C’est toujours la même histoire

L’histoire commence par la fable d’un père rêvé ou inventé. D’un père absent qui se matérialise par petites touches, par fragments, par d’infimes particules d’ADN qui traversent les épidermes pour se recomposer sous la forme d’un enfant de sexe masculin. Sous la forme d’un fils qui se développe à la lumière des années jusqu’à ce que l’image finale révèle l’image rêvée du père.

Il y a le vrai père, celui qui veille, la nuit. La figure de la mère éternellement jeune qui porte des pulls en V. La mère restée à l’ombre de sa mère, en retrait, en latence. La mère qui ne grandit jamais. Dans les livres de John Irving, la vraie maman c’est souvent le papa. Les enfants ont de la peine à grandir et les tôles tranchantes des voitures encastrées tronçonnent sans bruit les corps des gens qu’on aime.

Il y a les enfants à l’école, les pièces de théâtre, les spectacles montés par la troupe du collège, Shakespeare ou des cantiques de Noël comme des fenêtres sur le monde de l’école, l’internat et les matelas chauds qui tapissent le sol mou de la salle de lutte.

Il y a aussi l’odeur de la neige, de la sciure et des arbres qu’on abat. Le sexe, triste ou gai, le sexe abominable, le sexe trop tôt ou trop tard et, dans son dernier livre, le sexe mouroir des années où une épidémie inconnue hésitait encore à se donner un nom.
Le dernier livre de John Irving s’appelle In One Person et il se glisse dans les plis d’un autre roman, A Prayer for Owen Meany, écrit en 1989. Parfois les plis sont si profonds qu’on a l’impression de glisser d’une histoire à l’autre, un pied sur chaque rive de ces deux récits qui s’appellent, s’entrelacent et finissent par se confondre. Un peu comme si, sur la page de papier, certains mots en surbrillance ouvraient un passage secret vers des ponts suspendus entre ces deux intertextes parus à treize ans d’intervalle.

Peut-être que John Irving raconte toujours la même histoire ou peut-être qu’il ne s’agit que d’une seule histoire. Une seule histoire en dix-huit romans.

“We are formed by what we desire. In less than a minute of excited, secretive longing, I desired to become a writer and to have sex with Miss Frost—not necessarily in that order.”
In One Person, Johh Irving, Barnes & Noble 2012

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

1 thought on “C’est toujours la même histoire”

  1. Son acharnement à passer son pays au scanner a fait de lui l’un des ténors des lettres d’outre-Atlantique. John Irving est devenu, par excellence, l’incarnation du « grand romancier américain », à la fois fabuleux raconteur d’histoires mais aussi capable de donner matière à penser. Il y eut Le monde selon Garp, bréviaire de la génération des années 1970… Il y eut L’oeuvre de Dieu, la part du Diable, Hôtel New Hampshire, L’épopée du buveur d’eau, Une veuve de papier… Autant de romans-fleuves qui embrassent l’histoire de l’Amérique au cours de ces soixante dernières années et composent une oeuvre marquée par des thèmes récurrents : la perte des êtres chers, l’absence du père, les troubles de la sexualité mais aussi la condition de l’écrivain… John Irving mêle ces questions dans des intrigues loufoques, cocasses, plausibles et invraisemblables.

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