Le Tour de Rien : descendre

Dernier lacet.

La route se détend et les jambes surprises tournent dans le vide. La montagne s’efface et on découvre l’autre côté. Peut-être que la curiosité est l’unique raison qui pousse le cycliste à suer sang et eau sur une route étroite au pourcentage élevé. Monter et monter encore pour découvrir ce qui se cache derrière cette barre de rochers : une vallée perdue, un lac ou la mer qu’on voit danser.

Je descends de mon vélo. J’ai toujours avec moi, coincé dans le deuxième porte-bidon, un coupe-vent-d’hiver ou vent-d’été. Vive le vent, oui, mais pas le vent glacé, la lame de froid qui vous transperce et vous pénètre jusqu’au fond des os. Aussi essentielle qu’une chambre à air de rechange ou qu’une triplette de démonte-pneus, cette fine pièce de toile devrait figurer dans le nécessaire de survie de chaque cycliste soucieux de sa petite santé.
Je remonte la fermeture-éclair jusqu’au sommet du cou. J’essuie les petites traînées de transpiration qui strient l’intérieur de mes lunettes. J’ajuste mon casque. Je pose mes mains sur les deux cornes qui retiennent les poignées de freins.

Je m’ébroue et je plonge.

Devant mon guidon, le paysage s’efface. Il ne reste qu’une bande de goudron. Souvent gris clair ou anthracite. Parfois d’un bleu profond. Orange coucher de soleil ou blanc brillant. Chrome. Aluminium brossé. Aluminium cabossé. Strié. Rayé. Un ruban d’asphalte, qui suivant le temps et les saisons déroule devant moi le spectre de toutes les couleurs du noir.

Le monde, résumé à un plan qui danse sur une ligne blanche, continue, pointillée. Le monde qui s’engouffre à toute allure dans mon champ de vision. Le choc brut d’un trou infime. Une tache brillante qui luit là-bas. Une flaque peut-être, une flaque sûrement.
Freiner.
Freiner à mort. Freiner avant d’aller poser mes roues sur ce mètre brillant, ce mètre glissant. Le ciel s’incline et se redresse à la fin de la courbe. Je me détends un bref instant. Je relâche la nuque et fais jouer mes doigts.

Devant mon guidon, deux droites obliques se rejoignent en un point de fuite accroché aux bords tranchants des rochers.
Le monde se fige en un instant T.
Tout se dilue. Tout s’efface. Les erreurs. Les regrets. Un hier raté et pas mieux que demain. Les factures. Les fractures.
Le criquet du dérailleur est happé par le vent.

Les yeux rivés sur le grain de la route, je glisse, immobile, entre deux points flous de l’espace-temps.

Le Tour de Rien : BOUM

Il existe deux manières de se prendre une pelle à vélo : l’option BOUM qui vous met le nez par terre avant d’avoir récité le début d’un Pater et l’alternative ÂÂÂÂÂÂH, où vous chevauchez votre monture soudain devenue incontrôlable pendant un laps de temps variable avant d’aller vous écraser sur le sol dur.

L’option BOUM résulte la plupart du temps d’une dérobade de votre roue avant, raison pour laquelle l’usage intempestif du frein qui régit le blocage d’icelle sera fortement déconseillé. Les conséquences d’une telle chute sont absolument imprévisibles, du fait de la totale impréparation du sujet.
Les plus distraits pourront éventuellement griffer le bitume avec leurs dents. Les autres se feront une épaule ou un bras, avec en prime une belle pizza, nom qu’on donne à une auréole de grandeur variable située au point d’impact de la peau avec le goudron. Cette zone sinistrée émettra d’abord un léger suintement qu’on essaiera de désinfecter en prenant soin de retirer tous les petits cailloux qui se sont incrustés dans l’épiderme pendant son bref contact avec le sol. Une fois les larmes séchées et la plaie nettoyée, on déposera une bande de gaze sur la blessure et on répétera l’opération pour éviter que la gaze se mette à coller, parce que là on va vraiment se mettre à hurler.
Ensuite, on attendra que la plaie se cicatrise.
On attendra.
Longtemps.
C’est le côté déplaisant de la pizza du cycliste, à la fois brûlure et déchirure, qui démarre en tomate mozzarella et finit en calzone gorgonzola.

