Qu’est-ce qui se passe avec le temps qui passe ?

On dirait que l’air s’est épaissi.
On dirait qu’il faut tailler le paysage à la machette pour avancer. On dirait que les semelles se mettent à coller à l’asphalte. On dirait que l’air est si lourd qu’il écrase les épaules et fait fléchir les genoux. On dirait que sous les étoiles, le ciel est si lourd qu’il va nous écraser.

Avec le temps qui passe, on dirait que le vent souffle toujours de face et plus jamais dans le dos.

On dirait qu’il y a de la mer de l’autre côté des montagnes et des montagnes de l’autre côté de la mer. On dirait que la terre ronde n’en finit pas de tourner sous les pistes où nous roulons, immobiles, dans des carlingues qui nous emportent à plus de neuf cents kilomètres à l’heure.

Avec le temps qui passe, on dirait que tous les avions qui décollent atterrissent toujours sur le même aéroport.

On dirait qu’il y a toujours les mêmes lumières et les mêmes obscurités. Ce qu’il faudrait dire et ce qu’il faudrait écrire. Ce qu’il ne faut surtout pas oublier. Tout ce qui est inutile et tout ce qu’il faudrait garder.

Avec le temps, rien ne s’en va et tout s’additionne. Les années noires ou bleues, les détours infinis pour arriver nulle part. Avec le temps, rien ne s’efface. Les phrases inachevées et les gestes suspendus qui pèsent si lourd sur mes épaules que je m’assieds essoufflé au bord du chemin.

Pourtant la route descend en pente douce.
Il fait si beau.
On dirait le printemps.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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