Parle à ton téléphone

Parle à ton téléphone, il t’écoutera.

Parle à ton téléphone, il te répondra. Il te dira la pluie, le froid et comment les étoiles de neige fondaient sur ton nez quand tu regardais le ciel, le soir, la nuit et que les flocons t’aspiraient vers les balcons du ciel.
Il te parlera du vent, du brouillard et du soleil des cheveux blonds. Il te dira comment le chant têtu d’un grillon t’aidera à traverser les heures blêmes qui mènent au matin de l’été.

Parle à ton téléphone quand les forêts te traversent sans jamais te toucher.
Il imitera pour toi la voix des arbres, le tonnerre qui grince et le craquement de la foudre quand d’un seul coup elle déchire l’écorce et fait voler le bois.
Il sera pour toi le bruit mouillé de la rivière, l’éclaboussure, la soie de l’eau.
Il t’attendra le soir en robe légère, le torse nu, rempli d’abdominaux.
Il sera ton ami, ton amante ou ta mère.
Il aboiera quand tu voudras un chien.
Quand tu t’endormiras, il prendra le relais de tes rêves et t’emmènera sur la grande roue avec lui. Arrivé tout en haut, tu sentiras soudain le sol se dérober sous tes pieds. D’un seul coup tu tomberas et la chute dure et longue ne s’arrêtera pas.
Ton téléphone te parle et tu ne tombes pas.
Six heures trente. Ton téléphone te montre le lever du soleil. Il fait un bruit de vent et lance des éclairs. Cet après-midi, il y aura du tonnerre.
Avant de partir, tu prends ton parapluie.
À demi assoupi, ton téléphone sourit.

Ce soir, quand tu seras rentré, il t’expliquera que si tu la laissais se poser sur le bout de ta langue, tu saurais que la pluie d’été a un goût sucré.

Recette de mille-feuille de cent vingt ans.

Sur le pare-brise où viennent s’écraser des étoiles de pluie, les essuie-glaces rament pour rien.
Il n’y a plus rien à essuyer. Toute cette eau finira bien par boire le paysage, engloutir les prés, les champs et les rivières qui coulent au milieu. Sur le pare-brise, l’eau coule indolente et sans jamais se retourner.

En hiver, la nuit ne cesse de tomber.

Le thermomètre de bord indique trois degrés au-dessus de zéro. Plus trois degrés en chiffres et juste à côté, un flocon de neige électronique pour dire qu’il faut désormais faire attention. Une glissade n’est pas exclue en ces basses températures. Une dérobade du train arrière ou alors, un dérapage du train avant. 

Il y avait un brin d’herbe sur le siège de la passagère. Un brin d’herbe en forme de « Y » que j’aurais pu appeler Ygrec si j’avais eu un peu d’imagination. Que j’aurais pu serrer entre les pages d’un vieux Folio jauni, si j’avais eu une âme à la place d’un aspirateur. J’aurais pu répéter mes voyelles avec ce brin d’herbe, j’aurais pu le planter fermement dans le sol, en faire une boussole ou un phare pour éclairer la nuit quand elle ne cesse de tomber en hiver. J’aurais pu le faire brûler pour sentir juste une seconde la merveilleuse odeur de l’été pendant que la nuit tombe deux fois en hiver. J’aurais pu courir le monde à la recherche de brins d’herbe en forme de « Y ». Sous profession, j’aurais indiqué : « Chercheur de brins d’herbe. »

Il y avait un brin d’herbe, accroché au dossier du siège de la passagère. Il a dû s’envoler, passer par la fenêtre un jour de grande chaleur où je me rendais quelque part, faire quelque chose, participer à la marche du monde qui ne veut plus marcher. Il y a toujours d’autres choses à faire. Des projets confidentiels. Des délais à respecter. Des envois extrêmement urgents. Des cailloux qui se forment au creux de l’estomac. Des soirées obligées. Des formules de politesse. Des sourires usés jusqu’à la corde. Des ronds de jambes. Un peu de crème pâtissière. Une couche de pâte feuilletée. Encore un peu de crème. Une autre couche de pâte. Crème. Pâte. Crème. Et pour terminer, une couche de sucre glace rose pâle. En réalité, ça s’appelle un mille-feuille et ça peut durer cent vingt ans.

