Troisième promenade (2) : de la nuit noire au souterrain

Les premiers pas sont durs sur la neige qui craque.
Les premiers pas sont durs sous le ciel noir glacé et craquelé d’étoiles. Le froid nous découpe à la hache. À chaque pas il faut casser le froid. La route est étroite et bordée de congères. Nous marchons, le regard sur le sol, à la recherche d’un peu de gravier mélangé à la neige. Nous marchons, le regard rivé sur la ligne noire que forment les petits cailloux scintillants. La route remonte. Le froid recule. Les sapins nous regardent sous ce début de lune.

Aucun bruit. Silence majuscule.
Devant, la route se courbe. Au delà de la courbe, deux ou trois points de lumière nous aspirent vers le monde éclairé. La route est large et nous apprivoisons le froid. Rien de mystérieux, il suffit de marcher. Un pas réchauffe l’autre. Un pas réchauffe la tête et les mains qui vont avec. Nous sommes tout à fait bien dans le monde glacé. À l’aise. Les mains dans les poches. Il suffit de monter. Prendre à droite, ce chemin abrupt et surtout, ne pas tomber.
Un dernier effort, c’est la dernière pente. Le souffle court, plus jamais de foie gras. Plus jamais de Sauternes et de Bordeaux sombres, demain légumes et thé. Demain bouillon. Demain sera eau minérale.

Demain est déjà demain. Il est une heure et nous sommes dans l’escalier étroit qui sent l’essence et le parking. Sous la terre maintenant, dans un corps de béton. Nos pas résonnent. Devant nous, une large porte coulissante. L’entrée est orange. La porte s’ouvre et ce vide projette d’un seul coup tout le bruit de la fête : les éclats de rire, les exclamations plus ou moins claires en Français, en Allemand, en Italien ou en Hollandais. Les sons bruts à gorge déployée. Le hall de l’hôtel est orange et rempli de monde. La moquette est orange et parcourue de brun. La cheminée est ronde et les angles arrondis. Les garçons ressemblent aux filles qui ressemblent aux garçons.
Un panneau indique « Discothèque » avec deux flèches rouges qui pointent vers le sous-sol. Dans la cage d’escalier, la moquette orange. Au fond de l’escalier, deux hublots percent la porte. Devant la porte, le videur carré aux longues boucles brunes me regarde et me jauge. Le videur détourne la tête. Cette nuit c’est la fête. Cette nuit est déjà ce matin. Le premier matin de 78 peut-être.

Il me manque deux ans pour avoir dix-huit ans.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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