Récrivain

Je m’appelle Paul.
J’ai 45 ans.

J’aurais voulu. J’aurais tant voulu être écrivain.
J’ai essayé. Plusieurs fois. Des romans, j’en ai écrit plusieurs. Des courts. Des longs. Un roman historique. Un roman d’anticipation. Une histoire d’amour. Une autofiction basée sur mon changement de sexe, il y a 9 ans. Le roman historique était trop long et l’amour aussi démodé que la science-fiction. Quant au changement de sexe, il y avait du bon, du moins bon, et surtout des détails trop crus sur toutes les phases de l’opération. Des détails graphiques et des descriptions, trop… fouillées, vous voyez ? C’est ce m’a dit la femme qui m’a reçu, au 53ème étage de la tour végétalisée.

Je ne comprenais pas. J’avais l’habitude des lettres-type, Monsieur, nous vous remercions de nous avoir confié votre manuscrit qui a été lu avec attention. Poil au menton. Nous sommes au regret d’avoir à vous annoncer que votre texte n’a pas été retenu en vue d’une publication. Poil au bouillon. Nous le regrettons. Poil au camion. Recevez, Monsieur l’expression de notre plus parfaite considération. Poil au couillon.

Deux maisons d’édition. Au moins, c’est simple. Deux adresses électroniques et vous avez fait le tour du monde du marché. Deux clics suffisent à épuiser toutes les possibilités. Deux fois « Envoyer ». Deux courriers en retour. Une seule lettre-type.

Le monde simplifié.

Alors, je ne comprenais pas ce que je faisais là. Dehors il faisait beau. Bleu. Je ne voyais qu’un immense carré de ciel barré par deux profils métalliques. Et la silhouette de cette femme, son visage à contre-jour, brouillé, flouté, ses mains nerveuses posées bien à plat sur le plateau de verre dépoli. Je n’avais jamais franchi le premier palier. Jamais. Et là, pour la première fois, j’avais reçu une vraie réponse, un vrai rendez-vous avec une date fixe en un lieu déterminé. J’ai bien dû relire dix fois. Le jour venu, je me suis douché, poncé, rasé, désinfecté. J’ai repassé mon meilleur pantalon, ma meilleure chemise, mes chaussettes aussi, même mes chaussettes, je les ai repassées. La voiture m’attendait à 9 heures. Je me suis installé à l’arrière. L’adresse de destination était inscrite sur le pavé numérique, l’heure d’arrivée aussi. De toute façon, j’avais prévu large, très large. Je me suis posé dans un café, juste en face de la tour verte. J’en suis sorti cinquante minutes plus tard. La borne m’a indiqué le chemin et l’étage, au 53ème. Personne dans l’ascenseur. J’avais les mains moites et l’estomac en vrac. Personne dans le couloir. Une porte s’est allumée au fond, à droite. Je me suis avancé. La porte s’est ouverte et une voix de femme a dit : « Bonjour Monsieur Berger. »

Un peu de poussière grise

Sur les flancs de l’armoire, un voile à demi transparent estompe les contours, adoucit les angles et éteint les éclats de lumière déposés sur une couche de vernis trop brillant.

La poussière finit par tout recouvrir, les choses, les gens, les heures noires ou blondes, les films en couleurs ou les photos noir et blanc. L’accumulation douce des flocons de secondes forme une couche de distance feutrée, ouatée, qui amortit l’impact des coups et des chutes trop brutales sur le sol tranchant.
L’impact des larmes aussi, sur la surface mate du fond de la tristesse ou sur la dernière marche avant le bonheur, peu importe finalement.

On appliquera chaque jour sur nos visages une solution de poussière grise pour désinfecter les plaies trop vives, colmater les rides et atténuer la douleur des cicatrices qui résistent à l’épreuve du temps.

