Les frères Marx

L’ordinateur est posé sur la table, Karl senior autocollé sur le dos de l’écran.
Assis derrière, les doigts sur le clavier, massif, concentré, Karl junior, écrit. Il vient de faire les courses de la semaine, du week-end plutôt, son sac ne semble pas très rempli. Das Kapital au supermarché. On sourit. Ce serait un beau titre avec cet homme en couverture.
Marx, le retour.
On sourit d’abord on réfléchit ensuite. 
On remonte dans le temps, aux années de lycée, le marxisme, théorie fumeuse, exploitation des travailleurs, production, surproduction, concentration des richesses et crises à répétition. Comment croire à de telles inepties alors qu’il suffit qu’une offre existe pour qu’une demande suive ou est-ce le contraire on ne sait plus.
On ne sait vraiment plus.
Pendant que la terre s’enflamme au contact de cet été brûlant, le cours du ventilateur atteint des valeurs jamais observées sur l’échelle de Richter. Les climatiseurs climatisent, les brumisateurs brumisent. L’eau du ciel serpente au coeur des réacteurs nucléaires et refroidit les neurones des cerveaux d’une inentlligence tout à fait artificielle. On installe des igloos d’intérieur dans les entrailles des nouveaux yachts.
Il va faire très chaud.
De plus en plus chaud.
Crise en vue. On l’a dit et répété : chaque crise est une opportunité. Donc opportunons. Produisons du froid. Sur-produisons des machines à refroidir. Des gaz de refroidissement. Des blocs de glace. Des boissons à glaçons. Mélangeons le tout dans un portefeuille d’actions bien diversifié l’usage d’une nouvelle classe d’ultra-riches et exonérés d’impôts : les néo-barons du froid.

On a toujours besoin d’un nouveau plus riche que soi.

Ô Capitaine ! Mon capitaine !

Se lever.
Monter sur la table.
Bien sûr, nous le ferons. Sans souci. Sans problème. Au premier appel. Du premier coup. Quand il le faudra. Quand ce sera vraiment nécessaire, vraiment urgent. Pour l’instant, ça va, ça peut encore aller. On n’en est pas encore là, on en en est encore loin. Il nous reste du temps, tout le temps. Bien sûr et dès à présent, il faudrait qu’on s’en occupe sérieusement. La situation est grave mais pas désespérée, il suffit qu’on y réfléchisse, qu’on utilise la bonne méthode, les bons gestes et les bonnes paroles. Alors gentiment, tout gentiment, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Faut pas pousser mémé dans les orties, pas jeter le bébé avec l’eau du bain, ni peindre le diable sur la muraille. Il y a du bon et du mauvais. Gardons le bon. Jetons le mauvais. Il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions. Chaque crise a ses bons cotés. Chaque crise est une opportunité. Aucune raison de paniquer. Après la pluie vient le beau temps. Après l’hiver vient le printemps. Ce n’est qu’une mauvaise passe. On a vu pire. On va s’en sortir. Et si un jour les choses commencent vraiment à mal tourner, là, on prendra le taureau par les cornes, on arrêtera tout et on recommencera.
Ce jour-là, on se lèvera. 
Mais ce jour n’arrivera pas.
Poil au doigt.