Les Soeurs Marie de Schönstatt

Avachi sur la table, le sandwich avocat-saumon ne voit pas venir l’heure du sacrifice. 
Les nourritures terrestres passent au second plan quand on fait face au stand du Carmel Notre-Dame de l’Unité où deux moines, robes blanches et scapulaires noirs impeccablement coupés font leurs emplettes sous le soleil de septembre. Wikipédia m’apprendra plus tard qu’il s’agit de l’uniforme de l’ordre cistercien, fondé par Robert de Molesme en 1098 ce qui ne nous rajeunit pas.

À l’autre extrémité du banc, deux religieuses mangent leurs rouleaux de printemps. 
Les badauds badaudent, les capucins capucinent, les sœurs de St Augustin vantent les mérites de leur librairie en ligne, shop.staugustin.ch. 
Tout le monde a l’air tout à fait à l’aise, rien de spécial, un autre samedi, une autre édition du grand marché de la chrétienté. Pour ma part, je n’ai jamais vu autant de religieux en liberté. Mon estomac rempli, je m’apprête à reprendre ma route, mais non, pas comme ça, pas comme si je quittais la foire au lard ou au pinard.
Je me lève et je me lance.

_ Bon appétit, mes sœurs,

Mes sœurs, ridicule ! On dirait une mauvaise réplique d’un film en noir et blanc.

_ Merci
_ Excusez-moi, j’ai une question.

Elles sont deux. Je m’approche, découvre le visage entouré d’un voile de la femme assise de mon côté et reste bloqué. Vous avez vu «Au Risque de se perdre» ? Peut-être pas. Aucune importance. Dans ce film Audrey Hepburn est une jeune femme qui entre au couvent pour devenir sœur Luc. Audrey Hepburn, son visage, vous voyez ? Bon, c’est un film et on se dit qu’ils exagèrent, que dans la vraie vie, sœur Luc a 80 ans, les joues qui tombent, des bas à varices et du poil au menton.
Devant moi, Audrey Hepburn quand même, vive, alerte, rieuse on dirait, amusée par ce grand nigaud en habits de vélo. Là, j’avoue, j’ai un blanc immense et elle, charitable, me rattrape gentiment.

_ Vous venez de loin ?

Elle a un léger accent allemand.

_ Euh, je…
_ Avec votre vélo.
_ Ah. Non. Oui, 40 kilomètres.
_ Vous aviez une question je crois.
_ Une question ? Ah oui ma question. Qu’est-ce qui se passe ici ? C’est une espèce de foire religieuse, quelque chose comme ça ?
_ C’est un marché monastique. Vous voyez, chaque année plusieurs congrégations se rassemblent ici pour partager et aussi vendre leurs produits.

Sa voix, on dirait Romy Schneider. Jeune.

_ Et vous faites partie de quelle congrégation ?
_ Nous sommes les Soeurs Marie de Schönstatt.
_ Et donc, vous n’êtes pas cloîtrées.

Et là elle rit, cette Audrey Hepburn assise devant moi. C’est sûr, ce moment n’existe pas. 

_ Evidemment, puisque nous sommes là. Nous sommes un ordre ouvert. Notre règle, c’est le partage, aller vers les gens. Nous avons aussi un hôtel à Brigue dans le Haut-Valais.
_ Brigue je connais. Et ici, vous avez aussi un stand ?
_ Oui mais nous ne vendons presque rien, nous sommes là pour les gens.
_ Pour les gens ?
_ Oui pour les gens, les gens qui passent comme vous.

Je suis toujours debout. Elle relève la tête, la fine bordure blanche qui entoure son voile auréolée de soleil, son visage en pleine lumière et ses yeux vifs plantés dans les miens.

_ Nous sommes surtout là pour partager la joie.

Désarconné, j’ai bredouillé quelques phrases informes sur la beauté de leur métier, leur métier! Mon Dieu pardonne-moi, je ne sais plus ce que je dis. Je n’ai pas vraiment pris congé. Elle m’a souhaité un bon retour et je me suis enfui pour aller m’enfoncer jusqu’à la garde dans les insondables abîmes de ma médiocrité. Sur mon vélo, j’ai rembobiné le film, arrêté l’image sur cette phrase sortie de nulle part. Partager la joie, pouf, comme ça, entre deux bouchées de rouleaux de printemps. J’aurais du m’assoir, lui demander des explications, un mode d’emploi, un plan d’action.

