Le monde en haute définition

Il faudrait un écran.

Un écran incurvé, vous voyez ? Un peu comme cette bulle réfléchissante qui protège le visage des astronautes, oui, c’est ça, exactement ça! Un bout de sphère en polycarbonate injecté qu’on assemblerait sur un casque ouvert, type motard des années 60. Pour la décoration, ce serait selon les goûts de chacun, des fleurs ou une explosion nucléaire, tout serait possible, il faudrait contacter notre service de customisation.

Maintenant, passons à la réalisation. Pour commencer, on emmène l’écran en cabine et on enduit la face extérieure d’une couche opaque de peinture noire. Après un temps de séchage qui varie en fonction de la température et du taux d’humidité, l’écran est fixé sur le casque à l’aide d’une demi-douzaine de vis auto-taraudeuses pour garantir la solidité de l’assemblage en cas de choc frontal. Rendons-nous maintenant chez notre détaillant pour faire l’acquisition d’une caméra électronique de haute définition que nous fixerons ensuite sur le sommet du casque. Tendons un fil optique entre l’objectif de la caméra et la face interne de notre écran opaque. Relions les pôles négatifs et les pôles positifs de la batterie en ayant soin de respecter les indications de la notice d’assemblage.

Glissons maintenant notre tête à l’intérieur de notre prototype. Attachons la jugulaire et ouvrons les yeux. Que voyons-nous ? Rien! Bien. Comme nous avons au préalable pris soin d’enfoncer tout au fond de nos oreilles une paire d’écouteurs reliés au micro de la caméra, d’un seul coup, le silence se fait.

Nous voilà aveugles et sourds.

Une sueur froide nous inonde. L’angoisse nous étreint. Nous étouffons. Nous suffoquons! Mais, mais, MAIS ? Quelle est cette diode qui brille au bas de l’écran opaque ? Serait-ce une lueur de veille ou peut-être le signe d’un interrupteur ? Notre main s’approche et là, c’est le grand esbaudissement, l’écran s’allume, grasseye, crachote et finalement se stabilise pour nous renvoyer l’image du monde en haute définition par la grâce du palpeur photosensible couplé à un capteur CMOS de 12.1 millions de pixels. Réglage automatique en mode nuit et contre-jour. Sonde infrarouge en option.

Sortons de chez nous dans cet équipage. Autour de nous le monde scintille en haute définition.

Le monde est une télévision.

Les Peaux-Orange

En explosant bruyamment, le big bang a fait faire à la biodiversité un pas de géant.

Une seconde avant, c’était tout noir; une seconde après, c’était tout  blanc : la terre la mer et les étoiles. Dans les jardins d’Éden, pubère et turgescent, s’esbaudissait Adam. Au sortir de la sieste, il tomba sur Ève endormie et déposa chez elle une petite graine qui se mit à grandir démesurément pour devenir un gars immense avec des mains comme des battoirs, très utiles pour éclater la face d’Abel, ce fayot, ce chouchou, ce sale cafteur végétarien. Ensuite, ça se complique, tout le monde fornique à tire-larigot dans des positions que je ne saurais vous décrire ici tant ces images heurtent ma sensibilité de jeune fille fragile; contrairement à ce que mon prénom pourrait faire croire, je ne suis pas celle que vous croyez.

Aujourd’hui, les humains démultipliés copulent à tour de bras et nous contemplons impuissants la somme de tous ces dégâts. Du monde partout, des gens empilés dans des tours qui vont gratter le ciel. Un dégradé de peaux qui vont du blanc au jaune en passant par le noir ou le rouge pendant que cette masse grouillante ne cesse de s’accoupler avec ferveur et sans aucun discernement. On se demande jusqu’où iront-ils et justement, hier soir, je découvris stupéfait, l’apparition sur la terre d’une nouvelle race d’hommes et de femmes, un type inédit de couleur de peau orange. Je dirais même orange fluorescent ou auto-réfléchissant, selon la balance des couleurs de l’écran. On les aurait crus illuminés de l’intérieur, rétroéclairés pour tout dire, et du fin fond de leurs bouches obscures surgissaient des rangées de dents plus éblouissantes qu’un trait de sabre fulgurant.

Aveuglé par toutes ces projections de matière brillante, je me suis approché du téléviseur en clignant des yeux. Ils étaient plusieurs peaux-orange, à débiter en continu des histoires de politique, de scandales éventés, des histoires de fesses et des histoires de sous. Ils avaient même repeint le visage d’un humoriste vieillissant et faisant sous lui, sa tête orange sous ses cheveux pimpants.  Tous scintillaient dans leur peau d’orange, tellement polis que les reflets de la table posée sous leurs coudes se réfléchissaient sous leur menton, leur donnait des allures californiennes, customisées à la truelle. Derrière eux la foule était plongée dans une pénombre bleue, des Schtroumpfs payés pour rire et applaudir mécaniquement. Orange et bleu. Soleil et nuit. Métaphore lumineuse à deux balles pour signifier aux masses laborieuses et plongées dans le soir que seuls les visages enduits d’une couche épaisse de maquillage peuvent supporter sans sourciller l’insoutenable brûlure du feu des projecteurs.