Le Tour de Rien :Pfffffuiiiit et fin.

Où le cycliste sans vélo est secouru par une automobiliste au cœur de la nuit.

A la place du casque, ce serait plutôt un entonnoir qui devrait orner mon chef. Un entonnoir avec une antenne directement reliée à une caméra satellitaire pour me faire parvenir les images différées de ma tête en gros plan. Mon faciès ahuri et bloqué en mode Ahbahouimaisçaalors ! Je l’avais oublié, mon casque, tellement qu’il est ultraléger ! Tout à fait perturbé par les longs sifflements sortis de toutes mes chambres à air, je m’étais donc mis en chemin, mon heaume sur mon dôme, Don Quichotte à pied, Rossinante gisant dans son fourré.
C’est dans cet équipage que je suis apparu dans le halo des phares, piéton ubuesque et casqué, taillant sa route dans l’obscurité. Pas besoin de pouvoirs extraterrestres pour comprendre qu’il manquait un élément essentiel à la panoplie du parfait petit cycliste qui ne saurait bicycler sans son petit bicycle.

– Ah oui, mon casque.
– Oui, votre casque. Et votre vélo ?
– J’ai crevé.
– Et vous n’aviez rien pour réparer.
– Non. Enfin si, mais j’ai re-crevé.
– Comment ça, re-crevé ?
– Ma chambre à air de rechange, elle était percée.
– Elle avait déjà été utilisée ?
– Non. Non. Vous ne comprenez pas. C’est compliqué.
– Pas grave. Et vous l’avez laissé où, votre vélo ?
– Un peu plus haut. Dans la forêt.
– À cette heure-ci, personne va vous le piquer.
– De toute façon, je l’ai bien caché.
– Et là, vous allez où ?
– Je redescends pour avoir du réseau.
– Du réseau ?
– Oui, pour téléphoner. Jamais de réseau dans les endroits où je crève. C’est la règle.
– Allez, montez.

Je suis maintenant à bord de la voiture d’une inconnue qui m’a recueilli en pleine nuit au milieu de nulle part et j’hésite entre totale béance et infinie stupéfaction. Nous roulons. J’apprends que ma bienfaitrice habite en plaine, qu’elle se promène souvent seule en montagne. Une fois, elle s’est perdue, pas juste égarée mais vraiment perdue. Elle a marché plusieurs heures, suivi des chemins qui ne menaient nulle part sans pouvoir trouver la sortie de la forêt où elle s’était engagée. Elle commençait à se décourager quand elle a entendu des chocs et un bruit de branches cassées. Elle a crié. Le bruit s’est arrêté. Quelqu’un a répondu. Elle a encore crié. Quelqu’un s’est approché. Un cycliste, sur son VTT. Il l’a raccompagnée jusqu’à l’orée du monde civilisé.

– Depuis, j’aime bien les cyclistes, vous comprenez ?
– Heureusement que j’avais gardé mon casque.
– Je me serais quand même arrêtée.

Elle m’a déposé en ville. J’ai pris mon sac. Je l’ai remerciée. Elle m’a dit, de rien et m’a souhaité une bonne soirée. Une bonne soirée, t’entends, mon Dieu ? UNE BONNE SOIRÉE et après, vroum, elle a démarré.

Je suis resté là, planté sur le trottoir. Les lueurs de la ville se reflétaient dans le ciel noir, le halo des lampadaires pris dans un début de brume. Premières traces d’automne. Septembre. Normal. Une bonne soirée. Normale. Après la soirée vient la nuit qui meurt à l’aube et fait place au matin pour renaître au crépuscule et ainsi de suite et tous les autres jours et toutes les autres nuits, pour les siècles des siècles.
Amen, comme tu dis.
Pourtant je notai un léger décalage dans l’axe de la normalité. Une inclinaison infime, un demi-degré peut-être, qui donnait une profondeur nouvelle à la réalité. On aurait pu penser que c’était dans espace fragile que tu étais caché. On aurait vraiment pu croire que tu t’étais glissé là, dans ce demi-contour flou qui entourait les choses et les gens, les colonnes à essence et l’indication du prix au litre en LED rouges que je ne parvenais plus à déchiffrer.
On aurait pu tirer de ce sauvetage inattendu une pleine brouette de conclusions métaphysiques, voire même y trouver une bonne raison de croire en une force supérieure, mon très cher très-haut. Une femme seule qui t’invite à monter dans sa voiture au milieu de la nuit vaut bien un pilier de cathédrale où vient s’encastrer Paul Claudel foudroyé par les voix éthérées de jeunes séminaristes boutonneux.
On a l’illumination qu’on peut.
Je regardai encore les chiffres rouges qui dansaient devant moi. 1.72, 78, ou 73 ? Les sourcils froncés, je fixai de toutes mes forces le panneau lumineux.
En vain.

Le lendemain, je décidai d’aller voir un opticien.

 

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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