La joie vraiment, Soeur Hepburn, sûrement un slogan délivré automatiquement à l’étranger de passage. Mais moi, je suis un cycliste séculier bien droit dans ses pédales. La joie, on ne me la fait pas, même avec ce visage-là. Trop facile bien à l’abri dans votre couvent. Ou votre hôtel, c’est pareil. Dehors la vie…
Dehors la vie c’est quoi, juste le gris du mauvais temps ? Juste les cons qui veulent éteindre la lumière du monde ? Nous dévisser la tête ? Nous enfermer dans leur enfer ? Qu’est que la joie peut faire contre un missile à tête nucléaire ?

Je cause, je cause et me retrouve soudain à l’entrée de la réserve naturelle. Où sont passés tous ces kilomètres ? Et le vent de face ? Et la traversée du pont piéton au-dessus du fleuve, ses virages à angle droit, ai-je posé un pied à terre ?
Aucune idée, je ne m’en souviens pas.
Je m’engage dans le petit chemin taillé dans le rideau des arbres. L’air est doux et chargé des derniers parfums de l’été. Le gravier recouvert de taches de soleil, impressioniste, immatériel, et le ciel, immobile, éperduement bleu. Je relève la tête, et je réalise qu’il n’y a plus rien à dire, rien à ajouter, plus à penser, mon coeur immense jusqu’au fond de ma gorge, un sanglot irrépréssible et étranger et ce fragment de joie que je voulais partager.

En attendant le banquier famélique

_Un deux, un deux. 

Deux coups de grosse caisse. Un accord distordu.

_ Tu peux me mettre un peu plus d’aigus
_ Et plus de retour s’il te plait.

La guitare vrombit. La grosse caisse suit et c’est parti. L’attaque d’un son énorme fracasse les murs de la ville endormie. Sur la scène plongée dans la pénombre, quatre musiciens envoient tout d’un seul coup. Trente secondes, peut-être plus. S’arrêtent brutalement. Le silence qui suit fait deux fois plus silence. Retour vers la régie.

_ Ok pour moi.
_ Encore un db en plus pour la guitare.
_ Bon, on y va les gars on fait la dernière en entier et après on arrête.

On se promène comme ça dans la ville écrasée par le poids de l’été. Dans le gobelet la crème glacée fond trop vite et on cherche un peu d’ombre pour éviter de s’en mettre plein les mains. Au moment où on va s’asseoir, trois, quatre, une déflagration se produit qui vous ouvre de l’intérieur, vous aspire et vous plante là, les doigts tartinés de sauce sucrée, réduits à une paire d’oreilles reliées au coeur.
Cinq minutes plus tard votre monde est repeint d’une autre couleur.

Au responsable du son, j’ai demandé le nom du groupe. Il s’appelait «Sahel» et jouerait le soir, à 21 heures. Nous sommes revenus alors qu’ils allaient commencer. Il y eut un peu de tout. Du rock hargneux, du rap, de la bossa nova remusclée. La voix agile, fragile, brisée. Le rythme bien carré et un torrent d’énergie contrôlée. On ne sait pas pourquoi un son nous renverse, un atome ami, une molécule qui s’acoquine avec une autre molécule, allez savoir. Sur la scène, le chanteur bondissant transpirait abondamment. Des mots-mitraille, pressés, urgents, l’absolu, le doute, les questions et le désolant décompte des petites pièces qui manquent pour faire un total décent.

Le concert terminé et les mains douloureuses d’avoir trop frappé, une fois de plus, je me suis demandé pourquoi. Ces quatre personnes avaient fabriqué la chose la plus précieuse au monde, un instant de pure merveille que nous allions garder avec nous cette nuit-là et toutes les autres nuits. Alors, pourquoi au nom du ciel ces musiciens devaient-ils forcément crever la faim ?

Le jour suivant, j’apprenais que le directeur d’une très grande banque de ce très beau pays encaissait en un jour le salaire d’un travailleur très moyen en un an. Au-delà de l’indécence du montant, on peut s’interroger sur l’impact véritable de ce comptable sur nos terriennes existences. On objectera que ce grand financier finance de grands projets alors que notre musicien fait beaucoup de bruit pour rien.
Certes.
Pour ma part, je garde l’espoir qu’un jour pas trop lointain, la roue de la fortune se retourne et que, fatigué d’être dépensé en vain, l’argent décide de changer de mains.

La plage ronflée

Du transat voisin monte un ronflement saccadé que le ressac recouvre avec régularité.
Le ronfleur émet toute une série de bruits mouillés. Il renifle. Grogne. Part en apnée et ce silence éteint le bruit des vagues venues s’écraser sur la plage.
Le temps s’arrête.
J’attends.
Je compte. Cinq, six, sept secondes.
À dix, je me lève. À onze, je vais le réanimer.
À neuf il envoie roulement de grosse caisse.

