La véritable origine de l’automne (25)

Engoncé dans une gangue de demi-sommeil, Adam déglutit bruyamment. Il renifla, renâcla, émit toute une série de bruits mouillés et tout à fait décourageants. Il se tourna, se mit en boule, se déplia, les yeux obstinément fermés à la lumière du jour, le corps engourdi et lové dans les derniers replis bleus du sommeil. Un rayon de soleil vint se planter au coin de son œil et une tache rouge parcourue de veines se forma derrière le rideau tremblant de ses paupières closes.

Une mouche le frôla. Il se retourna. La mouche vint se poser sur son front. Il secoua vivement la tête. La mouche s’envola avant de revenir se poser au même endroit. Il se mit une grande claque dans le visage, mais la mouche fut plus rapide et s’éloigna en vrombissant. Adam finit par ouvrir un œil puis deux. S’installa sur le côté, en appui sur un coude. Il redressa la tête et bailla immensément.

– On dirait la bouche de ce grand animal gris que j’ai vu se baigner dans le fleuve.

Adam fit un saut de carpe, un bond de serpent qui le projeta sur ses deux pieds. Il se retourna en direction de la voix. À contre-jour, derrière le rideau brillant du soleil levant, une silhouette floue se tenait debout, de profil, immobile. Encore brouillés de sommeil et éblouis par trop de jour et trop de lumière, les yeux d’Adam n’arrivaient pas à faire la mise au point, à détailler les contours de ce visage indifférent et tourné vers un point fixe qui n’était pas lui.

– Un animal gris ? Quoi comme animal gris ? Ici, c’est rempli d’animaux gris.

– Un animal gris et immense. Avec une peau qui ressemble à une coque. L’intérieur de sa bouche est rempli d’un rose intense et très surprenant. Quand il bâille, on dirait qu’il va avaler d’un seul coup toute l’eau du fleuve.

– On appelle ça un hippopotame. HIPPOPOTAME !

– Pas besoin de crier et je trouve ça affreux, comme nom, hippopotame.

– Oui eh bien moi, je trouve ça malpoli de me comparer à un hippopotame. L’hippopotame, c’est moche et c’est gros.

– Je ne parlais pas de la forme et de la taille de l’hippopotame, je disais juste que vos bâillements se ressemblent.

– Non je ne ressemble pas à un hippopotame. Je n’ai rien à voir avec un hippopotame. Je suis Adam. Le premier homme. Et Dieu m’a placé au sommet de la création.

– Si vous voulez mon avis, ce n’est pas ce qu’il a fait de mieux.

La véritable histoire de l’automne (24)

Je flottais dans la lumière juste au-dessus de l’eau. Je ne me souviens pas d’avoir eu froid ou d’avoir eu chaud. Je flottais, c’est tout. Maintenant, sous mes pieds, il y a la terre, le sable qui est encore frais. Sous mes pieds, il y a le matin. Je suis la première femme.
La première femme ?
Est-ce que ça veut dire qu’il n’y en aura plus jamais d’autre ? Je n’ai pas envie d’être la première, ni la dernière, pas envie de voir mon nom inscrit quelque part.

J’aimerais juste aller me promener.

Je n’ai pas envie d’attendre, attendre quoi, d’ailleurs ? Que cet homme allongé se réveille ? Qu’il se mette à parler ? Parler de quoi ? Je n’ai pas aucune envie de parler avec lui. Ni avec personne d’autre. Ève, je trouve ça ridicule, je n’aime pas ce prénom. Je ne suis pas un rêve. J’ai de la chair autour des os. Mes deux pieds sont plantés dans la terre. Je n’ai pas froid et mon ventre me dit qu’il faudra bientôt que je mange. Mon ventre a faim et mes jambes s’impatientent.
Je n’ai pas envie de parler.
J’ai envie de partir.

J’ai juste envie de marcher.

La véritable histoire de l’automne (23)

– Personne ne m’attend et je n’attends personne.

Elle se tenait droite dans le petit matin. Droite. Dieu pensa qu’elle devait être plus grande qu’Adam. Plus droite. Elle n’avait pas l’air surprise, non, elle n’avait pas l’air d’avoir peur, ni d’avoir faim ou froid. Elle était là, c’est tout. Solidement prise dans les plis flottants de son manteau. Dieu la regarda intensément. Elle ne faisait pas partie du plan et pourtant Il avait l’impression de l’avoir déjà vue, rencontrée quelque part, cette figure de proue aux cheveux d’argent. Quelque part, mais où et dans quel autre rêve ? Elle restait là en silence; elle n’avait pas d’autre question. Dieu reprit.

– Toi qui es sortie de mon rêve, il faudra que Je te trouve un nom… Rêve, ce serait un joli nom.

– Je ne suis pas un rêve. Autour des os, j’ai de la chair.

– Avec Ève, Je garderai un bout de rêve autour de tes os.  

– Et comment s’appelle cet homme qui m’attend ?

– Lui, c’est Adam, l’homme que J’ai façonné dans la glaise.

– Et moi, je suis quoi ?

– Toi tu es la première femme.

– Et quel est le lien avec Adam ?

– Vous êtes semblables et vous êtes différents.

– Dans mes rêves, il n’y a pas d’eau pour se mélanger à la terre.

– Dans la glaise Je vois le mouvement des corps immobiles.

– Moi je vois de la terre mélangée à de l’eau. Le soleil va bientôt se lever.

– Moi, Je vais retrouver tous les endroits du monde.  Adam va bientôt se réveiller.