La véritable origine de l’automne (36)

– Lâchez-moi s’il vous plaît.
– Un peu de patience.
– J’aimerais savoir…
– Juste un instant.
Dieu dépose délicatement Ève sous la ramure légère d’un arbre trapu.

– Ici nous serons tranquilles. Que voulais-tu savoir ?
– Il y a un problème avec le petit serpent ?
– Quel problème ?  Il n’y a aucun problème.
– Seulement ?
– Seulement un léger souci avec Adam et toi.
– Moi, je passais un bon moment.
– Je n’en doute pas ma chère enfant.
– Je ne suis pas votre enfant.
– Je t’ai créée comme j’ai créé Adam, à Mon image, tu vois.
– À Votre image ? Mais alors qu’est-ce que Vous avez entre les jambes, un petit trou ET un petit serpent ?
– Je n’ai pas de jambes. Je suis le vent.
– C’est dommage, j’ai bien aimé le petit serpent, Adam, la peau de son ventre plat, ses cuisses dures sous moi. C’est curieux, il avait l’air de souffrir, il avait l’air de mourir.
– Heureusement, je suis arrivé à temps.
– Il ne souffrait pas pourtant.
– Non, il ne souffrait pas.
– Alors, pourquoi ?
– Je n’ai pas eu le temps.
– Le temps de quoi ?
– Le temps de te parler. Le temps de t’expliquer. Il y a des choses qui se font et des choses qui ne se font pas.
– Les choses qui se font et les choses qui ne se font pas…
– Regarde autour de toi Ève, qu’est-ce que tu vois ?
– Je vois de l’eau, le fleuve, des collines remplies d’arbres. Je vois le ciel et des nuages. Je vois des troupeaux d’animaux que je ne connais pas. Je vois le soleil…
– … les étoiles et la lune pour éclairer la nuit. J’ai passé une semaine entière à construire un monde qu’Adam et toi pouvez détruire en un quart de seconde.
– Je ne crois pas que je pourrais détruire cet arbre. Pas plus que cet hippopotame, là-bas.
– Je voulais quelqu’un qui me ressemble. Quelqu’un à qui parler le soir, tu vois ? C’est dur d’être Celui qui était, Celui qui est et Celui qui sera. l’Alpha et l’Oméga. Le commencement et la fin, surtout quand la fin ne finit pas.

La véritable origine de l’automne (35)

Alors, Adam se détend.
Ève sent la vie qui monte, la vie qui peu à peu tend le petit bout de chair vibrant qu’elle tient serré dans le creux de ses mains.
L’Homme Premier. Ses boucles blondes. Son corps paysage, détendu, à l’abandon. À ce moment précis, il est tout petit, le roi de la création. Tout petit. Aussi petit que l’enfant qu’il aurait pu être sans cette absence de nombril au milieu du ventre, Adam couché sur le dos, les yeux fermés, et Ève qui le regarde s’abandonner à une caresse qu’elle invente au fur et à mesure, hors d’elle, presque en se regardant.
Toujours penchée sur ce membre souffrant, elle se déplace, imperceptiblement. Elle enjambe le corps du naufragé échoué sur ce banc de sable mouvant. Elle le regarde. Elle s’agenouille. Elle fléchit, tout doucement. Le contact inattendu fait frémir son bas-ventre. Elle se dit qu’il est doux. Tiède. Lisse. Soyeux. Ses mains se referment. Elle le tient fermement. Les muscles de ses cuisses se détendent. Elle entre en lui. Elle parcourt lentement toute la longueur de ce membre vertical et glissant. Elle s’assied. Sous ses fesses, elle sent la pointe dure des deux os qui émergent de la ligne des hanches qu’il a si larges au fond de son ventre.
Elle reste assise là. Sans bouger. Sur lui qui se tend, renverse la tête et ouvre les yeux, le regard flou, le regard figé, fixé sur la lueur chancelante de l’étoile qui vient de s’allumer dans son ciel intérieur.

La véritable origine de l’automne (34)

Résumé des  épisodes précédents
En une semaine chrono, Dieu crée le monde et la vie de couple.

Ève reprend la feuille de bananier qu’elle a déposée délicatement sur le sol. Elle arrose abondamment. Adam s’étrangle et s’étouffe. Elle retourne vers le fleuve, refait le plein, fait couler doucement un filet d’eau fraîche sur la tête meurtrie du petit serpent qui se rétracte un peu plus sous la morsure du froid. Ensuite, elle laisse sécher et elle attend.