Je le regarde à la dérobée, corps à l’abandon sur cette chaise longue trop courte pour ses jambes. Recroquevillé sur le côté. Un modelé de bébé malgré sa barbe et son crâne rasé. À ses pieds, deux grands gobelets en plastique, vides, et leurs pailles échouées comme lui dans les replis du sable et de l’alcool bon marché.

Auto-séance photo

La jeune fille dépose son téléphone portable à la verticale sur le dossier de sa chaise-longue.
Elle recule de quatre ou cinq mètres. Elle avance la jambe gauche, se dresse sur la pointe des pieds, retient d’une main sa longue chevelure et reste figée quelques secondes. Ensuite elle revient sur ses pas, examine la photo sur l’écran.
Elle répète l’exercice.
Encore et encore.
De face. De profil. Le dos à la mer qui doit rester dans le cadre pour le côté balnéaire.
Mais jamais l’image ne semble la satisfaire.

Alors, dans le crépuscule qui s’avance, elle recommence inlassablement. Elle prend la pose, s’évalue, se juge, et finalement, le soir tombé, présente le résultat à sa maman.

Trois temps de la mer

Les couples dansent au bord de mer sur un rythme à trois temps.
Les danseurs ont le cheveu rare et gris, leurs partenaires aux coiffures multiples offrent les reflets changeants de leurs boucles teintées aux lampadaires permanentés.

Les couples dansent, concentrés.
Ce monsieur met dans ses pas tout le sérieux qu’on réserve à une entreprise de grande précision. Il mène délicatement sa dame, le bras à demi tendu, elle presque contre lui, presque, mais juste pas contre. Ils glissent, légers et beaux, peu soucieux du monde qu’ils effleurent avec élégance de peur de le froisser.

Au bord de la mer, dans la nuit chaude, existent encore les trois temps de la valse. Les couples glissent. Dans leurs gestes fluides la répétition s’efface, ne laissant qu’un sillon léger flottant à la surface des lambris de l’été.

Passer l’athlète à la machine

Je regardai l’autre soir quelques bribes olympiques sur mon écran plat.
Je vis entre autres des jeunes gens faméliques courir sans fin sur un ruban de plastique lilas strié de fines rayures blanches. Je notai également que la longueur des ongles de certaines femmes aurait plu à Dracula.

Il m’apparut également que l’objet de tous ces transports était l’obtention de médailles de métaux différents qu’un officiel cravaté accrochait au cou des plus valeureux coursiers. Profitant d’un temps mort, la réalisation nous arracha aux conditions du direct pour dresser un bilan imagé de la journée écoulée.

S’en suivit une farandole de cérémonies protocolaires, les athlètes, la main sur le cœur et le regard humide sur fond d’hymne national repris par le chœur des spectateurs. À la fin de cette courte séquence, un doute m’habita soudain. Mon téléviseur était bien doté de l’image couleur mais l’immense majorité des médaillés se fondait dans des tons cappuccino, voire expresso, bien loin des pâles nuances qui forment comme chacun sait la fine fleur de nos pays civilisés.

Les joutes terminées, j’éteignis le poste et me perdis en conjectures.

Comment se pouvait-il que l’étranger honni devienne tout à coup l’étranger béni ? Ces femmes, ces hommes dont la nuance de peau favorise le soupçon et souvent l’arrestation, cibles faciles des hordes de gens bien de chez nous, prêts à casser les gens pas de chez nous, bannière au vent et parpaings au poing.
Et pourtant, ils étaient là eux aussi, c’est sûr, les garants du droit du sol. Disséminés dans cette foule immense, reprenant à capella leurs hymnes nationaux, émus jusques au fond du cœur à la vue de ces corps à l’aspect étrange mais plus du tout étrangers, maintenant qu’ils avaient hissé le drapeau de leur mère patrie au plus haut de leur ciel étoilé.

On pourrait trouver dans ce retournement matière à réflexion sur la complexité de la nature humaine. Ou avancer qu’il suffit simplement de quelques grammes de métal suspendu à un ruban passé autour du cou pour que la lumière des projecteurs transforme toutes les couleurs du monde en autant de nuances de blanc.

La voix de Jean

Au sortir d’une nuit au sommeil élusif, je m’ébrouai sans grâce, la tête enfouie dans le coaltar. De la douche à l’habillage et du thé au volant, un rideau de brume s’obstinait à gâcher les courbes pures de ce beau matin d’été.

Pourtant, pas l’ombre d’un nuage, du bleu partout et infiniment.