 

In the gallery

Harry made a bareback rider proud and free upon a horse
And a fine coalminer for the NCB that was
A fallen angel and Jesus on the cross
A skating ballerina you should have seen her do the skater’s waltz

Some people have got to paint and draw
Harry had to work in clay and stone
Like the waves coming to the shore
It was in his blood and in his bones
Ignored by all the trendy boys in London and in Leeds
He might as well have been making toys or strings of beads
He could not be

In the gallery

And then you get an artist says he doesn’t want to paint at all
He takes an empty canvas and sticks it on the wall
The birds of a feather all the phonies and all of the fakes
While the dealers they get together
And they decide who gets the breaks
And who’s going to be

In the gallery

No lies he wouldn’t compromise
No junk no bits of string
And all the lies we subsidise
That just don’t mean a thing
I’ve got to say he passed away in obscurity
And now all the vultures are coming down from the tree
So he’s going to be

In the gallery

 

Mark Knopfler – In the gallery – Dire Straits – 1978

La poix et le vent mêlés

Avant de te réveiller, tu sais déjà qu’il fera beau.

Tu ouvres les yeux.
Les étoiles s’abîment dans le ciel bleu-métal. Le jour lèche la lisière des montagnes et la neige s’allume de tons de pleine lune.

Déjà, tu n’en peux plus d’attendre. Sous la douche, tu décides que tu te raseras ce soir ou demain ou n’importe quel autre jour. Et tu petitdéjeuneras derrière ton volant, parce que là, maintenant, il faut que tu partes, que tu te tires, que tu te barres au plus vite.
Tu as déjà perdu trop de temps.

Une éternité plus tard, tu coupes le moteur.

Frénétique, tu enfourches tes chaussures de ski. Ton sac est prêt que tu refermes, mais non ! T’es trop con ! Les peaux sont encore à l’intérieur. Tu les sors. Tu les étends sur les semelles de tes skis. Tu les assures à l’arrière avec le petit crochet.
Ok, les skis sont prêts.
Tu règles la longueur des bâtons. Mais où j’ai mis mon porte-monnaie ? Fébrile tu entreprends de vider le coffre de son contenu quand, bon sang mais c’est bien sûr, je l’ai laissé à l’avant, juste à côté des clés. La bouteille d’eau ? Déjà dans le sac. Le téléphone ? Bien au chaud dans la poche de poitrine. Et les gants ? Les gants ont disparu ! Mais non, ils sont là, imbécile. Tu refermes le sac. Tu engages tes chaussures dans le mécanisme de fermeture, ‘tain c’est pas vrai ! Elles sont encore en configuration descente. Tu déchausses. Tu tires sur le levier. En sueur. En vapeur. Si ça continue, tu vas exploser. Enfin, tu es prêt. Tu places tes skis dans la trace qui te mènera au sommet et tu pars, comme un avion.
Cinq minutes plus tard, te voilà à l’arrêt, en apnée et en nage.
Tu poses ton sac.
Ta veste.

Enfin, tu relèves la tête.

La neige est bleue et sent le printemps. Les sapins réchauffés exhalent un parfum vert et or que tu reconnais, l’odeur de la poix mêlée au vent de la forêt.
L’odeur que tu skiais au sortir de l’enfance, dans ce couloir étroit que toi seul connaissais.

Seul au fond de ce monde où le soleil ne se couche jamais.

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Ah, les bonnes œuvres !

Au forum de Davos, un panel de gens très comme il faut discute sur une estrade très comme il faut.
Dans ce court extrait télévisuel, une modératrice très propre sur elle, se tourne vers Michael Dell, vendeur américain d’ordinateurs fabriqués en Chine et milliardaire de son état. Elle lui demande très poliment s’il est prêt à payer un impôt de 70% sur ses revenus.
Éclat de rire général.
Le milliardaire répond très civilement que non. Depuis des années, il finance une fondation et cette fondation sait bien mieux que l’état investir le trop-plein de son immense fortune.
En clair :  c’est moi que je suis le maître du monde. Si jamais je veux distribuer mon pognon, c’est à moi de décider combien et à qui. Parce que moi je sais exactement de quoi le monde à besoin pour devenir meilleur, plus beau et plus fort. L’état c’est nul, l’état c’est con.
L’état, c’est moi.