Jamais je ne pourrai avaler toute cette crème pâtissière, ni la pâte feuilletée, ni le sucre glace au-dessus. Alors j’ai fait le tri dans mon assiette. Je sais bien que ça ne se fait pas. Il y a les choses qui se font et les choses qui ne se font pas et il ne faut pas chipoter, ne rien laisser dans son assiette. Moi, je chipote et je trie, et quand le tri est enfin terminé, il reste :

– Un brin d’herbe en forme de « Y ».
– Deux »N ».
– Le vent
– Le soleil
– La couleur du ciel sur sa peau.

Tous les moments minuscules qui ne s’écrivent qu’en majuscules.

Toute l’horrifique vérité sur Marseille


Il fait moche. Il fait gris. C’est le moment d’aller à Marseille.

Prenons Marcel Pagnol.
Ses livres grésillent du champ des cigales que le soleil brûlant calcine en commençant par les pattes. La cigale a la patte fine. Le matin elle se réveille. Elle fait un brin de toilette. Elle lisse ses longs cheveux dorés. Elle s’étire jusqu’au bout des doigts. La cigale est paresseuse et c’est là son moindre défaut, alors que la fourmi est industrieuse, pauvre cloche.

Midi sonne et la cigale est encore en bigoudis.

L’après-midi avance. Sur l’étal, Fanny fait frire ses coquillages au feu vif du soleil qui embrase les pierres jaunes du Vieux-Port. La cigale apparaît sur le seuil du cabanon. Mini-jupe avec vue sur la mer. Choucroute peroxydée et talons de quinze centimètres. Elle fait un pas sur les dalles incandescentes et se dit que pour un mois de novembre, la bise peut toujours attendre. Au Bar de la Marine, César a noué sur son crâne les quatre coins d’un mouchoir propre. On n’est jamais trop prudent. Un peu plus au Nord, le Papet fait la sieste pendant qu’Ugolin mate Manon en immersion dans un lac en ébullition.
Décembre arrive. Le bitume surchauffé fait fondre les talons. La cigale porte une micro jupe ventilée et des tongs en fibre de carbone. Sur le Vieux-Port, fond le Bar de la Marine et les glaçons s’évaporent avant même d’avoir touché la surface du Pernod racheté par Ricard en 1975. Marseille, le Sud et le soleil qui éclate les cailloux. Marseille, le mythe de l’été de plomb qui transperce décembre. Une belle rigolade, une belle galéjade, une grosse inventade pour mieux caillasser les voitures des vrais Parisiens qui viennent s’échouer sur la Canebière.

Comment croire un Marseillais ? À plus forte raison, comment croire une Marseillaise, surtout lorsqu’elle est Parisienne ?

Gens du Nord, de l’Ouest et de l’Est, Périgourdins et Berrichons, Suisses, Belges et habitants du Grand Nord. Touristes hagards et abreuvés de propagande cigalière. Attention fiction ! Cinéma ! Propagande industrielle !
En vérité, il pleut à Marseille.
Il pleut. En rideau. En bourrasque. Par pleines lessiveuses. Sans discontinuer. Il pleut à la verticale. À l’horizontale. Il pleut des hallebardes. Et lorsque la pluie s’arrête, alors la pluie recommence. Le touriste humide jusque dans son intimité jure mais un peu tard qu’on ne l’y reprendra plus. Il traverse la route à la nage, son parapluie éventré à la main. Il prend l’eau de toutes parts, pendant qu’Escartefigue fend le cœur de César, les pieds bien au chaud devant la cheminée qu’on a pris soin de couper au montage. Lorsque la manille est finie, tournée de chocolat chaud au Bar de la Marine. Transportées par les flots, les autos viennent s’échouer sur la rambarde du Vieux-Port. Monsieur Brun peut enfin assister à un autre naufrage que le sien.
De retour de Marseille, avec de l’eau plein mes valises, j’ai décidé de briser la loi du silence malgré les menaces d’une exilée parisienne* maquée avec tous les propagandistes du soleil éternel posé sur César, Marius et Fanny. Je dirai donc la vérité, fût-ce au péril de ma jeune existence. Touristes de tous les pays, ne croyez pas ce que vous racontent le cinéma et la littérature.

À Marseille, le soleil n’existe pas.

* Jeune femme de ma connaissance qui a fui la Ville-Lumière et écrit ce texte très beau sur à peu près le même sujet.