Il va de soi qu’en cas de choc plus violent, la clavicule vole en éclats, le coude se désintègre et parfois même c’est toute l’épaule qui se met en drapeau. Dans les situations extrêmes, il arrive que la course du vélo soit interrompue par le surgissement inattendu d’un corps étranger. Dans la plupart des cas, on notera que ce type de collision résulte souvent d’un contact imprévu avec une pièce de carrosserie. (Voir à ce sujet les deux chapitres consacrés à l’automobiliste.) Propulsé dans les airs, le cycliste effectue une large parabole. Il voit le monde qui se retourne. Le ciel lui paraît une destination possible.
Et la terre.
Le sol dur et rempli de bordures de trottoirs en granit.
Il atterrit.
Le cycliste atterrit toujours.
Longue silhouette gracile sur un triangle filigrane, trait de fusain agile, ombre fragile de Monsieur Hulot qui s’encastre en silence dans les pare-chocs immobiles du monde automobile.

 

Le Tour de Rien : Encore l’automobiliste

Assis sur ton vélo, le paysage défile.

À gauche, il y a des champs, à droite il y a des champs. Au milieu, une route à deux voies et dans l’air les odeurs se succèdent à trente ou trente-cinq kilomètres à l’heure, parfois beaucoup moins quand la route est trop raide pour tes jarrets patinés. Dans les côtes en danseuse tu t’essouffles trop vite, toi qui ne sais pas danser. Alors, tu rétrogrades, tu moulines et finis par reposer tes fesses sur ta selle fatiguée. Il faudrait un vélo électrique, un vélo à pile, un vélo tracté par le vent, que tu prends dans ta face, comme toujours à vélo. Tu es là soufflant, pas très loin du zéro kilomètre à l’heure, tu inventes le vélo à voile et ton esprit s’envole dans le vent. Il faudrait de la toile et un gouvernail, une lampe frontale pour pédaler la nuit en forêt, acheter des blancs de poulet. Faire parler la fille de ton roman, la faire parler, c’est ça, oui. Saisi, tu tombes presque de ton vélo. La faire parler! Ébloui tu t’arrêtes, tu ouvres ton sac et tu écris en vitesse une note dans ton téléphone portable. La faire parler. Tu refermes le sac et tu remontes sur les pédales. La faire parler. C’était si simple, s’effacer et disparaître.
Laisser parler la voix du personnage.
La laisser parler.
Tu souris en montée à pas loin de zéro kilomètre à l’heure, tu la vois allongée sur une chaise-longue. Tu te redresses, le paysage s’efface, elle va parler c’est sûr et toi, tu tends l’oreille.

À ce moment-là, une voiture blanche vient caresser tes jambes à deux cents kilomètres à l’heure. Sur ta cuisse gauche, tu sens le souffle chaud de son rétroviseur. Ton guidon t’échappe des mains et tu manques de t’envoler dans le décor. Debout sur tes pédales tu hurles. Enculé! Enculé. Trouduc. Enfoiré. Connard connard connard CONNARD. Si seulement tu l’avais entendue venir dans ton dos, cette petite bite dans sa caisse kitée. Si seulement tu avais pu pressentir son arrivée dans sa savonnette motorisée. Tu aurais pu dégager ton pied de ta pédale, attendre qu’il arrive à ta hauteur et là, tu aurais imprimé à ta chaussure un fulgurant mouvement latéral. Vissé sous la semelle, l’étrier de fixation se serait dessiné en bas-relief sur la portière du véhicule. Une belle marque triangulaire dans sa carrosserie pourrie. Un trou indélébile dans la tôle de ce gros con que tu sodomises jusqu’à la douzième génération. La rage te propulse au sommet de la montée, tu te dis que tu le retrouveras peut-être, un peu plus loin, un peu plus bas, quelque part ailleurs sur la terre, lui et son automobile blanche, tu connais la marque, le modèle et il y avait un autocollant rouge en bas, à droite de la plaque d’immatriculation.

Arrivé en haut, tu as le souffle court. Par miracle le vent est tombé. La route descend en pente douce, au milieu de l’air sucré. La peste soit de tous les fâcheux. Des lamellibranches décérébrés. Que le printemps se retire de leurs terres. Qu’ils aient très froid. Qu’ils vivent pour toujours en slip au milieu de l’hiver. Qu’ils claquent des dents éternellement.
Devant toi la route fait un large virage. Tu appuies sur les pédales, tu prends de la vitesse. Il faudra la laisser parler, la fille dans ton roman. Tu souris, en roue libre. Aucune voiture à perte de vue. Tu penses à elle sur une chaise-longue. Devant toi la route brille comme un sou neuf. Tu penses à elle et tu oublies.

Tu oublies tous les fâcheux.

Tu as le kilomètre heureux.