Le Tour de Rien : Jusqu’à la mer

Partir à vélo.
Jusqu’au coin de la rue ou jusqu’à la mer.
Partir léger, deux gourdes remplies d’eau. Dans les poches un peu d’argent, un téléphone portable et un imperméable.

Une chambre à air, joli nom de chambre.
Une pompe accrochée au porte-bidon.

Tracer dans sa tête un itinéraire qui longe le lac, visite les bords d’une rivière et suit la course du vent. S’asseoir sur la margelle d’une fontaine. Tracer sur la carte une ligne imaginaire qui franchit les montagnes et descend jusqu’à la mer. Rêver de lacets, de pavés, d’un point de fuite flou au bout d’une ligne droite. Rêver de champs de blé, de l’odeur de l’été.

À hauteur de selle, voir le monde défiler. Entendre midi sonner, douze coups dans le village assoupi, douze coups métalliques et cuivrés, venus du plus loin de l’enfance.
Douze coups.
S’arrêter sous les platanes. Se redresser. S’ébrouer. Secouer la poussière de ses souliers. Boire une gorgée d’eau tiède. S’asseoir sur une terrasse. Commander une boisson fraîche, dans un grand verre s’il vous plait. Prendre dans ses mains les bulles et la buée. Boire à longs traits glacés.
Boire les kilomètres.
Boire l’été.

Soif. Faim. Le monde simplifié.

Ensuite, on remplit les bidons. On s’étire. On se remet en selle et on démarre, sans forcer. Devant le guidon, une route nouvelle, un paysage jamais traversé. Au bout de ce long faux-plat se dresse une colline. On y va en sifflant et même s’il faudra monter, on est impatient de découvrir ce qu’il y a de l’autre côté.
Une autre colline.
D’autres champs de blé.
Et au bout d’une plaine immense un point bleu brillant, là où le reflux du fleuve fait frissonner la mer.

Une autre fin (12)

(Le fil de l’histoire dans la catégorie « Une autre fin » sur la barre de droite)

Paul,

J’ai attendu seize ans. Seize ans c’est long, mais ça valait la peine. Tu te souviens quand on allait voir le ciel ? Tu disais maman, aujourd’hui c’est sûr, on va voir le soleil. Je savais bien que c’était impossible, mais je t’y emmenais quand même parce que le soleil, c’est dans tes yeux que je le voyais. Tu t’arrêtais au milieu de la grande salle, petit bonhomme, et tu attendais debout, le nez en l’air. Je t’ai porté et toi aussi tu m’as portée, pendant toutes ces années, presque cinquante ans, je n’aurais jamais pensé durer aussi longtemps.

Je n’ai jamais pu supporter cet enfermement, cette prison à ciel fermé. Je sais bien, j’aurais dû m’y habituer. Comme tout le monde. C’est plus fort que moi, je n’y arrive pas. J’ai toujours voulu sortir, vivre une longue journée d’été, avoir trop froid en hiver, voir les feuilles tomber. Ce que j’ai lu dans les livres. Je n’aurais jamais dû lire tous ces livres, ces histoires du temps passé. J’aurais dû écouter les nouvelles, la météo, aller avec toi sous le dôme pour te prendre en photo.

C’est compliqué d’être une bonne maman sous la terre, surtout quand on n’a pas les pieds sur terre. Tous les jours, je m’en suis voulue de t’avoir mis dans ce monde qui n’était pas fait pour toi. Tous les jours et chaque jour un peu plus. C’est pour ça qu’il faut que ça s’arrête. J’ai déjà trop déteint sur toi. Tu vires au gris, comme moi. Autour de nous, les gens vivent le temps de maintenant. Ils sortent, ils s’amusent, ils rient, ils ont oublié depuis longtemps. Toi aussi, il faut que tu oublies. Ici, le soleil ne tue pas, il ne fait jamais trop chaud ou trop froid. Ici, la vie est possible. C’est déjà beaucoup tu ne trouves pas ?

Ne te fais pas de souci pour la suite, j’ai tout arrangé avec Anna. Je l’aime bien Anna. Elle a les pieds sur terre. Elle prendra bien soin de toi.

Voilà. Il est grand temps que je m’en aille, que je te débarrasse de moi.

Maman

Une autre fin (11)

(Le fil de l’histoire dans la catégorie « Une autre fin » sur la barre de droite)

J’aurais préféré des nuages. De la pluie. Des orages remplis d’éclairs et de coups de tonnerre. Je savais qu’ils existaient. Tout le monde le savait. Il fallait bien qu’elle vienne de quelque part, l’eau qui remplissait nos réservoirs. Ces canaux blindés qui s’enfonçaient dans les entrailles de la terre pour venir s’accrocher aux plafonds de nos villes, ces tubes d’acier noirci nous rappelaient qu’il pleut toujours assez fort quelque part. Assez fort pour que de l’eau ait le temps de couler avant de s’évaporer.
Mais sous la terre la pluie n’existe pas et le jour se lève à l’heure qu’on voudra.