– J’ai mal.
– Tais-toi !
– J’ai mal. J’ai très mal.
– Ferme-là maintenant.
– J’ai soif.
– Ta gueule Adam.
– Et je vais rester là au soleil pendant combien de temps ?
– Le temps que ça sèche.
– Et ensuite ?
– Mais tu peux pas la fermer, ta bouche ?
– Tu as cassé mon petit serpent.
– Ceci n’est pas un serpent. C’est un bout de toi tout mou.
– C’est pas vrai. Tu as bien vu tout à l’heure.
– Tout à l’heure, j’ai juste vu un type avec un regard de fou.
– Il était plus gros.
– Tu crois que tu pourrais juste te taire, juste un moment ? Juste un tout petit moment. Il faut que je réfléchisse.
– Beaucoup plus gros.
– CHUT !
– Et aussi beaucoup moins mou.
– Je vais te le faire bouffer, ton petit serpent.

Adam se tait et se recroqueville. Il boude. Sans un mot, Ève s’assied à côté de lui qui se déplie, roule sur le côté et lui tourne le dos, son dos évasé, traversé par le long sillon de la colonne vertébrale.
Elle pose doucement une main sur l’épaule lisse de l’étalon imberbe qui sursaute en gémissant.
– Qu’est-ce que tu fais ? Enlève ta main !
– C’est curieux, ta peau, elle est lisse, douce…
– Laisse ma peau tranquille !
– Aucun poil, juste un petit duvet, une peau de fille, on dirait.
– Et pourquoi j’aurais des poils, hein ?
– Je ne sais pas moi, pour avoir plus chaud quand il fait froid.
– Jamais entendu quelque chose d’aussi stupide. Ici, il ne fait jamais froid.
– Alors, pourquoi tu restes là, roulé en boule comme un hérisson ?
– J’ai mal.
– Mais non. Tu n’as plus mal. Allez, détends-toi. Allonge-toi sur le dos.
– J’ai très mal.
– Oh oui, tu souffres. Laisse-moi faire et tout ira bien.

Ève soulève doucement les deux mains d’Adam. Doucement. Centimètre par centimètre, alors qu’il gémit faiblement. Ouille. Aïe. Une brise légère vient caresser son bas-ventre. Il frémit, il frissonne, il pâlit. Du bout de l’index, elle soulève délicatement l’extrémité du membre meurtri.
Adam a un soubresaut.
– Surtout, ne bouge pas.
– Lâche ça. Lâche ça tout de suite ! Tu vas le casser !

Ève ne répond pas. Elle glisse sa paume sous le petit corps souffrant, referme lentement ses doigts autour du serpent surpris qui passe son nez par la fenêtre et se redresse vivement.
Adam produit une forme nouvelle de gémissement.
– C’est ça mon grand. On se relâche. On se détend.
– Mais qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu fais ?
– Dans une vie antérieure, j’étais charmeuse de serpents.

La véritable origine de l’automne (33)

Résumé des épisodes précédents
En une semaine chrono, Dieu crée le monde et le couple qui se déchire déjà.

Une feuille de bananier à la main, Ève s’en va vers le fleuve, chercher un peu d’eau. Le grand blessé agonise, il halète, il gémit, il dit ouille, aïe, ça fait très mal, mon petit serpent est cassé, mon petit serpent va mourir.
– Fais-moi voir ton petit serpent.
– Tu rigoles, jamais de la vie !
– Fais-moi voir, je te dis.
– Non. Plutôt mourir.

Le roi de la création. Vraiment. Elle se penche vers le gisant qui retrouve d’instinct la position du fœtus qu’il n’a jamais été. Elle lui ordonne de s’allonger. Sur le dos. Surtout ne pas avoir peur. Se détendre. Tout va bien se passer. Elle lui prend les mains qu’il a toujours repliées en coque sur son petit membre meurtri. Peu à peu, il se relâche, il desserre l’étreinte, il se laisse aller.
– Ah oui ! Quand même.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
– Ton petit serpent, il a presque disparu.
– Mon petit serpent a disparu ?
– Je me demande si tu es sourd ou si tu es con.
– Mon petit serpent ! Mon petit serpent !
– En fait je pencherai plutôt pour la deuxième solution.
– La deuxième solution ?
– Oui. Tu es vraiment con.
– Mon petit serpent !
– Vraiment très con.
– Je veux voir mon petit serpent.
– Calme-toi, le voilà, regarde, il est toujours là, tu vois. Seulement, il faut bien dire qu’il a un peu rétréci.
– Un peu rétréci ? Un peu rétréci ! Mais regarde, il a disparu, oui.
– C’est curieux, en effet.
– Je crois que je vais m’évanouir.
– Ah non, ça suffit. Laisse-moi faire.
– Jamais.
– Laisse-moi faire, je te dis !