Un jour, tout sera moi.

En attendant ce jour béni, Monsieur Dell met la salle au défi de trouver un seul pays où un semblable délire fiscal aurait produit des effets positifs.
Silence gêné et soudain, une voix : « Oui, Les États-Unis ! »
Stupeur. Tremblements.
La modératrice bafouille quelque chose comme : « Oui, pendant un moment dans les années 80… »
Le perturbateur s’appelle Erik Brynjolfsson. Il est, entre autres, professeur au Massachusetts Institute of Technology et poursuit, imperturbable : « Non non  non. Pendant une période qui s’étend environ des années 30 aux années 60, la taxation des riches était en moyenne de 70% jusqu’à atteindre parfois 95%. Et on peut dire que ces années-là ont été plutôt bonnes, pour la croissance. »

La tête de Mr Dell.
Derrière le masque du sourire glacé, on le voit mentalement renforcer le blindage de la salle des coffres et doubler les équipes de sécurité. Putain, mon pognon. Ils en veulent à mon pognon. Gagné à la sueur de mon front. Salauds ! Gauchistes ! Communistes !
Qu’ils viennent me chercher. Je suis prêt. Je les attends.

Ils viendront, Michael, ils viendront.
Un jour.
Dans pas très longtemps.

Ouest

– Et toi qui regardes le ciel, que préfères-tu, l’est ou l’ouest ?

– Dans le ciel, je vois des nuages et toute la course du soleil.

– Le levant ou le couchant ?

– Le dîner ou le petit déjeuner. S’asseoir. Manger. Boire. Répéter. Nous ne sommes que des estomacs.

– Tu ne réponds pas.

– Tous les jours. La même faim. La même soif. Et nous, forcés de nous asseoir à la même table, encore et encore. Tous les jours le même refrain, la chanson du ventre vide et du ventre plein. Se lever. Se coucher. Comment pouvons-nous supporter ça ?

– Le lever ou le coucher ?

– Se lever, pourquoi ? Se coucher, pourquoi ? Douche et petit-déjeuner. Et ce soir il y aura le dîner. Entre deux un espace vague. Un décompte macabre. Moins une seconde moins une seconde moins une seconde. Un très long crépuscule.

– Justement, plutôt aube ou crépuscule ?

– La nuit mange tout et l’aube régurgite tout. La fumée des usines et les tas de linge sale. Toute la laideur du monde, tout ce qu’on voudrait oublier, l’aube se charge de nous le rappeler. Tous les matins. Obstinément.

– Alors, tu préfères l’ouest.

– L’ouest marche sans cesse vers le bord bleu de la terre, à l’endroit où le soleil vient se noyer chaque soir. Chaque soir je crois qu’il est mort et je me couche en espérant qu’il n’y ait pas de matin.

Supplique du 48ème Forum Économique de Davos à Donald Trump

Au  45ème Président des États-Unis d’Amérique,
Cher Monsieur Trump,
Bien-aimé Donald,

Jusqu’au bout nous avons espéré Ta venue, mais hélas un sort contraire en a décidé autrement.
Nous sommes en pleurs et dévastés.
Ta chambre, que nous avions nettoyée et désinfectée avec soin, Ta chambre restera inoccupée et personne ne souillera Ton lit sacré. Il en sera ainsi jusqu’à Ton retour car nous savons bien que Tu reviendras.

L’année dernière, T’en souviens-Tu, nous faisions semblant de Créer un Futur Commun dans un Monde Fracturé*, et ça T’avait bien fait rigoler. Vous êtes vraiment trop cons, disais-Tu, Je vais vous expliquer. En vérité, la fracture est bonne. La fracture est belle. Elle est essentielle. Il faut aimer la fracture, l’élargir, l’approfondir. Une belle grosse fracture entre nous, les riches et eux, les gueux. Un Grand Canyon électrifié. Nous en-haut et eux en-bas.
Et au-dessus, un beau mur.

