La véritable origine de l’automne (20)

Adam avait fini par s’endormir.

Assis à ses côtés, Dieu, qui n’avait pas de fin ni de commencement, Dieu qui était réveillé depuis la nuit des temps, Dieu infatigable et à jamais dur au mal, Dieu fut, pour la première fois, victime d’une méchante attaque de paupières. Il sentit monter en Lui le va-et-vient gourd d’une houle régulière. Le flux et le reflux tranquille d’une vague hypnotique, une vague à deux temps : en haut, en bas; à l’envers, à l’endroit. Systole. Diastole. Au fond de l’horizon, les couleurs floues de l’aurore remontaient lentement le long des fils de la résille dorée des étoiles. Un pied sur le rebord de l’aube, le jour hésitait encore à s’avancer dans le noir. Alors, lové dans les bras lourds du monde, recroquevillé dans le dernier recoin sombre de la nuit, pour la toute première fois de Son existence divine, Dieu s’endormit.

Le temps d’une fraction de seconde et d’une éternité et Dieu avait quitté le monde qu’Il avait créé: Il avait abandonné Adam allongé sur le sol, la nuit pâle et le jour qui allait se lever. Derrière Ses paupières closes, Dieu vit se lever un autre soleil, dans un autre bleu du ciel. Il volait à l’horizontale  sur les étendues d’une mer immense, au-dessus des lignes métalliques formées par des rangées de vagues parallèles qui s’avançaient en ordre de bataille vers la ligne du front rêvé de l’océan. Relevant la tête, Dieu aperçut au loin les contours imprécis d’une ombre portée sur la surface de l’eau. Quelque chose flottait quelque part, au fond de l’horizon. Une altération infime de la densité de l’air qui semblait à la fois réfléchir et absorber les rayons du soleil. Dieu donna dans l’air un coup de pied vigoureux qui Le propulsa à la vitesse de la lumière en direction de l’objet inconnu. Il se mit parfaitement à l’horizontale, les bras le long du corps, la tête rentrée dans les épaules. Il gagna encore un peu de vitesse et petit à petit, ce point infime et flou se mit à grandir dans son champ de vision. On aurait dit un voile, non, on aurait dit qu’à cet endroit précis, le ciel faisait des plis, ou plutôt formait un ruisseau qui coulait en direction de la mer. S’approchant encore, Dieu comprit qu’il s’agissait d’un nuage, un nuage souple et délié qui s’enroulait sur les contours flexibles d’une forme fluide. On aurait dit des cheveux, une très  longue chevelure parcourue de boucles lourdes aux reflets d’argent. Dieu accéléra encore, Il était tout proche, Il tendit la main, encore quelques centimètres et Son index tendu ressentit la caresse d’une matière inconnue. Quelque chose d’infiniment troublant, qui tenait à la fois de la brise, de la soie et des grains de sable jaune qui coulent entre les doigts. Lorsque Sa main eut traversé ce premier rideau, elle entra en contact avec un globe rond lisse et chaud. Au milieu elle rencontra un bouton, qui se dressa aussitôt. Un cri aigu déchira les airs et un poing rageur s’abattit du ciel

Dieu fit un saut de carpe et retomba durement sur le sol. À côté de Lui, Adam était toujours endormi. Dieu s’assit avec difficulté. Le jour était bien là mais Sa tête était remplie d’étoiles. Sa mâchoire semblait s’être déboîtée et Sa joue droite était en feu.

– GOUJAT !

Dieu sursauta violemment. Il sauta sur Ses jambes et fit volte-face, jambes tendues et poings serrés pour découvrir avec stupeur, posée là sur ce sol froid, la réplique exacte de la forme apparue dans son rêve.  Les mêmes cheveux, ou peut-être étaient-ce de longs fils de soie. Dieu se frotta les yeux. Il les ferma. Il les ouvrit à nouveau.

Il avait toujours debout devant lui, immobile et drapé dans un voile taillé dans un morceau de brouillard, ce corps étrange surmonté d’un visage que même les mains de Dieu n’auraient pas su sculpter.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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