La véritable origine de l’automne (32)

Résumé des épisodes précédents
En une semaine chrono, Dieu crée le monde et le couple. Depuis, la situation est extrêmement dynamique.

Toujours étendu au sol en position fœtale, Adam émet un faible gémissement. Ève se penche au-dessus du corps souffrant.
– Ça a l’air douloureux, on dirait.

Il parvient à articuler dans un filet de voix
– J’ai mal. Je vais mourir.
– Mais non tu ne vas pas mourir, il y a juste une ou deux gouttes de sang.
– Du sang ? Du sang !
– Deux gouttes, rien de grave, je vais aller chercher de l’eau.
– Rien de grave ? Rien de grave !
– Non juste un peu de sang, de sang, est-ce que tu veux qu’on généralise l’usage de la répétition ou tu préfères te remettre à parler normalement ?
– Laisse-moi deux minutes et tu verras comment que je vais m’occuper de gérer la question de la communication.
– C’est ça. Pour le moment, tu continues à mourir sans bouger. Moi, je vais chercher un peu d’eau pour panser tes plaies de grand blessé. Au fait, j’y pense, il faudrait faire un garrot.
– Un garrot ? Un garrot !
– On t’a déjà parlé des causes potentielles liées au syndrome de la répétition ?
– Où ça un garrot ?
– Eh bien, autour du col de ton petit oiseau.
– Si jamais tu le touches, je t’envoie direct chercher ton eau dans la mer.
– Si jamais je le touche, c’est toi que j’enverrai en l’air.

La véritable origine de l’automne (31)

Résumé des épisodes précédents
Après une semaine de travaux épuisants, Dieu s’endort et Ève naît de son rêve. Au matin, Ève rencontre Adam. La discussion s’engage et se poursuit jusqu’au moment où un coup de vent soulève le manteau mi-saison d’Ève et dévoile son postérieur. Adam reste figé de partout. Presque partout. Il s’avance, l’air absent. Ève prend un caillou pour faire diversion. Quand il arrive à portée de mains elle lui balance un coup-franc dans point de penalty. Adam s’effondre, inconscient.

C’est vrai qu’il est plutôt pas mal, ce grand dadais avec son érection en voie de disparition.

Deux mains puissantes qui relâchent lentement leur emprise sur son intimité meurtrie. La cuisse large et le mollet solide. Il a pourtant la cheville fine et la taille, aussi. Les jambes accrochées très haut au sommet des hanches, juste là où l’éminence ilio-pubienne affleure sous la peau, la soulève délicatement pour former un pic tendre  et émouvant.
En remontant un peu plus haut, à la base de son ventre imberbe, on saisit dans les moindres détails toute la complexité de la topographie abdominale.  Aucune trace de nombril. Aucune marque de maillot. Deux pointes de seins durs piquées sur l’arrête des pectoraux. L’arrondi de l’épaule. La vallée de la clavicule. La gorge lisse et encastrée dans le plateau triangulaire qui relie le menton aux extrémités de la mâchoire de sa tête renversée. Et tout autour de son douloureux visage, une corolle brillante de boucles blondes étalées sur le sol.

Pendant qu’ainsi il agonise, Ève refait plusieurs fois le tour du mâle. Rien à redire, vraiment, sur la plastique de ce jeune homme : de la tête aux pieds et des pieds à la tête, Adam est vraiment très bandant.

La véritable origine de l’automne (29)

Adam se figea. Sa bouche s’ouvrit et il voulut parler. Du fin fond de sa gorge remonta tout un fracas de tuyaux percés suivi d’un gargouillis humide et étranglé. Il regardait fixement ce point précis où, d’après Brassens,

Le dos (d’Ève) perd son nom avec si bonne grâce
Qu’on ne peut s’empêcher de lui donner raison

Comme Brassens, il pensa que

Pour obtenir, madame, un galbe de cet ordre
Vous devez torturer les gens de votre entour
Donner aux couturiers bien du fil à retordre
Et vous devez crever votre dame d’atour

Mais Adam, qui n’était pas Brassens, ne tira de cette vision aucune rime et pas la moindre chanson. Au moment où il découvrit enfin le plan d’eau ondulant où venaient chuter ces reins, son corps tout entier fut parcouru d’un frisson. Son estomac se contracta. En l’espace d’une seconde il sentit tout son sang quitter d’un seul coup son cerveau pour suivre le principe des vases communicants et affluer vers un point bien précis de son anatomie, juste en dessous de la ligne des hanches, à cet endroit où il avait cru deviner un serpent. Alors, pour une raison inconnue et sans qu’aucun son de flûte ne s’élève dans le huitième matin du monde, ce serpent qui n’en était pas un se mit doucement à relever la tête, passa par l’horizontale et continua sans mollir sa progression vers le ciel qu’il finit par désigner, oblique et fier, attentif aux moindres indications du vent.

