Coming home

De l’autre côté du pare-brise, le fond plat de la vallée. Le paysage se resserre, fait le gros dos, serre entre ses doigts le fil fuyant de l’autoroute.

Je reconnais les pentes, les ombres taillées au burin dans la roche, les faces claires, les faces sombres, le trait horizontal qui barre le paysage et le sépare en deux mondes, vert et blanc. La neige s’arrête à 1800 mètres. La neige bleue et jaune. La neige noire devant le  halo du lampadaire qui traçait un cercle brillant sur le sol anthracite que je voyais passer imperceptiblement du gris moucheté au gris souris et ce changement subtil accélérait les battements de mon cœur.

Ça y est, ça tient!

Encore une heure, ou deux. Ou parfois, il suffisait de quelques minutes pour que la route enneigée se dérobe sous les pneus des rares automobiles et déroule rien que pour nous son fil soyeux. Nous étions équipés de gants de laine et de vestes légères. Nos luges de bois reposaient sur des patins rouillés que nous frottions de couenne de lard gras. Autour de nos poignets minuscules, la boucle d’une ficelle que nous attachions à la traverse métallique fixée sur le devant, le dernier lien entre nous et la luge, en cas de chute dans le noir.

Nous marchions à la nuit tombée, petites silhouettes pas plus hautes que deux pommes et la neige recouvrait nos bonnets de laine, nous enfonçait peu à peu dans le sol, des pieds aux genoux et jusqu’au haut des cuisses.

Nous marchions en file indienne écrasés de flocons et la nuit amoureuse nous tenait bien au chaud dans le creux de ses mains.

Arrivés au sommet, nous attendions le passage du chasse-neige, sa lame juste au-dessus du sol qui laissait sur la route une fine couche de neige compacte et plus glissante que du verre. Nous étions à couvert, cachés, à genoux derrière l’épais rideau des arbres. Et le tracteur passait devant nous, lancé à toute allure dans un fracas de chaînes et de métal raclé. Nous attendions encore, à genoux dans la neige, que le silence revienne, que le faisceau des phares réapparaisse au fond de la vallée, à l’endroit où la route rejoint les ceps de vigne.

C’était le moment.

Alors, chacun se plaçait derrière sa luge, accroupi, les mains sur l’extrémité des barres de bois et d’une poussée engageait le mouvement, se mettait à courir toujours accroupi jusqu’au moment où la vitesse était telle qu’il suffisait de tout lâcher, de s’envoler à l’horizontale et de retomber dans le noir, à plat ventre, la tête suspendue à quinze centimètres au-dessus du sol; à plat-ventre avec juste les mouvements de son corps et la pointe de ses souliers pour suivre le tracé sinueux du ruban scintillant de la route. Chaque bosse, chaque creux retransmis en direct dans la cage thoracique, les yeux grands ouverts, remplis de vent et de poussière de neige. À plat-ventre, nos têtes en figure de proue pour fendre le noir, nous étions à peine plus grands que nos bonnets de laine.

Les nuits étaient immenses et remplies de froid. Les jours étaient courts et nos skis à courroies préparaient patiemment le tracé de nos descentes. Nous damions la piste comme des petits soldats, en file indienne et perpendiculaires à la pente. Arrivé au sommet sous l’arbre du départ, mon cœur s’accélérait : devant moi le ruban tissé par nos spatules en bois ses stries repeintes par le soleil couchant. J’ai un bonnet rouge et des chaussures de cuir. Quatre boucles.  La neige est orange et bleue. L’air est immobile, il sent le sel et le caillou. Je reconnais l’odeur. Je reconnais les couleurs.

Je rentre chez moi.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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