cent fois. Mais peut-être d’un autre pas, d’une autre humeur, la tête ailleurs. Ce sont pourtant bien deux ou trois mètres linéaires de livres de poche qui déroulent leurs charmes un peu flétris devant moi. C’est émouvant, ces pages jaunies qui ont déjà raconté leurs histoires à d’autres mains, à d’autres regards. Parfois, on trouve un nom, une dédicace, des annotations, des passages soulignés au crayon. On s’arrête. On relit. Pourquoi ce paragraphe en particulier ? On en oublie l’histoire pour essayer de comprendre, on tourne les pages à la recherche de traces qu’il ou elle aurait laissées. On imagine. On se met à rêver.

Il y avait une vitrine derrière les trois boites remplies de livres. Une porte aussi, que j’ai ouverte et une fois le seuil franchi, trois pièces en enfilade, couvertes de livres du sol au plafond. La libraire m’a proposé un café, mais je n’avais pas le temps, pas une minute à perdre : tous ces dos un peu froissés marqués de noms et de titres pas encore déchiffrés me faisaient de l’œil et la promesse d’une autre histoire, d’une écriture nouvelle qui vient vous frapper au beau milieu de l’estomac et donne à votre intérieur une nouvelle couleur.

Une heure plus tard, et trois livres sur le comptoir, la libraire me parlait de ses recherches, de sa stratégie pour trouver de la bonne littérature de deuxième main. Elle allait chercher un album de dessins au fusain. Perfide peut-être, mais touché, sûrement. Je feuilletais, la gorge sèche, lui proposais de mettre l’objet de côté, parce qu’il fallait que je me calme, que je m’en aille avant de devoir aller chercher une brouette pour transporter la moitié de sa bibliothèque.

De retour chez moi, j’ai pris une bonne résolution. Je n’y retournerai pas avant d’avoir lu les deux romans et le livre de souvenirs. C’est décidé et je m’y tiendrai. Bon, il faut quand même que je repasse, juste pour les dessins au fusain. Ce serait impoli de réserver et de ne pas repasser dans la semaine. Voilà, dans la semaine, c’est ça.
J’irai samedi.
En vitesse.
Sans m’attarder.

Les enfants qui s’enfuient

Les autorités israéliennes ont diffusé une compilation d’images montrant les massacres commis le 7 octobre 2023 dans les localités israéliennes aux abords de Gaza. Cette vidéo a été projetée au moins cinq fois à destination du contingent de 2 050 journalistes étrangers qui a été accrédité par Israël depuis le début du conflit.
Pour chaque séquence, nous (journalistes de libération.fr) avons spécifié l’origine des images – caméra « piéton» (bodycam), caméra de surveillance (CCTV), caméras embarquées à bord de voitures (dashcam) – et le lieu où elles ont été tournées quand cela était mentionné.

4e séquence : environ 5 minutes

CCTV à Netiv HaAsara : Intérieur d’une maison, dans une cuisine. Un père et ses deux jeunes garçons, tous en caleçons, tentent de fuir.

CCTV à Netiv HaAsara (sans son) : Extérieur de la maison. L’homme et les deux garçons courent vers ce qui semble être un abri. Quelques secondes plus tard, un homme du Hamas s’approche, lance une grenade. Le corps du père tombe, inerte. Un autre homme du Hamas arrive. Les deux enfants sortent, visiblement blessés.

CCTV à Netiv HaAsara : Intérieur de la maison, dans une cuisine. Les deux enfants rentrent. Ils pleurent.
[Coupe] Il y a du sang partout. «Papa ! Papa !» crie le plus âgé. Un des hommes du Hamas demande de l’eau en arabe. «Je veux ma maman», lui répond le garçon. L’homme du Hamas ouvre le frigo, boit du soda au goulot.
[Coupe] «On va mourir», dit le plus âgé. Quelques secondes plus tard il est sur les genoux, il dit : «Pourquoi suis-je vivant ?» Le plus jeune, blessé dans l’attaque, est aveugle d’un œil. Le plus âgé nettoie ses épaules maculées de sang avec une gourde.