Ma mère est morte, j’avais seize ans.
La porte était ouverte quand je suis rentré chez moi. Dans la cuisine, une femme que je ne connaissais pas. Je lui ai demandé où était ma mère. Elle m’a répondu que ma mère n’était plus là.

— On est arrivés trop tard. Je suis désolée. Il faudrait prévenir ta famille, ton père ?
—  Je ne le connais pas.
—  Même pas son nom ?
—  Même pas son nom.
—  Et ses parents ?
—  Eux aussi, ils sont morts.
—  Des frères, des sœurs ?
—  Anna, une collègue de la boutique.
—  La boutique ?
—  Au Soleil. Des fringues hommes et femmes.
—  Et sinon, personne d’autre.
—  Personne d’autre, non.
—  Et toi ?
—  Moi, quoi ?
—  Toi, ça va aller ?
—  Ça va aller. Je voudrais juste la voir avant… Avant.
—  Bien sûr, tu la verras demain. Je t’appellerai. On ira ensemble.
—  D’accord. Alors, à demain.

Elle est partie. Je me suis fait un thé. Sur la table, la dalle s’est animée et j’ai baissé la lumière pour lire le dernier message de ma mère.

Une autre fin (10)

(Le fil de l’histoire dans la catégorie « Une autre fin » sur la barre de droite)

Dans chaque case de son semainier à elle, il y avait une poignée de pilules, matin, midi et soir. Chaque comprimé avec une gorgée d’eau. De quoi la rassasier, elle qui à chaque repas me regardait engloutir méthodiquement le contenu de mon assiette et en redemander.

— Il faut que tu arrêtes Paul. Sinon tu vas exploser.
— Mais j’ai encore faim maman.
— Oui, mais ton ventre, il est tout petit.

Elle avalait quelques bouchées, me tendait son assiette.

— Tiens, je n’ai plus faim.

Je mangeais pour nous deux.
Je mangeais pour être plus vite plus fort, pour être plus vite plus grand, pour gagner plus vite de l’argent. Pour qu’on puisse descendre d’un ou deux niveaux, là où l’air était plus respirable. Elle se levait. Elle sortait de table. Elle me disait je suis fatiguée, je vais aller me reposer. Je finissais seul. Je rinçais les couverts. Je les rangeais dans le lave-vaisselle. Je nettoyais la table. S’il y avait des miettes, je passais l’aspirateur. Quand tout était bien propre, j’allais dans le salon regarder le ciel au plafond. Bleu pâle. Bleu clair. Bleu profond. Bleu violet. Bleu nuit. Bleu infini. Parfois, la météo annonçait une modification de l’aube ou un crépuscule inédit. Les gens se réjouissaient à l’avance, faisaient des plans, invitaient d’autres gens. Le jour dit, à l’heure dite, on se retrouvait sous un dôme pour se prendre en photo.

Une autre fin (9)

(Le fil de l’histoire dans la catégorie « Une autre fin » sur la barre de droite)

Nous ne sommes plus jamais retournés dans le grand hall.
Plus tard, beaucoup plus tard, je me suis retrouvé là par hasard. Je m’étais endormi dans le métro, je m’endormais partout, en ce temps-là. Quand je me suis réveillé, j’ai regardé autour de moi. La rame était vide, j’étais presque arrivé au bout de la ligne. Je suis descendu à l’arrêt suivant, les jambes lourdes et l’esprit fripé. J’ai suivi les lignes tracées sur le quai, la sortie sur la droite, la rampe d’escaliers, les murs jaunes, le long couloir où nous comptions les secondes avant d’apercevoir le ciel.
Le ciel était bas, ce jour-là. Bien plus bas que dans mon souvenir. De longues trainées noires maculaient les brumes de l’automne. Un filet de lumière grasse tombait sur le sol jonché d’emballages écrasés, restes de pain passé, frites éventrées et barbouillées de ketchup. Des bouteilles vides, droites ou couchées sur le côté et le faible scintillement des aiguilles tordues au bout de leurs seringues. Manger. Boire. Sortir. J’avais bien trop peur de la piqûre des aiguilles et de voir mon sang épais refluer dans le haut du cylindre gradué. Il y a mille autres façons de partir, mille autres façons de s’échapper, alors pourquoi avaient-ils sali mon ciel et vomi sur ma mère ?
Je suis rentré chez moi. Dans la case soir de mon semainier trois pilules pâles attendaient que je les cueille avant de les avaler. Dans l’eau, j’ai ajouté une cuillère à soupe d’alcool lyophilisé. J’ai tout bien mélangé et bu d’un seul trait, cul sec, comme un homme. L’alcool avait un goût de brûlé. Un nouveau parfum qu’ils avaient recréé, qui devait rappeler l’intensité du café.
J’ai dû me faire violence pour ne pas tout recracher.

