Intérieur nuit (4)

Le projecteur se rallume sur Aurélie assise de profil sur sa chaise suspendue dans le vide.

Aurélie :
Un jour j’étais vieille.
J’étais délavée par trop de passages en machine à laver.
Mes jambes avaient raidi et mon corps sec craquait comme un feu de sarments. Mon corps m’avait abandonnée. Je voyais mes os grouiller sous ma peau décharnée. Je voyais le tracé de mes veines. Le sang bleu. Mes lèvres bleues. Une tache bleue escalader mon ventre. Là où j’avais été rouge, il y avait du bleu. Du bleu sur ma langue. Du bleu partout et jusqu’au bout de mes seins.
Je changeais de couleur. Je changeais de chaleur. Je changeais d’odeur. L’odeur de la femme pour l’odeur de la mère. L’odeur de la mère pour l’odeur de l’armoire. L’odeur de la poussière qui dort au fond des tiroirs.
Le froid me gagnait même au cœur de l’été.
Je n’arrivais plus à réchauffer mes doigts et mes pieds glacés grelottaient dans leurs sandales. Alors, j’ai rangé mes sandales. J’ai mis mes pieds dans des chaussettes. Et puis ma chair s’est mise à pendre. Mes bras nus, je les ai cachés. Mes jambes nues je les ai cachées. Mon ventre, je l’ai fait disparaitre à jamais. Je me suis entièrement recouverte.
J’ai mis ma vie dans des chaussettes.

Noir

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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