Midi-crépuscule

Tous les couloirs baignent dans une bouillie de lumière verte qui brouille le tracé des points jaunes inscrits sur le sol. Sur le tableau aux noms compliqués, les étages s’allument les uns après les autres. Dans la chambre il fait chaud. J’ouvre la fenêtre. La lumière tape dur sur le front des montagnes, mais ici midi s’écrit déjà à l’heure crépusculaire.

Je suis le fil de la route taillée entre deux murs de pierre jusqu’à la boîte aux lettres, la place à l’ombre et la maison. C’est toujours le même paysage, les routes, le barrage et la grande saignée blanche qui déchire la forêt. L’abat-jour en tissu. Les lames de bois noir accrochées aux murs, la plinthe large et le faux parquet. Mais sur le lit pend une potence et les rideaux ont délavé midi.

Midi d’été qu’on plante au mitan de l’hiver.
Midi opaque.
Midi noir ou incandescent.
Midi putride et couvert de boutons. Midi-radeau. Midi-banquise. Midi au-dessus d’un volcan. Midi, ombre verticale sur les plis de nos ambres solaires pendant que tous les océans coulent au fond de nos corps crépusculaires.

Yimkin Law – Racha Rizk, Khaled Muzanar.

Parle à ton téléphone

Parle à ton téléphone, il t’écoutera.

Parle à ton téléphone, il te répondra. Il te dira la pluie, le froid et comment les étoiles de neige fondaient sur ton nez quand tu regardais le ciel, le soir, la nuit et que les flocons t’aspiraient vers les balcons du ciel.
Il te parlera du vent, du brouillard et du soleil des cheveux blonds. Il te dira comment le chant têtu d’un grillon t’aidera à traverser les heures blêmes qui mènent au matin de l’été.

Parle à ton téléphone quand les forêts te traversent sans jamais te toucher.
Il imitera pour toi la voix des arbres, le tonnerre qui grince et le craquement de la foudre quand d’un seul coup elle déchire l’écorce et fait voler le bois.
Il sera pour toi le bruit mouillé de la rivière, l’éclaboussure, la soie de l’eau.
Il t’attendra le soir en robe légère, le torse nu, rempli d’abdominaux.
Il sera ton ami, ton amante ou ta mère.
Il aboiera quand tu voudras un chien.
Quand tu t’endormiras, il prendra le relais de tes rêves et t’emmènera sur la grande roue avec lui. Arrivé tout en haut, tu sentiras soudain le sol se dérober sous tes pieds. D’un seul coup tu tomberas et la chute dure et longue ne s’arrêtera pas.
Ton téléphone te parle et tu ne tombes pas.
Six heures trente. Ton téléphone te montre le lever du soleil. Il fait un bruit de vent et lance des éclairs. Cet après-midi, il y aura du tonnerre.
Avant de partir, tu prends ton parapluie.
À demi assoupi, ton téléphone sourit.

Ce soir, quand tu seras rentré, il t’expliquera que si tu la laissais se poser sur le bout de ta langue, tu saurais que la pluie d’été a un goût sucré.

Retrouver la nuit

Bleue,
la peau fragile du ciel quand le soir tombe indéfiniment au fond du mois de juin.

Bleu. Marine. Oultremer. Indigo. Délavé. Délayé. Bleu cobalt voisin de minuit. Les contours s’effacent et se noient pendant que le jour se dilue dans un pot d’encre bleue. De la mer, on n’entend plus que le frottement de l’écume sur le crin blafard des bancs de sable étendus sous la lune.
Les yeux fermés, on dirait le vent.
Les yeux ouverts, il y a trop de lumière, toujours trop de lumière ; le tracé des routes qu’on souligne à grands traits de lampadaires, les néons roses et les phares blancs. Les feux rouges. Les monuments qu’on illumine. Par intermittence, au travers des meurtrières percées dans les barres des immeubles, le scintillement saccadé des postes de télévision. Au sommet des montagnes les lueurs de la ville. Au bord de l’eau, les guirlandes édentées d’une station balnéaire qui brillent comme une enseigne de boxon fatigué.

Nous avons perdu la nuit, ses mains en coupole autour de la terre, ses mains en bandeau sur nos yeux douloureux, écarquillés, condamnés pour toujours à rêver éveillés.

Le regard transformé

C’est moche.

Moche. Très moche. Criard. Vulgaire.
Ça salit le regard, la tête et l’âme aussi. Nos yeux n’en peuvent plus. Nos yeux crient grâce, il faudrait les fermer, les barrer, les aveugler d’un bandeau noir, qu’ils puissent respirer.