Une autre fin (8)

(Le fil de l’histoire dans la catégorie « Une autre fin » sur la barre de droite)

J’étais comme eux.
J’aurais dû être comme eux.
Je n’avais jamais rien connu d’autre que des arbres en pots, des fleurs fatiguées et des champs hors sol éclairés au néon. Des trous. Des cavernes. Des boyaux. Et toujours le métro. J’aurais dû être heureux. Mais je savais bien qu’il y avait autre chose. Un ciel. Une lumière. C’était il y a longtemps. J’avais cinq ou six ans. C’était du temps de ma mère, cette femme blonde qui me tenait par la main. Elle m’emmenait partout, ma mère, sa main dans la mienne, partout. Un jour, nous sommes entrés dans ce hall immense, je n’avais jamais vu de plafond aussi haut. J’ai cru que j’avais enfin vu le ciel.

– Regarde, le ciel, maman !

Elle m’a attrapé et je me suis envolé au-dessus de sa tête, tout au bout de ses longs bras.

– Le ciel, Paul. Regarde ! Aujourd’hui, il est un peu voilé. C’est la brume, le matin. En automne, c’est toujours comme ça.
– Est-ce qu’on verra bientôt le soleil ?
– Pas aujourd’hui, Paul. Aujourd’hui, le soleil n’est pas là.
– Alors demain, on reviendra demain ?
– Demain ou après-demain, Paul.

Nous sommes revenus plusieurs fois dans le grand hall. Le ciel était toujours à l’automne et le soleil jamais là. Suspendu au bout des bras de ma mère, je tendais le cou, je plissais les yeux, à l’affût de la moindre déchirure dans le tissu des nuages. Ce plafond gris uniforme, un jour ce plafond allait bouger. J’en étais sûr.
Ensuite ma mère me reposait sur le sol.
Un jour elle a cessé de me porter.
J’étais trop devenu trop lourd ou c’est elle qui n’avait plus la force de me soulever, de me lancer vers ce ciel gris qui n’existait pas.

 

Une autre fin (7)

(Le fil de l’histoire dans la catégorie « Une autre fin » sur la barre de droite)

Je suis remonté au niveau zéro.
J’avais les mains moites. J’étais glacé et j’avais trop chaud. La rame de métro est arrivée en charriant des odeurs de fer rouillé, de graisse et de renfermé. À chaque fois, ce souffle épais me retournait l’estomac. J’en avais tellement marre du métro. Du bruit. Des chocs. Des relents frelatés de la climatisation fatiguée de lutter contre la masse compacte de chaleur enfermée dans ce tube hermétique enfoui à vingt mètres sous terre. Un ver solitaire et aveugle, rempli de ventres flasques, de têtes livides et de cheveux gras. Un ver solitaire comme moi, enfin, pas tout à fait. Il y a toujours quelqu’un on dirait. Pas un père. Pas une mère. Pas un frère. Pas une sœur. Quelqu’un d’autre. Quelqu’un d’ailleurs. Chez moi ce quelqu’un était grand et large et il s’appelait Richard.

J’ai toujours eu des problèmes, sous terre, toujours. Les autres n’y pensaient plus, forcément, depuis tout ce temps. Les autres étaient contents. Ils travaillaient. Ils faisaient leurs courses, allaient au restaurant ou au cinéma. Le dimanche, au parc, ils exhibaient des bébés fraîchement accouchés et des enfants voraces qui recrachaient leurs premières poignées de sable. On avait décrété que ce serait l’été, alors, ils profitaient de la douceur de l’air. Ils étendaient des couvertures à l’heure du goûter. Des familles, des couples, des groupes d’amis. Des chiens couraient. Dans les couleurs du crépuscule, on avait mis du rouge et un peu de violet. Une nouvelle nuance qu’ils découvraient avec des cris de joie, chéri regarde, oh comme c’est beau, il faut le prendre en photo. Mille écrans et la même image qu’ils envoyaient à tous ceux qui n’avaient pas pu être là.

Ensuite, on allumait la nuit.

Lettre à Harley

Chère Harley-Davidson.

Ton dernier message me parvient à l’instant. Succinct et sibyllin à la fois. C’est tout toi.

Un trajet ne doit jamais devenir une routine.

Tu sais que tu tiens quelque chose là ? Genre réenchanter la vie ou un truc du même tonneau. En voyant la suite de ta lettre, j’aurais même écrit :
Un trajet n’est jamais le même trajet.
Tu vois, on serait passé d’une formulation plutôt passive, où l’habitude vient peu à peu émousser le sens de l’émerveillement, à quelque chose de plus actif qui colle beaucoup mieux avec la tonalité de la phrase suivante.