CCTV à Netiv HaAsara (sans son) : Extérieur de la maison. Les deux enfants s’enfuient.

CCTV à Netiv HaAsara (sans son) : Extérieur de la maison. La mère arrive avec deux gardes de sécurité du kibboutz. Elle découvre son mari, s’effondre. Les deux gardes l’emmènent.

https://www.liberation.fr/checknews/crimes-du-hamas-quy-a-t-il-dans-la-video-de-48-minutes-dhorreur-que-montre-tsahal-a-la-presse-etrangere-20231102_MD2JVN3AH5C6JKE5T7TGXYS5DE/

La petite fille au rouleau de bonbons

Dans la banlieue animée de Kahn Yunis, lovée au cœur de Gaza, naquit une petite fille. Elle grandit entourée de l’amour de son père (son baba) des soins de sa mère et de ses frères et sœurs – son univers, résumé à la simplicité de leur modeste logement. Chaque semaine, après la prière du vendredi, ils marchaient en famille vers la mer de Gaza, chaque pas un rituel précieux. Leur foi et leur amour réciproque résonnant à chaque écho de l’appel à la prière.

La jeune fille avait un lien fort et affectueux avec son baba. Par jeu, elle s’amusait souvent à faire semblant de se noyer pour l’attirer dans l’eau et la sauver en faisant appel à son désir instinctif de la protéger. Ensuite ses petites mains serraient bien fort les solides bras de son baba pendant qu’il la soulevait très haut dans le bleu infini du ciel de Gaza. Elle adorait le contact des grains de sable sous ses pieds et le pétillement frais de la mer sur sa peau alors qu’elle dansait et que les ondulations de l’eau reflétaient son bonheur.

Elle ne savait pas du tout que sa bien-aimée Gaza était une prison à ciel ouvert, isolée et confinée depuis plus de dix ans. Au-delà des hauts murs qui marquaient ses frontières existait un monde invisible et inconnu d’elle – un monde interdit qu’elle ne pourrait jamais découvrir.

En semaine, elle portait fièrement son sac d’école rose et marchait avec ses frères et sœurs dans les rues étroites de Khan Yunis. Elle aimait aller à l’école et rêvait de devenir institutrice. Elle restait des heures devant le tableau noir en dessinant de grandes lettres de l’alphabet, des fleurs et des cœurs esquissées avec soin dans ses tons favoris de rose pastel et de bleu.
Sur le chemin du retour, elle s’arrêtait souvent chez son marchand de bonbons préféré. Elle était fascinée par l’étalage de friandises multicolores, mais elle revenait toujours vers les rouleaux de bonbons aux tons pastel. Ils lui rappelaient ses rêves, ses rêves couleurs pastel. Avec la pièce d’un shekel que son papa lui avait donnée ce matin-là, elle voulut acheter deux rouleaux de bonbons, alors qu’elle ne pouvait en acheter qu’un seul.
Tout en admirant ses magnifiques tresses et les barrettes roses et bleues qui ornaient ses boucles, le propriétaire de la boutique lui offrit deux rouleaux de bonbons. Le premier qu’elle pourrait savourer ce jour-là et l’autre, dit-il, elle pourrait le garder pour le jour où elle aurait faim et qu’il n’y aurait plus rien à manger. La petite fille le regarda, surprise, mais trop contente de serrer deux rouleaux de bonbons dans ses petites mains.

Elle rentra bien vite chez elle en dansant de bonheur. Impatiente de montrer le cadeau du magasin de bonbons à son baba. Elle défit lentement l’emballage, savourant chaque bonbon rose vert et bleu, admirant leurs couleurs avant de les goûter. Cette nuit-là elle s’endormit en rêvant d’un magnifique ciel bleu et d’un arc-en-ciel aux couleurs pastel et rempli de papillons. Mais quand vint le matin elle fut réveillée par de lourds bruits de tonnerre qui remplissaient l’air. Elle courut vers son baba pour aller se réconforter dans ses bras. Son père la rassura et lui promit que tout allait bien se passer. 
Le bruit des sons lourds se prolongea pendant des jours et les couleurs vives du monde extérieur furent peu à peu remplacées par une palette de gris. Disparu le ciel bleu de Gaza, remplacé par une atmosphère morne et sombre. Les fenêtres de leur petite maison étaient brisées et elle ne pouvait plus voir les belles couleurs du monde extérieur.