Tes mots ont porté, Cher Donald. Tu nous as libérés. Délivrés du bâillon des périphrases, du jargon lyophilisé et des euphémismes customisés pour éviter d’appeler un chat une chatte et un économiquement faible un pauv’ clodo.

Ah putain, que ça nous a fait du bien.

Depuis Toi, le monde s’est simplifié.
Les gonzesses sont juste bonnes à tirer. Il faut enfermer tous les pédés, les bi, les trans, les bronzés, les bridés, tout ce qui n’est pas blanc, caucasien et républicain. Il n’y a pas assez d’eau dans tous ces océans et tous ces murs de neige ne font qu’à refroidir la terre, que Dieu a créée en 7 jours avec le Big Mac pour tuer le cancer.

Cher Donald, Tu es et Tu resteras toujours le meilleur d’entre nous, le plus Grand, le Parrain. Le premier à nous avoir envoyé une invitation officielle pour assister à l’ouverture de la salle des coffres en présence des plus hautes autorités. Le premier à nous avoir donné les clés avant d’amener les camions pour emporter le butin, sous la protection du beau drapeau américain.

Avant Toi, nous vivions sous la menace de la loi.
Maintenant, la loi, c’est Toi.
Alors, reviens-nous très vite Donald. Nous sommes si peu et il reste tant de minerai à extraire, tant de gaz à fracturer. Tant de filles à attraper et tant de fric à détourner.

Nous n’y arriverons jamais, sans Toi.

Ton très dévoué Forum

*En 2018, « A Shared Future in a Fractured World » était le thème official du Forum Économique de Davos.

Médor à bord

Depuis cinq minutes, j’ai le nez dans la croupe boursouflée d’un gros 4X4, pots fumants et pneus de tracteur. Posé en évidence au sommet de la vitre arrière, un autocollant triangulaire signale la présence d’un bébé enfoui quelque part dans les entrailles de ce tank démilitarisé.

BÉBÉ À BORD

Bien, et alors ? Une fois de plus, je m’interroge. Que faut-il faire ? Quelle attitude adopter envers ce bébé ? Peut-être faudrait-il profiter de ce providentiel bouchon pour aller s’enquérir du sens de la démarche consistant à annoncer au monde entier la présence d’un enfant en bas âge dans son habitacle.
Dites-moi, Madame, Monsieur, oui, baissez votre vitre, s’il vous plaît. Je voulais connaître la signification de cet autocollant sur la lunette de votre custode. En fait, et pour ne rien vous cacher, je me demande en quoi la présence de votre progéniture ficelée sur le siège arrière de votre voiture pourrait bien me concerner.

Manque de bol, le feu passe au vert.

Peut-être qu’il manque un élément graphique pour compléter le message qui figure sur l’autocollant. Une grosse flèche jaune pointant sur le texte BÉBÉ EST ICI ! Ainsi prévenu avant de s’encastrer dans le cul du véhicule qui le précède, le chauffard multirécidiviste peut in extremis diriger son pare-chocs vers une zone moins pourvue en chérubins.

Manque de bol, il explose Médor.

Sur le côté opposé de la lunette arrière, on indique alors : CHIEN À BORD. Dérouté, et encore sous le coup de l’accident précédent, le chauffard fait un écart, effectue un demi-tête-à-queue avant de défoncer le flanc droit du véhicule où bébé dort à côté du nouveau Médor.

Ce faisant, il pulvérise une portière et le pack de bières calé derrière.

Sur la lunette arrière, le propriétaire du véhicule réparé colle un troisième autocollant. BIÈRE À BORD. Prudent, il ajoute, en lettres rouges, juste à côté CONDUCTEUR AUSSI.
Submergé par ce flot d’informations, le chauffard ne sait plus où donner du pare-chocs. Il freine à mort. Il s’immobilise. Il se gare sur le bas-côté.

Il sort de sa voiture.
Il continue à pied.