Intérieur nuit (1)

Intérieur nuit.
Au fond de la scène, on distingue un lit dans la pénombre.
À côté du lit, une batterie d’instruments de mesure. Des diodes rouges et bleues clignotent. Des courbes et des chiffres bougent sur les écrans de contrôle. Le souffle d’un respirateur ponctue le silence à intervalles réguliers.
Un projecteur s’allume. À l’avant de la scène, on découvre une femme de profil assise sur une chaise suspendue dans le vide, à deux mètres au-dessus du sol.
Noir sur l’arrière-scène. Silence.

Aurélie :

J’ai tellement froid.
J’ai horriblement froid. J’ai froid partout, j’ai froid jusqu’au fond des os. Je voudrais un bouillon de poule. Un grand feu de cheminée. Un grand feu bien rouge avec des sarments secs qui craquent. Un feu de sarments, ce serait merveilleux. Quand j’étais petite, il y avait des feux dans les vignes au printemps. Partout dans les vignes, des feux de sarments. Des cages rouges aux parois incandescentes. J’allais y frotter mon visage au risque qu’une lame d’air chaud rabattue par le vent n’enflamme mes joues ou me brûle les sourcils. J’aimais sentir l’odeur de mes sourcils grillés. J’aimais leur poussière fine sur le dos de ma main.
Je voudrais un thé.
Un grand thé vert avec beaucoup de miel. Je pencherais mon visage sur mes mains refermées en vase autour de la tasse qui fume. Je resterais comme ça, sans bouger. Les yeux fermés. Le nez dans la vapeur du thé vert, à inhaler l’odeur du miel. J’attendrais sans bouger que le thé refroidisse, mes mains fermées en coque, tout autour de la tasse.
J’aimerais poser ma joue sur une joue tiède. J’aimerais poser ma main dans une main tiède. J’aimerais toucher un fer rouge. J’aimerais entendre ma peau qui grésille. J’aimerais sentir l’odeur de ma peau grillée. J’aimerais un cognac, couleur terre de Sienne brûlée. Un cognac soyeux qui me flambe le ventre et me brûle de l’intérieur.
À midi, j’aimerais les morsures des rayons  du soleil à la verticale de mes épaules nues.
Une couverture en cachemire.
Un bouillon de poule avec un œuf dedans.
J’ai tellement froid.

Noir.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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