Le papier torché

Entre le pouce et l’index, le contact rugueux du papier jauni : les pages des vieux Folio ont un grain épais qui ressemble à ces feuilles de papier buvard qu’on pliait en deux au temps des encriers.

Buvard, quel beau nom de papier ! Le papier qui boit ! Le papier ivre à force de gober les taches d’encre bleu de Prusse ou indigo.  Le papier torché. Qui finit par voir double, triple, imprime tout à l’envers, tête-bêche, sens dessus dessous, sans queue ni tête. Ce papier boit jusqu’à l’engorgement, messieurs-dames et ce n’est pas beau. Il passe du blanc au bleu, pour finir entièrement noir, entièrement poivre. Complètement cuit, si vous préférez.

Le buvard boit de l’encre noire, bleue ou rouge. Qu’importe l’encrier et qu’importe la plume. Le buvard buvait tout, même l’empreinte floue de mon index maculé par le bec de plume. Il fallait remettre de l’encre dans les encriers, de l’encre Pelikan bleu nuit. Il fallait passer la poussière ou nettoyer le tableau imbibé de l’odeur sèche de la craie. Dans le cartable, un plumier, des cahiers aux lignes italiques. Dans le cartable, l’eau descendue de la montagne qui ruisselle sur le sol brûlé des vignes en été.
Dans le cartable, un livre orange comme une promesse « Bien lire et aimer lire. »  

Aimer lire, c’est ce qui reste à la fin de tous les étés.