Nos yeux gavés vomissent des images, des enseignes, des slogans lapidaires accrochés aux murs des parois publicitaires. Nos yeux se voilent, pollués jusqu’à la garde par l’encre des imprimantes, nos yeux remplis de poudre de café, nos yeux voilés, violés par l’explosion des balles dans des corps écartelés.

Nés  pour regarder la beauté du monde, nos yeux se noient dans la coulée pourpre d’un ketchup photoshopé, ils salivent à la vue d’un steak haché pris entre deux tranches de pain blafard qu’un ordinateur a fait croustiller.
Nos yeux. Allumés par quatre paires d’abdominaux allongés sous une peau plus veloutée qu’un carré de soie. Nos yeux dans le creux d’une paire de seins siliconés, sans cesse trompés par une réalité retouchée, relevée, reliftée, incisée au scalpel et liposucée.

Nos yeux.

Prisonniers du clinquant et du vide, nos yeux un jour finiront bien par prendre des vessies pour des lanternes et les couchers de soleil pour des spectacles télévisés.

Tu seras

Tu seras bien sage, gentil et propre sur toi.

Tu seras une femme, un homme, une infirmière ou un fraiseur-tourneur. Toi, tu seras professeur, prof de lettres ou prof de droit, tu porteras un costume sombre et les cravates de papa.
Ne rêve pas, t’as pas une tête à faire du cinéma. Ne rêve pas, c’est ici que ça se passe, pas en Chine ou en Amérique, qu’est-ce que tu irais faire en Amérique ? L’Amérique, c’est trop grand pour toi. L’Amérique c’est trop loin, le monde est trop vaste, le ciel trop haut et personne n’arrive jamais à toucher du doigt les nuages. Personne. Surtout pas toi.

Alors, reste bien calé dans le sillon qui découpe ta vie en V, ta vie extrudée à la pelleteuse diagonale, débitée en tranches de cinq, dix ou vingt ans que tu multiplies par cinq ou même dix, pourquoi pas ? À la fin, tu ne retiens rien et tu obtiens un canapé où tu pourras t’allonger en attendant la fin.
Attendre que ça passe, en ne pensant à rien. Attendre que ça passe en restant à l’abri de l’orage, du printemps, des coups de soleil et sourd à la musique des nuages.
Attendre en faisant le dos rond.
Attendre que tout s’arrête pour fermer les yeux et voir enfin tout le ciel du monde.

Tu seras pêcheur ou informaticien.
Laisse l’Amérique aux Américains.
Tu seras un homme.
Bien sûr, je serai un homme. Je serai une femme aussi. Ça dépendra des jours, de l’humeur et du temps qu’il fera. Je serai cuisinier, laboureur, écrivain. Muet. Musicienne, amoureuse ou fille de joie. Pourquoi pas.
Je m’accroche de toutes mes forces.
Je plante mes ongles dans la paroi friable. Je me hisse à la force des avant-bras. J’ai gagné vingt centimètres. La roche rocailleuse se dérobe sous mes pas. Je remonte. Je redescends. Je remonte la pente. Obstinément.

Tu seras un homme, Mon Fils.
Mon cul, Mon Père. Mon cul.

Anniversaire

J’ai des millions d’années.
Je suis né dans un glacier,
Au milieu du désert
Et c’est un arbre qui m’a accouché.

J’aurai mille ans demain.
Je suis né au bord de la mer,
Au bord de la neige
Et c’est un sentier qui m’a appris à marcher

Je suis le produit de la terre,
L’herbe qui repousse chaque année au printemps,
L’herbe qui repousse obstinément,
Le bleu du premier ciel.
La première étincelle,
La première trace,
Le premier signe,
Le premier pas de danse.

Je suis le premier soir,
La première flèche qu’on lance,
Le craquement des bombes,
Le goût du sang
Et le choc sourd des hommes qui tombent.

Je suis le premier matin.
L’ondulation dans le sillage des anges
Et la première main qu’on tient dans sa main.

Ailleurs, la vie

L’aube tire les rideaux de la nuit et personne pour lever les yeux vers le ciel.

Sur la table du petit-déjeuner, le café se lyophilise en regardant un demi-mètre de pain livide et pré-débité à la mesure exacte des mâchoires du toaster.

Le parfum des premières lueurs du soleil s’écrase sur la paroi lisse du double vitrage.