Intriguée par ce long silence, Ève se retourna. Devant elle, Adam était en arrêt sur image. Figé. La lippe inerte et le regard bloqué. Il n’y avait manifestement plus d’abonné au numéro demandé. Baissant les yeux, elle prit la mesure de l’ampleur de la transformation morphologique qui s’était opérée à son insu.

Devant elle, un gros caillou traînait par terre. Sans quitter Adam des yeux, Ève se baissa doucement.

Retrouvez Georges Brassens et sa Vénus Callipyge

La véritable origine de l’automne (28)

Adam menaçant avança d’un pas.

– Ah ben voilà autre chose : c’est toi qui me tutoies maintenant ! Et la permission, tu as demandé la permission ? Parce que ton histoire de cochons, ça marche dans les deux sens, non ? Et je me souviens pas d’avoir gardé les tiens de cochons ? Je t’ai pas croisée dans la porcherie et le porcher, il ne nous a pas présentés, il me semble. Alors, un peu de politesse s’il te plaît. D’abord : c’est TOI qui me demandes la permission de ME tutoyer.

– D’abord il faudra un grand bain.

– Non, non, tu peux rester comme ça, c’est juste tes cheveux. Il faut les couper.

– Non. C’est toi qui as besoin d’un grand bain. Un grand bain c’est très utile après une longue nuit de sommeil. C’est tonique, très bon pour la peau. Et surtout, ça nettoie; ça élimine les mauvaises odeurs.

– Les mauvaises odeurs ! Quelles mauvaises odeurs ?

– Les odeurs du mâle qui a transpiré, tu vois ? Les odeurs d’aisselles et de pieds. Et l’haleine chargée, aussi. On dirait que tu as dormi dans une caverne avec des sangliers.

Adam leva un coude et inclina la tête pour poser son nez dans le creux de son bras. Il inspira longuement, releva la tête, refit le geste et inspira de nouveau.

– Je ne sens rien. Aucune odeur. C’est sûrement toi qui fouettes. Tu t’es lavée quand ?

À cet instant précis, un coup de vent léger se déploya dans l’air tiède et vint soulever délicatement les lourdes boucles déployées dans le dos d’Ève, les fit glisser par-dessus une épaule et les déploya en gerbe sur sa poitrine. Le vent, qui avait de la suite dans les idées, se glissa sous le manteau que Dieu avait taillé, s’amusa un peu à le faire onduler, saisit délicatement un des pans découpés et le retroussa jusqu’à la ceinture qu’Ève avait nouée au-dessus de la taille. D’un seul bond, Adam avait fait le tour d’Ève. Debout derrière elle, il découvrit enfin tout le déroulé de la pente vertigineuse qui tombait en cascade fluide dans le delta étroit qui surplombait ce séant de terre promise.

La véritable origine de l’automne (27)

Ève planta son regard tout au fond des yeux d’Adam.

– Est-ce qu’on se connaît ?

– Comment ça, est-ce qu’on se connaît ?

– Je veux dire, est-ce qu’on a gardé les cochons ensemble, les cochons ou les  hippopotames ?

– Arrête avec tes hippopotames, c’est ridicule. De toute façon on ne garde pas les hippopotames, ni les cochons d’ailleurs. On s’en fout des cochons et des hippopotames. Montre-moi ton dos.

– Au contraire, c’est très important, la garde des hippopotames. Nous serions restés assis des heures au sur les berges du fleuve. Nous aurions parlé ou pas. Je vous aurais posé des questions. Vous m’auriez répondu. Et peut-être qu’un jour j’aurais été suffisamment rassurée, suffisamment à l’aise pour vous proposer de me tutoyer.

– Moi je suis tout à fait à l’aise. Pas besoin de passer des jours à discuter. Tu veux qu’on discute de quoi ? Du temps qu’il fait ? Ici, il fait toujours beau.

– Oui mais dans le ciel il y a des nuages, on aurait pu discuter de la forme des nuages.

– Ah oui bien sûr. La forme des nuages. Intéressant ! La forme des nuages ! Et la forme des cailloux aussi, on aurait pu discuter de la forme des cailloux.