Vendredi à nouveau ; elle pouvait entendre l’appel à la prière de midi. Elle courut vers son baba et le supplia de l’emmener à la mer encore une fois. Sa maman lui avait donné un peu de pain et deux olives mais elle avait encore faim. Son baba lui dit : “Tu te souviens de ton rouleau de bonbons ? Va le chercher. On pourrait peut-être aller à la mer cet après-midi si tous ces gros bruits veulent bien s’arrêter ?” Son baba savait bien que les bruits n’allaient pas s’arrêter. Il savait qu’il ne pourrait plus emmener sa petite fille à la mer de Gaza.
La petite fille revint en courant vers son père, le rouleau de bonbons encore intact dans sa main. Son baba la regarda : “Mange les bonbons maintenant, avant d’aller à la mer ?” Mais la petite fille refusa. Elle voulait ouvrir l’emballage quand ils seraient arrivés à la mer de Gaza. Son père acquiesça et promit de l’emmener bientôt. Ainsi, elle serra bien fort le rouleau de bonbons et se blottit dans les bras de son père. Pendant un court instant, tout devint calme.

Elle finit par s’endormir, serrant toujours dans sa main le rouleau de bonbons et rêvant du jour où ils retourneraient à la mer.

En mémoire de la fille palestinienne morte avec un rouleau de bonbons dans sa main, tuée par un raid israélien, le 20 décembre 2023 à Khan Younis.
Traduit de l’article
https://certioraris.com/2023/12/23/in-memory-of-the-girl-with-the-candy-roll-in-her-hand/

https://certioraris.com/

Entre deux secondes

Il arrive parfois que le temps bienveillant retienne l’aiguille des secondes et vous laisse entrer dans un instant immobile, un instant figé dans le temps. On s’y glisse, en suspension entre deux mondes, et ici il n’y a que la neige, les arbres et le vent.
Aucun bruit.
Les deux skis en équilibre sur leur carre intérieure, droite, gauche, aucun effort, aucune résistance, une infime poussée à la sortie du virage et le monde revient à la verticale. Le corps facile dans la répétition de ce mouvement aussi simple que le battement régulier de mon coeur.

 Ça ira mieux avec une main

_ Bonjour, comment ça va ?
_ Bien et toi ?
_ Pas trop mal avec ce temps.

Il faut bien qu’on se renifle un peu le derrière avant de parler de notre prochain cancer.
Mais quand même, comment ça va, cent fois, mille fois, comment ça va, alors qu’on n’attend pas de réponse, comment ça va, virgule sonore aussi obsédante qu’une secousse imprimée au cul d’une bouteille d’Orangina.
Secouez-moi, secouez-vous! Ensemble, trouvons autre chose, une autre expression, une vraie fausse question rhétorique genre : « Est-ce que la terre est bleue comme une orange ? »

Mais non. Comment ça va. Sans imagination. Sans point d’interrogation. Manière de dire que je t’ai bien vu sur mon chemin, mais je suis pressé, j’ai une tonne de courrier à trier. Alors, tire-toi de là, et vite.
Traduit de l’américain : « Comment est-ce que ça se passe pour toi ce matin ? » Tu veux vraiment le savoir cher frère humain étatsunien ? Avec huit heures de décalage dans le buffet, j’ai ma tête entièrement enfoncée à l’endroit que tu connais bien. L’odeur de café grillé retourne mes intérieurs. La flaque luisante de l’omelette et ton sourire gélatineux me bouchent les coronaires. Au secours ! Je manque d’air.
Comment je vais ? Vraiment ?
Je vais nulle part, et pour les salamalecs d’usage, j’aimerais qu’on se taise, qu’on ne dise plus rien.
Qu’on se fasse juste un signe de la main.