Le parchemin des cicatrices

La poussière qui recouvre l’armoire d’une pellicule fine et grise lisse les bosses, estompe les contours, adoucit les angles vifs, efface le lustre et le poli, éteint les reflets brillants du monde sur l’addition des couches de vernis transparent. La poussière finit par tout recouvrir : les choses et les gens, les heures bleues ou ensoleillées, les films en couleurs ou en noir et blanc. L’accumulation douce des flocons de secondes finit par former une couche de distance feutrée qui adoucit l’impact des coups ou des chutes trop brutales tout au fond des grands trous. Amortit aussi l’impact des larmes sur la surface mate du seuil de la tristesse ou sur la dernière marche du bonheur, peu importe finalement : il faut une couche de gris pour éteindre le blanc ou éclairer le noir, une couche de gris pour fermer les yeux dans le noir.

Chaque jour une solution de poussière grise pour désinfecter les plaies trop vives, un peu de mastic gris pour masquer les sorties de route et sur nos corps roués de coups, le parchemin des cicatrices, le tracé compliqué des bosses et le dense réseau des fractures. Sur nos mains, les coupures, en clair les lignes des alliances disparues, des traces d’encre et des bleus qui ne s’effacent plus.

Sur nos corps à vif, le temps dépose une fine pellicule de poussière grise pour nous protéger du froid qui nous mord et du feu qui nous brûle. C’est dans cet équipage que nous zigzaguons entre deux hécatombes, entre nos murs qui s’écroulent et les avions qui tombent. C’est ainsi que nous marchons, incertains et fragiles, sur le fil tendu entre nos précipices. C’est ainsi que nous croyons avancer d’un jour ou d’une année, avancer toujours et obstinément en oubliant le bruit des larmes et de la tôle froissée. C’est ainsi que nous croyons trier, ranger,  oublier, jusqu’au moment où se produit un tout petit mouvement, une ondulation imperceptible à la  surface de la mémoire plane qui soulève le voile du temps et offre un lambeau de chair vive aux canines acérées d’un petit  matin gris où l’été qui s’annonçait n’est jamais arrivé.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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