Hier, demain et la mort qui vient

(Voir ici pour retrouver les épisodes précédents et remonter le fil du temps)

Le vélo : Tu mélanges tout. On peut très bien être grossier sans être vulgaire.

Le cycliste : J’ai jamais dit le contraire.

Le vélo : Alors, on peut savoir ce qui froisse ton âme délicate ?

Le cycliste : Mon âme délicate, elle aimerait bien avoir la paix de temps en temps. Paix. Peace. Pace. Quand son corps trempé se met à sécher. Quand ses membres glacés se réchauffent. Quand un trait de lumière traverse les nuages noirs. Quand tout s’efface, hier, demain et la mort qui vient. Juste un moment. Un pur instant.

Le vélo : Ok ok, je me tais alors.

Le cycliste : Du silence, on n’en trouve plus. Il y a toujours un bruit quelque part. Une rumeur. Au fin fond de la nuit, l’hiver, dans la montagne. Ça marmonne, ça bourdonne encore. Et quand enfin ça s’arrête, j’entends encore le bruit que fait ma tête.

Le vélo : Tu nous ferais pas des acouphènes ?

Le cycliste : Être seul, enfin. Sur deux roues, il suffit de quoi ? Un quart d’heure ? pour mettre un kilomètre entre le monde et soi. Alors, je te nettoie. Je te dégraisse et te regraisse. Je pousse 6 bars dans tes pneus qu’ils soient fermes mais confortables. Ces gestes cent fois répétés pour que, une fois en selle, tu glisses sans bruit entre mes pédales. Un quart d’heure pour quitter la ville, remplie de gens et de pots d’échappement. Après le petit pont, à droite. Se méfier des racines qui boursouflent l’asphalte. Ralentir. Se redresser. Secouer la nuque et les poignets. En roue libre, le plus beau nom de roue avec celui à aubes. En roue libre. En roue légère. En roue volante quand je refais tourner tes manivelles. On était là, tout à l’heure. J’étais là, dans cette seconde tranquille qui s’étire sur le fil du ruban anthracite, cette seconde miraculeuse qui parfois dure le temps de traverser la plaine, un jour comme celui-ci, un jour janvier, humide et gris.

Le vélo : On dirait bien que ça se découvre.

Le cycliste : Dommage, rentrons.

Autre Père

Si tous les gens qui n’ont rien à dire se taisaient tous ensemble, imaginez un peu le silence.
Si tous ces gens fermaient leurs bouches une bonne fois pour toutes, ça nettoierait à grande eau le globe spongieux qui clapote entre nos deux oreilles. On serait lavé des hypothèses foireuses, des conjectures creuses, du vomi des prophètes en simili, aux visages plus maquillés que des moteurs de motos volées.

On aurait tant besoin de faire le vide. De se recueillir. De s’incliner sans un mot devant cet amoncellement de cadavres. On aurait tant besoin de temps. Le temps de remplir les fosses communes et de les recouvrir d’une terre provisoire. Le temps d’un geste ou d’une prière, pourquoi pas une prière, qui ne serait pas Notre Père mais grand-papa, mamie, ma mère.

Dehors, les rues sont vides et le ciel aussi. Un moteur lointain tourne au ralenti. Une cloche sonne midi.
Le moteur se tait.
Aucun éclat de voix, juste un bruit de pas qui s’approche, s’éloigne et disparaît.
Surpris, on écoute alors monter le son du silence.

Pendant ce temps, les gens qui n’ont rien à dire continuent de parler pour remplir le vide où il ne cessent de tomber.