384’000 kilomètres

Le drame de ce monde, c’est le manque d’acheteurs.

Prenez l’automobile : les usines recouvrent des hectares de terre autrefois agricole. La main d’œuvre foisonne. Nous disposons aujourd’hui d’un réseau autoroutier de première bourre où nous pouvons passer de zéro à cent à l’heure sans dérager d’un millmètre l’ordonnancement impeccable de notre brushing élagué par ordinateur.

Des siècles de civilisation, la découverte de la roue, du moteur, de la courroie de transmission. L’invention de la chaîne de production. La poussière volage domptée, policée, compactée, aplatie sous une lame épaisse de goudron visqueux. Des milliers d’années de recherche pour aboutir à quatre roues propulsées par une armée de chevaux-vapeur montés sur des jantes en alliage léger plutôt que sur des sabots de plomb. Pare-brise en verre feuilleté que le choc d’un caillou n’étoile plus d’une toile d’araignée. Sièges chauffants recouverts de cuir Conolly pleine fleur. Vide-poches pour celles et ceux qui veulent marcher léger. Écrans plats et climatisation à tous les étages.

Des millions d’heures de travail pour arriver à ce morne constat : aujourd’hui l’automobile est là mais pas le conducteur. Le drapeau noir flotte sur les usines. À l’intérieur, quelques squelettes métalliques sont accrochés par les pieds aux crochets des chaines de montage. Le personnel est en réunion avec la direction. L’heure tourne, qui est grave. Le temps passe, qui ne fait rien à l’affaire. L’univers de l’automobile manque de conducteurs. Et si on offrait un permis de conduire à tous les enfants à partir de huit ans ? Et les Chinois, alors oui, les Chinois ? Que chaque Chinois achète une voiture et nous serons tirés d’affaire. Et tous les pays d’Afrique ? Est-ce qu’on y pense à tous ces pays qu’on méprise mais qui pourraient dans un avenir très proche être décorés par nos concessions automobiles, subjugués par nos offres spéciales de leasing à 0.5 pour cent remboursable en 192 mensualités avec kilométrage illimité et jeux de tapis personnalisés ? Il est là, le secret de la croissance, dans ce gisement de population, ce minerai vierge qui attend béant le long baiser goulu de la foreuse. Alors enfin, on construit des usines partout dans le monde et c’est le début d’un nouvel âge d’or : tous ces nouveaux conducteurs ont besoin d’essence, de routes, de parkings immenses où aller regarder passer les dimanches, en famille, en léchant leurs doigts luisants du sang douceâtre qui gorge le ventre mou de leurs hamburgers. Les chaines de montage tournent à plein régime et le prix de la baguette à presque doublé. À la bourse les valeurs automobilistes atteignent des niveaux jamais égalés. Nous sommes enfin sortis du tunnel, les affaires reprennent et l’argent revient. Le monde exulte, c’est la reprise, c’est bon pour l’emploi et ça fait rire l’économie.

Un jour pas si lointain, toutes les autoroutes de la terre ne suffisent plus à contenir 7 milliards d’automobiles. Pris dans les bouchons, les conducteurs s’irritent de ne plus pouvoir bouffer du kilomètre. Une rumeur sourde monte du fog poisseux où ils sont à jamais englués. Les conducteurs se réunissent en associations de conducteurs. Ils rédigent une charte où sont inscrits leurs droits, surtout le premier : « Chaque conducteur a le droit de rouler. » Alors, tous les conducteurs roulent vers la capitale. Le gouvernement se réunit en toute hâte. Il déroule un plan rouge, vert ou bleu. Sur la carte routière, chaque croisement est un point noir, chaque carrefour une zone d’engorgement. Dehors, on entend déjà les klaxons de 7 milliards d’automobiles qui s’approchent lentement. Il faut trouver une solution ici et maintenant. C’est alors qu’une main se lève et qu’un petit bonhomme tout gris prend la parole.

« Monsieur Le Président, que penseriez-vous d’une autoroute de trois-cent quatre-vingt mille kilomètres aller et tout autant au retour ? Il y aurait là, je crois, de quoi retrouver la croissance et régler tous nos problèmes de trafic : 384’000 kilomètres de péages et de relais autoroutiers, vous imaginez le marché ? »

Monsieur Le Président demande à ses conseillers de faire un rapide calcul.
Monsieur Le Président sourit.
Monsieur Le Président fait construire une autoroute qui relie la terre à la lune.

La vie qui roule

Les pointillés de la ligne blanche découpent la bande d’asphalte en deux parties égales et bordées par des glissières de sécurité. C’est un profil en U.

Un profil extrudé qui traverse le paysage. Parfois le profil disparait pour réapparaitre plus loin. Parfois il s’allonge sur les piles d’un pont. Parfois il s’arrête et c’est la fin de l’autoroute.

Un profil en U où les voitures roulent toujours dans la même direction, parallèles et prises dans la même gangue de vitesse immobile. Le  soleil se lève et fait briller les toits. Le soleil se couche et fait briller les toits. Le matin la lumière blanche. Le soir la lumière orange. Ligne droite, courbe à gauche. Ligne droite, courbe à droite. Le chemin se fait à l’endroit. À l’envers. En été. En hiver.  Sortie, 10 kilomètres. Sortie 5 kilomètres. Sortie maintenant. Freiner. Rétrograder. Tourner le volant. Freiner encore et s’arrêter. Reprendre le volant et refaire le chemin. Suivre aveuglément le tracé fermé du profil en U.

Pendant ce temps l’automne arrive et la vie roule sur d’autres chemins.