Contact, moteur et en voiture.
Simone et même les essuie-glaces n’y pourront rien changer, ce sont mes deux hémisphères qu’il faudrait essuieglacer. Je me tasse un peu plus dans mon siège, écrasé par le poids des heures immenses qui me séparent de mon lit, mon île, ma terre promise et si éloignée. Devant moi et pour tout horizon, une journée à ranger dans le tiroir du temps perdu à attendre que le temps passe, alors qu’il y aurait tellement mieux à voir ou à faire.
La sieste par exemple.

Surgie des baffles et des ondes courtes, une voix sous-marine plaque sans prévenir un air de tango sur mon requiem fatigué. Cette voix aux voyelles gaillardes et consonnes roulantes, égrillarde, tamisée par les brins de moustache, qui hume les mots, en déguste le parfum rare et parfois désuet pour nous, pauvres en vocabulaire et dépourvus de cinémascope ou de subjonctif imparfait. Rien d’apprêté, rien d’empesé, le mot juste, rien de plus.

La voix de Jean Rochefort.

Irrésistible, intelligente, facétieuse et surtout, au milieu d’une phrase, après le silence qui ponctue un bon mot, cette exclamation amusée, ce H profond, extrait du fond d’une barrique où sommeille un vieil armagnac qu’on ne saurait réveiller autrement qu’à la lueur des bougies.

Lettre à ma robe de chambre

Un tissu aux reflets satinés. Vieux rouge, imprimé de motifs sombres. Une ceinture pour serrer les deux pans et au bord du col un liséré noir. Je dois t’avouer que je ne suis plus sûr pour l’imprimé. Mais les couleurs, le carmin aux reflets soyeux, je l’ai encore dans l’œil, je le reconnaitrais entre mille. Aujourd’hui, plus de cinquante ans plus tard, tu vois, je ne t’ai pas oubliée, ma robe de chambre de l’enfance.

Le chagrin, non plus, ne s’est pas effacé. Bien sûr, j’ai grandi et les larmes d’aujourd’hui coulent sur des plaies ouvertes ou des cercueils qu’on referme de peur que leur locataire ne puisse s’en échapper.
Mais quand même.
J’aimerais bien savoir pour quelle raison ta poche unique, qui tombait dans ma main droite, a subitement changé de côté.
Un soir, c’est ainsi que je t’ai retrouvée, changée, modifiée, défigurée pour tout dire. J’ai tout de suite pensé à ma maman, sa machine à coudre de marque Pfaff, pas un nom, une onomatopée vulgaire, un bruit de pneu crevé. Entre deux sanglots j’ai questionné ma mère pour connaitre la raison de cette modification dans ma tenue vestimentaire. Droite, gauche. Evidemment, elle a fait semblant de ne pas comprendre, elle avait même l’air très étonnée de savoir que la poche de ma robe de chambre avait déménagé. Je suis allé chercher l’objet du délit que j’ai ramené en courant. Elle l’a examiné attentivement.

– Regarde là, Nicolas. Tu vois. Si quelqu’un a décousu la poche, on devrait voir les petits trous laissés par l’aiguille. Tu vois quelque chose ?
– Non, je vois rien, mais ça veut rien dire, peut-être que c’était une toute toute petite aiguille
– Peut-être, mais on devrait voir la trace de la couture avec la forme de la poche.
– Alors c’est une autre robe de chambre.
– Comment ça, une autre robe de chambre ?
– Oui, vous êtes allés au magasin et vous en avez acheté une autre, pareille, sauf la poche.
– Mais pourquoi on aurait fait ça ?
– J’en sais rien. Pour que j’aie du chagrin.
– Tu crois vraiment que je veux te faire du chagrin ?
– Je veux juste qu’on me rende ma vraie robe de chambre, celle avec la poche du bon côté.

J’ai bien essayé d’argumenter, mais ma mère ne voulut rien entendre, si ce n’est que rien n’avait changé, sauf moi qui m’étais mis en tête quelque chose qui n’était jamais arrivé. Je répondis que je n’étais pas dupe. Cet ersatz ne remplacerait jamais l’original et vivrait désormais séparé de moi.

Il y eut des torrents de larmes. Je défendis ma cause devant la famille réunie et ne rencontrai que stupeur et incompréhension. Bien sûr, ils faisaient tous partie du complot, ils riaient même, ravis de la blague et du vilain tour qu’ils m’avaient joué.
Je finis par sécher mes larmes et allai me coucher.
Alors, tu vois, chère robe de chambre, après toute ces années, je voulais te dire qu’il m’arrive très souvent de repenser à toi, ma main droite orpheline, suspendue dans le vide. Bien sûr, personne ne me croit et toi aussi, lectrice, lecteur, tu penses que j’ai été bercé trop près du mur.

Un complot mondial. Je sais. Je ne vous en veux pas. J’ai ma conscience pour moi.