Une route n’est pas une une juste route.

J’ai tout de suite pensé à Magritte, ceci n’est pas une pipe, mais je sais bien que tu parles d’autre chose. Des étendues de rêve déployées entre l’objet route et son essence. D’un côté une bande asphaltée. De l’autre le support de tous nos voyages fantasmés au guidon d’une moto ruisselante de chromes et d’huile à peine tiédie par les ardeurs de tous ses cylindres frémissants à l’idée de partir. Demain.
Demain qui est plus que demain.

Demain est un autre jour.

En même temps, il y a peu de chances que demain soit aujourd’hui, hier ou après-demain. Si c’était le cas, on se retrouverait dans Un Jour Sans Fin, film où Bill Murray reste coincé dans une boucle spatio-temporelle et voit toutes ses tentatives de suicide se solder par une agaçante résurrection. Alors, oui, nous pouvons affirmer avec certitude que demain est un autre jour et que Bill Murray est avec nous.
Et qu’il nous tient la main.
Pour aller plus loin.

Allez plus loin.

Cette injonction n’est pas sans rappeler le cri du cœur de Tina Arena dans  Aller plus haut, chanson dont le texte épouse les contours racés de tes formes grammaticales, chère Harley, notamment dans le passage qui suit :

Pour aller plus haut
Aller plus haut
Où l’on oublie ses souvenirs
Aller plus haut
Aller plus haut
Se rapprocher de l’avenir

Ainsi, après avoir abandonné la routine sur les bas-côtés des routes ordinaires, j’irai avec toi retrouver demain.
Plus loin.
Plus haut.
Poil au vélo.

Bien à toi,
Nicolas

Les gens meurent trop longtemps

Quatre ans
Plus que quatre ans.

Trois-cent soixante-cinq jours gris multipliés par quatre unités fades, additionnées d’un jour de lente agonie supplémentaire durant l’inexorable allée bissextile.

Plus que quatre ans.
Quatre ans à faire quoi ?

Quatre ans à regarder ta vie qui se dégonfle lentement. L’air qui s’écoule de cette rustine sent le renfermé. Le moisi. La tranche de jambon abandonnée qui achève de se décomposer.
Pourri-amer. C’est l’air que tu respires chaque jour que tu traverses en attendant la nuit et ces heures de sommeil qui te feront glisser plus vite vers un autre jour, une autre nuit, ainsi de suite pendant quatre ans. Quelquefois tu as peur, tu penses à l’accident, la maladie, à toutes ces choses qui peuvent arriver aux vivants. Alors, tu te recroquevilles, tu te fais tout petit, tu voudrais rester dans ton lit. À l’abri du froid, du vent, des voitures qui passent en hurlant. Te mettre sous cloche en attendant le jour où tu pourras enfin remettre ton badge à ton patron et rentrer chez toi.

Mais pour faire quoi ?

Du macramé ? Du point de croix ? Tu te souviens ? Tu voulais vendre des motos, italiennes, partir sur les routes en pétaradant, du temps où tu étais vivant. Italien, tu portais avec nonchalance le poids léger de tes tempes grisonnantes. Le vin était rouge et des éclats de Parmesan tremblaient sur le pesto fumant.
Les enfants étaient presque grands.

— Comment tu vas Franco ?

Tu t’es tassé. Tu as fermé les épaules. Tu m’as regardé, même pas triste, même pas résigné.
Vide.

— Ben tu vois, encore quatre ans. Plus que quatre ans à tirer avant la retraite.

Les gens meurent trop longtemps.

Rêves-mayonnaise

Notre imaginaire est rempli de mayonnaise.

Nos inconscients sont nourris de longs fils de mozzarella fumante et de sauce tomate rouge fluo. Une tranche de viande hachée dorée au pistolet s’immisce dans nos archétypes, s’impose comme le standard, la tranche-étalon, parfumée au bacon.
Et le chocolat, sombre, épais, plastique, le chocolat coule sur un lit de crème blanche, que la cuillère mélange dans une spirale parfaite.
Pas une tache.
Pas un grumeau qui dépasse.
C’est le yaourt que nous ne mangerons jamais, la chemise sans pli, le matin sans réveil et les enfants sans pipi.

La nuit, nous rêvons de corps irréels, de Barbies aux jambes infinies, de Kens blonds et caramélisés. On a épilé à la cire le ciel de nos paysages, décollé la brume, effacé les nuages. Il fait toujours beau sur nos photos. La mer est tiède et le sable chaud.
Personne sur la plage.
Absolument personne.
Il est cinq heures.
Tout le monde dort encore.