– C’est vrai, il y a des cailloux si doux, si lisses, des cailloux qui s’arrondissent doucement dans le creux de la main…

– … et des cailloux pas doux et des cailloux pas lisses. Des gros et des petits cailloux. Des cailloux noirs et des cailloux pas noirs. Et après, on parlerait de la forme des feuilles, des arbres, des montagnes, on ferait comme ça le tour du monde des formes, ça prendrait mille ans. Après on serait plus à l’aise. Je t’enverrais un bristol : Adam, roi de la création, convie Ève à une petite cérémonie pour célébrer leur premier millénaire d’observation des nuages, des feuilles et de tout le reste. À cette occasion, Adam aura bien l’honneur de demander à Ève le privilège de pouvoir la tutoyer.

– J’attends votre bristol.

– Moi j’attends rien du tout. Tu te prends pour qui avec tes airs de petite bêcheuse ? Et d’abord qui c’est qui est arrivé en premier, hein ? Qui c’est le premier homme ici ? C’est MOI ! Le premier homme c’est MOI. Le roi de la création. C’est Dieu qui l’a dit. Alors, c’est simple, ici, le chef c’est MOI. C’est moi qui décide. Je fais ce que je veux. Si je veux te tutoyer, je te tutoie. Si je veux voir ton dos, tu me montres ton dos. Aussi simple que ça. Tourne-toi. On n’a pas idée d’avoir les cheveux aussi longs. Je vais couper un peu tout ça. Bien dégager la nuque. Ce sera plus net. Plus clair. Plus besoin d’imaginer ce qu’il y a derrière.

– Essaie. Essaie de toucher un seul de mes cheveux. Juste pour voir qui est le roi.

La véritable origine de l’automne (26)

Adam était tout à fait réveillé maintenant. Il fit le tour d’Ève. Lentement. Minutieusement.
Les cheveux, il y avait ces cheveux, longs, argentés, fluides sur ses épaules et tout le long de son dos. On n’avait pas idée d’avoir les cheveux aussi longs. C’était tout sauf pratique. Ça devait gratter et chatouiller, ça devait s’emmêler au moindre coup de vent. Et surtout, ça faisait comme un écran, comme un voile par-dessus les pans de son manteau qu’on aurait bien voulu écarter pour voir ce qui était caché derrière. Elle cachait sûrement quelque chose, peut-être que son dos était recouvert d’écailles, peut-être qu’elle avait des ailes, une carapace ou une minuscule paire de cornes. Ou peut-être qu’il y avait là, au-dessous de la ligne des épaules et jusqu’au point de jonction de ses jambes, quelque chose d’infiniment troublant et d’infiniment désirable, quelque chose à voir, absolument.
Adam s’était figé derrière elle. Il avança la main. Ève se retourna vivement.

– Vous faites quoi, là ?

– Moi ? Mais j’ai rien fait !

– Bien sûr. Et moi je m’appelle hippopotame.

– Justement, vous vous appelez comment ?

– Ève.

– Ève, c’est un joli prénom.

– Qu’est-ce que vous voulez faire avec mes cheveux ?

– Mais rien. Rien du tout. Je veux juste voir ce qu’il y a derrière.

– Je vous demande pardon ?

– Ben oui quoi ! Ce qu’il y a derrière.

– Ah oui ! Derrière. Et vous pensez trouver quoi, derrière ? Un hippopotame ?

– Je voulais juste…

– … Voir ce qu’il y a derrière. On a bien compris. Mais pour voir ce qu’il y a derrière, il faut d’abord demander la permission. La permission, vous comprenez ? Je vais vous expliquer : voilà, nous ne nous sommes jamais rencontrés. Alors, le principe, c’est que vous évitez de me tourner autour sans rien dire. Je ne suis pas un gros caillou brillant. On ne m’inspecte pas. On ne m’ausculte pas. On s’avance. On tend la main. On se présente : « Bonjour, je suis Adam, l’apothéose de la création. » Je vous répondrai que je suis Ève et nous entamerons une conversation. Ensuite, au fil du temps, nous atteindrons un niveau d’intimité suffisant pour que je vous donne la permission de soulever mes cheveux. Vous pourrez voir ce qu’il y a. Derrière.

– Justement ! Maintenant qu’on a fait les présentations et qu’on a eu notre discussion, tu pourrais te tourner ? Que je dégage tous ces cheveux et ce bout de tissu qui m’empêchent de voir ton dos.

%d blogueurs aiment cette page :