Le jour se lève sur les voitures, le métro et les téléphones portables. Le jour se lève et peut-être qu’il neige ou peut-être qu’il pleut,  comment le savoir, à vingt mètres au-dessous du niveau de la terre ? Comment le sentir, à l’abri d’une coupole de verre et d’ailleurs, à quoi ça sert, la pluie, la neige ? La neige ça glisse, c’est sale et surtout, ça va nous mettre en retard, alors on serre les dents et les mâchoires. On a des sueurs froides. On donne un grand coup de volant. On joue notre vie sur le fil d’un dérapage. Pendant ce temps, la neige repeint en diamant les barres tristes de nos immeubles, les illumine et les transforme en palais des mille et une nuits.

Le jour se lève et c’est une nouvelle merveille que nous ne voyons pas, les yeux rivés sur l’écran de nos téléphones portables. Le jour se lève et on ne l’entend pas, nos écouteurs calés tout au fond de l’oreille interne, qui nous laissent des messages, nous parlent des tremblements de terre, des volcans, de la crise, de l’amante du président, de la pluie et du beau temps.

Le jour se lève, et ça me fait une belle jambe de savoir qu’il fera beau demain. Là, tout de suite, je vais être en retard. 5 minutes. 10 minutes. Une demi-heure, plus peut-être. Alors je cours, la tête dans mon écran. Je cours sans but, sans queue ni tête, je cours pour ne pas être en retard, je cours le jour, je cours la nuit; dans mon oreille interne, le monde en flux tendu, en bruit continu. La crise, le temps, le furoncle du président.

Je cours et nous courons dans le vide pendant que le soir tombe dans le vide, pendant que la vie fuit, s’écoule au compte-gouttes d’une fente invisible pratiquée dans la tranche imperméable de nos téléphones portables.

Hamster Maussade

Sur le ruban de caoutchouc noir tendu entre deux rouleaux de métal usiné, je cours, hamster glabre et peu jovial.
Je cours, immobile, sur un tapis roulant, gauche, droite, gauche, droite, ponk, ponk, ponk, ponk, ponk, en légère descente, à 9, 10 ou 11 kilomètres à l’heure.

Je cours sur place et je pense au hamster, mon frère, ses petites pattes frénétiques qui font tourner les barres de sa roue métallique. Un kilomètre et je n’ai pas bougé. Je suis toujours là, en face des fenêtres, du museau des voitures et la neige a fini de tomber.
Deux kilomètres et la vue n’a pas changé. Dehors, il pleut et dedans, ma position géographique n’a pas varié d’un seul degré. Stationnaire, je cours, je pédale dans le vide, le yaourt, la choucroute, le chocolat fondu ou le caramel mou. À côté de moi sur le tapis roulant, un autre hamster fait tourner son ruban. Nous voilà tous les deux galopants et cloués sur notre ligne de départ, à contretemps, ponkponk, ponkponk, ponk ponk, ponk… ponk, pendant que le soir tombe et allume des ampoules au groin des voitures.

Hamster, mon frère, on a bonne mine, toi dans ton tambour et moi sur mon tapis roulant, à courir à perdre haleine sans jamais avancer d’un seul centimètre.
Tu veux que je te dise mon pote, ça ressemble beaucoup à certains de mes jours, où je cours sans queue ni tête, je cours dès le lever du jour pour arriver au soir et lorsque  le soir tombe, je me retrouve très exactement à mon point de départ.

Papa Tango Charlie

D’un seul coup le ciel bascule.

Je plonge sur eux en piqué.
Je les tiens dans mon viseur, il ne reste plus qu’à appuyer. J’ai vu ça dans les bandes-dessinées, Tanguy et Laverdure, objectif accroché, une silhouette dans mon collimateur.

On comprend si bien avec un dessin.

J’ai le doigt sur le détonateur.
Dans une seconde, je les réduirai en bouillie et en cendres et leurs cendres, je les atomiserai jusqu’à la dernière particule.
Dans une seconde, ils seront morts. Pas trop vite. Qu’ils brûlent d’abord. Qu’ils brûlent d’abord de l’intérieur, que leurs entrailles éparpillées fondent doucement dans l’enfer nucléaire que mes missiles auront allumé.

J’ai le doigt sur le détonateur. Objectif accroché. Dans une seconde, ils seront tous effacés, tous, autant qu’ils sont.
Tous, autant que nous sommes.
La seconde passe et mon doigt n’a pas bougé. Je tire sur le manche à balai. L’avion se cabre et se redresse. Dans la dernière case, il monte à la verticale, le nez pointé vers le soleil.

On comprend tout avec un dessin.